On a tôt fait de parler des rencontres "qui changent une vie". Mais celle de l'auteur Emmanuel Guibert et du GI à la retraite Alan Ingram Cope, un jour d'été sur l'île de Ré, dans les années 90, est définitivement de celles-là. "Nous nous sommes découvert une affinité, des atomes crochus dès les premières phrases, explique ainsi Guibert. Et je suis content de ne pas lui avoir lâché la main après sa mort." C'est le moins qu'on puisse écrire: depuis cette rencontre, suivie par cinq années de discussions et d'enregistrements, Emmanuel Guibert a décidé de consacrer une grande partie de sa vie d'artiste à cet homme qui était, lui, "une personne artistique: je crois que j'avais de quoi être un artiste, mais la vie a fait en sorte que je n'en sois pas devenu un", en en faisant la figure centrale de son grand oeuvre, entamé en 2000 avec le premier volume de La Guerre d'Alan et qui compte aujourd'hui, déjà, près de 600 planches. "Mais il m'en faudra le double pour dire tout ce que je veux dire de lui. C'est prévu. Ce volume-ci est une sorte de parenthèse dans l'ensemble." Une parenthèse enchantée et enchanteresse, portée comme à chaque fois par la voix d'Alan, mais cette fois en couleur, et se concentrant sur le plus banal, le plus merveilleux et le plus universaliste souvenir d'Alan: son amour d'enfance, lui aussi contrarié.
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On a tôt fait de parler des rencontres "qui changent une vie". Mais celle de l'auteur Emmanuel Guibert et du GI à la retraite Alan Ingram Cope, un jour d'été sur l'île de Ré, dans les années 90, est définitivement de celles-là. "Nous nous sommes découvert une affinité, des atomes crochus dès les premières phrases, explique ainsi Guibert. Et je suis content de ne pas lui avoir lâché la main après sa mort." C'est le moins qu'on puisse écrire: depuis cette rencontre, suivie par cinq années de discussions et d'enregistrements, Emmanuel Guibert a décidé de consacrer une grande partie de sa vie d'artiste à cet homme qui était, lui, "une personne artistique: je crois que j'avais de quoi être un artiste, mais la vie a fait en sorte que je n'en sois pas devenu un", en en faisant la figure centrale de son grand oeuvre, entamé en 2000 avec le premier volume de La Guerre d'Alan et qui compte aujourd'hui, déjà, près de 600 planches. "Mais il m'en faudra le double pour dire tout ce que je veux dire de lui. C'est prévu. Ce volume-ci est une sorte de parenthèse dans l'ensemble." Une parenthèse enchantée et enchanteresse, portée comme à chaque fois par la voix d'Alan, mais cette fois en couleur, et se concentrant sur le plus banal, le plus merveilleux et le plus universaliste souvenir d'Alan: son amour d'enfance, lui aussi contrarié. "Martha, je l'ai rencontrée quand elle avait cinq ans et moi aussi, à l'école", explique ainsi le premier récitatif de Martha et Alan, ouvrant une narration structurée autour de -sublimes- illustrations étalées sur des doubles pages. "On jouait à ce petit jeu qui consiste à laisser tomber un mouchoir à l'extérieur d'un cercle. Les autres enfants ne voulaient pas qu'elle joue et je l'ai réconfortée." Démarre alors le récit mélancolique et bouleversant d'une relation qui traversera toute la vie d'Alan, entamée dans la Californie des années 30, et porté par un Emmanuel Guibert au sommet absolu de son art, captant comme personne l'instant et la beauté de l'instant dans des illustrations époustouflantes de profondeur, d'empathie et de justesse. Une histoire simple devenue merveilleuse, s'ouvrant sur cette citation d'Alan qui explique beaucoup du travail d'Emmanuel -"Nous sommes les gens de qui nous parlons"- et qui s'achève, la gorge nouée et les yeux embrumés, sur une sentence démontrée tout au long des 114 plus belles pages qu'on ait lues cette année: "Ça prouve qu'on était quelque chose l'un pour l'autre." Martha et Alan constitue, on l'a compris, un incroyable plaisir de lecture, qu'on a voulu compléter par une conversation avec l'auteur, qu'il mène là aussi comme un art. À part les quelques petites choses qu'Alan voulait que je garde pour nous deux, j'avais le droit de raconter tout ce que je pouvais. Et ici, effectivement, c'est un livre un peu à part. Quand il m'a raconté l'histoire de Martha, j'ai vite compris qu'elle constituait une histoire dans l'histoire, qu'elle n'entrait pas dans les tranches du gâteau; Martha traverse toute sa vie, il la rencontre à cinq ans, la perd de vue à l'adolescence, la retrouve brièvement avant son départ pour l'armée, la recontacte 30 ans plus tard... Cette relation avec Martha était un concentré de ce que je veux faire avec Alan: montrer ce que le temps fait à quelqu'un. Le voir grandir. Et puis j'avais envie de couleurs, qui collaient bien avec ce branle-bas de combat sentimental qu'est un premier amour. Je reviendrai ensuite à sa biographie plus chronologique, avec son adolescence, à nouveau en noir et blanc. J'ai essayé de faire peser aux mots leur juste poids. Et je veux que tout ce que j'ai ressenti, moi, face à un visage, un corps, une voix, se retrouve dans les livres. Or, il n'y a pas beaucoup de modalités disponibles en littérature à part la poésie. En BD par contre, on peut user des doubles pages, des emplacements choisis pour chaque phrase, des repos, des accélérations, des ellipses... La plupart de nos conversations avec Alan ont été enregistrées dans un chalet en bois, sans électricité, je sens encore l'odeur du bois, du jardin... Je dois essayer d'apporter tout ça dans un produit manufacturé et reproduit, mais où chaque exemplaire doit contenir les éléments lyophilisés capables de susciter la résurrection d'un homme et d'un instant. Il y a en tout cas une intention derrière chaque trait. Et je ne représente que des instants vécus. Le savoir suffit à les rendre sacrés. Je l'explique par le fait que j'exerce un métier et un mode de vie qui me permettent de consacrer du temps aux gens: j'en profite. Et quand je l'ai rencontré, j'étais libre comme l'air. Et quand on entendait la voix d'Alan, on avait envie de rester, il émanait de lui une chaleur, comme un courant chaud dans lequel on veut continuer à se baigner. Et mon activité me permet de prolonger le dialogue avec lui, c'est une fréquentation fructueuse, ce n'est pas encore fini entre lui et moi. Après la guerre, Alan est devenu convoyeur de fonds en Allemagne; il a passé 18 mois seul au volant et profitait de ces trajets pour tester sa mémoire. Il s'est raconté sa vie à lui-même, en y repérant les mauvais embranchements. Alan ressentait une douleur intense de ne pas être artiste, d'être "passé à côté". Je crois que ça a aussi équilibré notre amitié, moi qui étais beaucoup plus jeune, mais artiste. Il a en tout cas aimé la vie jusqu'au bout. Et si le prénom d'Alan occupe aujourd'hui encore quelques pensées dans ce vaste monde, si j'ai réussi à maintenir un processus de conversation avec lui et avec d'autres, c'est parfait: je suis là pour rencontrer des gens qui m'élèvent. Ça me tord les boyaux encore aujourd'hui. Mais oui, il est vivant: j'ai encore rencontré avant-hier un de ses amis quand il avait 16 ans, je fais énormément de recherches, de repérages, de photos. En revanche, je n'ai pas pu retrouver Martha. Si elle est encore en vie, elle a 92 ans aujourd'hui.