Depuis 30 ans, entre exercice et plaisir, Emmanuel Guibert dessine dans les musées. À la Tate Gallery de Londres, au musée Gustave Moreau de Paris, au Prado à Madrid, mais aussi à Vienne, à Bruges ou à Oxford, quand il a eu l'occasion unique de manipuler, muni de gants blancs, des originaux de Turner, Degas ou Delacroix, l'auteur d'Ariol s'arrête, observe, sort son crayon, son pinceau ou ses feutres, et dessine. "Dans chaque plaisir le plus sacré, on est sans cesse menacés par les divagations de notre p...

Depuis 30 ans, entre exercice et plaisir, Emmanuel Guibert dessine dans les musées. À la Tate Gallery de Londres, au musée Gustave Moreau de Paris, au Prado à Madrid, mais aussi à Vienne, à Bruges ou à Oxford, quand il a eu l'occasion unique de manipuler, muni de gants blancs, des originaux de Turner, Degas ou Delacroix, l'auteur d'Ariol s'arrête, observe, sort son crayon, son pinceau ou ses feutres, et dessine. "Dans chaque plaisir le plus sacré, on est sans cesse menacés par les divagations de notre pensée. Pour ne pas leur laisser libre cours, qu'est-ce qu'on fait? On dessine les dessins", explique Emmanuel Guibert dans les longues, érudites et drôles légendes de ce Légendes. "Ça concentre l'attention. Le résultat est anecdotique mais le processus émouvant. On se penche, à distance de Léonard, sur une feuille sur laquelle s'est penché Léonard il y a dix siècles. On dessine comme Léonard ce qu'a dessiné Léonard. Ça ne nous transforme pas en Léonard mais s'approche-t-on jamais autant de Léonard?" Le lecteur amateur, lui, s'approchera en tout cas au plus près de l'art de Guibert, l'ami des artistes et l'artiste des amis, qui connaît une année faste et une reconnaissance désormais unanime. Depuis sa nomination en tant que Grand Prix au dernier festival d'Angoulême, Emmanuel Guibert, élu par ses pairs, jouit ainsi d'une visibilité et d'une liberté rares, à l'image de ce recueil de dessins et de digressions, "élaboré suivant la méthode infaillible du marabout de ficelle". L'Académie des Beaux-Arts de Paris vient ainsi de clôturer la grande exposition qu'elle consacrait à deux de ses créations les plus remarquables - Le Photographe et La Guerre d'Alan- pendant que l'auteur s'amusait à relancer sa série jeunesse Sardine de l'Espace ou à s'entourer de musiciens américains pour créer La Musique d'Alan, album jazz inspiré par son grand oeuvre et les goûts de son ami américain et disparu. Un sens hors norme de l'amitié qui transpire aussi de ce Légendes d'une légèreté vivifiante, quand il dessine les sculptures de Henri Gaudier-Brzeska, un artiste mort à 23 ans en 1915, qu'Alan Ingram Cope, héros de sa saga, lui avait fait découvrir lors de leur première rencontre, ou lorsqu'il cite et remercie longuement Frédéric Lemercier, concepteur graphique de ce recueil, qui l'accompagne depuis Le Photographe (2003-2006). Un livre qui lie à ce point académisme, élégance et chaleur humaine résume parfaitement l'art de Guibert.