Le festival d'Angoulême est mort, vive le festival d'Angoulême. Pour sa 43e édition, le plus grand festival international de bande dessinée aura plus que jamais joué les grands écarts, en se prenant parfois et plus que de coutume les pieds dans le tapis. Entamé par le "scandale" des nominations au Grand Prix -30 noms, aucune femme-, Angoulême s'est achevé sur un dernier gros couac lors de la remise des prix, marquée par une attribution de faux Fauves parfois pris au sérieux et qui n'aura vraiment fait rire personne. Une ultime balle dans le pied des organisateurs, qui auront multiplié toute la semaine maladresses, excuses, justifications et amateurismes, allant jusqu'à renoncer à toute ligne éditoriale: pour se sortir de la polémique du Grand Prix, ils ont finalement renoncé à toute présélection d'auteurs, laissant "la grande famille de la bande dessinée" se débrouiller toute seule et choisir dans la foule -comme si le festival de Cannes donnait sa Palme à l'auteur le plus populaire ou le plus fédérateur. Une logique du diviser pour mieux régner qui aura, enfin, souri à Hermann, cinquième Belge à devenir président d'Angoulême malgré des années de détestation et de mépris -si sa carrière, de Comanche à Jeremiah, justifie à elle seule la reconnaissance de ses pairs, l'homme n'avait pas la carte. Sans doute incarnait-il trop cette différence de perception du métier, et qui a longtemps gangrené la reconnaissance de la bande dessinée et de certains de ses auteurs: la BD, art ou artisanat? Culture ou industrie? Divertissement ou espace de création?
...

Le festival d'Angoulême est mort, vive le festival d'Angoulême. Pour sa 43e édition, le plus grand festival international de bande dessinée aura plus que jamais joué les grands écarts, en se prenant parfois et plus que de coutume les pieds dans le tapis. Entamé par le "scandale" des nominations au Grand Prix -30 noms, aucune femme-, Angoulême s'est achevé sur un dernier gros couac lors de la remise des prix, marquée par une attribution de faux Fauves parfois pris au sérieux et qui n'aura vraiment fait rire personne. Une ultime balle dans le pied des organisateurs, qui auront multiplié toute la semaine maladresses, excuses, justifications et amateurismes, allant jusqu'à renoncer à toute ligne éditoriale: pour se sortir de la polémique du Grand Prix, ils ont finalement renoncé à toute présélection d'auteurs, laissant "la grande famille de la bande dessinée" se débrouiller toute seule et choisir dans la foule -comme si le festival de Cannes donnait sa Palme à l'auteur le plus populaire ou le plus fédérateur. Une logique du diviser pour mieux régner qui aura, enfin, souri à Hermann, cinquième Belge à devenir président d'Angoulême malgré des années de détestation et de mépris -si sa carrière, de Comanche à Jeremiah, justifie à elle seule la reconnaissance de ses pairs, l'homme n'avait pas la carte. Sans doute incarnait-il trop cette différence de perception du métier, et qui a longtemps gangrené la reconnaissance de la bande dessinée et de certains de ses auteurs: la BD, art ou artisanat? Culture ou industrie? Divertissement ou espace de création? Cet éternel conflit entre anciens et modernes s'est cristallisé pendant ce festival -outre la fronde des féministes face à ces phallocrates d'organisateurs, le Fauve d'or a été attribué, lui, à l'Américain Richard McGuire et à son ovni graphique Ici, oeuvre exigeante, fragmentée, picturale, très arty et très, très éloignée d'un auteur comme Hermann -mais qui ne devrait pas, non plus, faire de l'ombre au mouvement exactement contraire qui est en train de prendre corps dans cette grande famille de la BD. Il fusionne, lentement mais sûrement, ces deux manières jusqu'ici opposées d'envisager la bande dessinée: elle est à la fois un art et un artisanat, un divertissement et un espace de création. Et un lieu de rencontre entre anciens et modernes. L'année Morris incarne à elle seule cette tendance de fond: Lucky Luke, apparu en 1946 dans les pages de Spirou, va connaître pour ses 70 ans une reconnaissance qu'il n'avait jusqu'ici jamais obtenue. Elle a commencé par la plus grande exposition du festival regroupant, pour la première fois, des centaines d'originaux de son auteur, prolongée par un catalogue et une monographie, L'Art de Morris, d'une ampleur à laquelle ce dernier n'aura jamais eu droit de son vivant. "Morris était très sous-exposé, expliquent les commissaires de l'exposition, Stéphane Beaujean et Jean-Pierre Mercier. Mais c'était aussi sa volonté. Il avait reçu le prix du vingtième anniversaire, mais refusait de sortir ses planches, il était très rétif à l'analyse, il fut pourtant le plus cérébral de la bande des Jijé, Franquin, Will, et avait lui-même imposé le terme de "9e art" dans une rubrique qu'il tenait dans Spirou. Or, son héritage est énorme, mais il tient plus dans son processus de fabrication que dans son esthétique. Morris a été le premier à se poser des questions de narration, à chercher l'efficacité. Le premier à éviter d'en faire des caisses. Son influence est plus souterraine mais réelle, c'est l'école de l'efficacité, qui va à l'essentiel: le récit d'abord, la recherche de l'épure. Cette impression de désinvolture qui passe en réalité par une énorme maîtrise. La BD est passée par la suite par une période de gigantisme à la Druillet, de foisonnement esthétique, mais on est désormais revenu à autre chose. Les Guibert, Blain et Blutch sont très marqués par Morris." Certains d'entre eux ont même participé à la rédaction des textes de L'Art de Morris, et c'est Jean-Christophe Menu, fondateur de L'Association et figure de la BD dite indé qui s'est chargé d'une introduction pleine de révérence et d'admiration, qualifiant Morris de "révolutionnaire secret". Cette reconnaissance des anciens par les modernes ne fait d'ailleurs que commencer pour Morris et Lucky Luke, comme d'ailleurs pour d'autres tenants de cet art industriel qu'est au final la BD: en avril sortira chez Dargaud L'Homme qui tua Lucky Luke, one shot enthousiaste réalisé par Matthieu Bonhomme, qui sera suivi quelques mois plus tard par un autre one shot cette fois de Guillaume Bouzard. Deux auteurs on ne peut plus contemporains et qui revendiquent bien haut l'héritage de Morris -comme Blutch celui de Will, occupé qu'il est à dessiner son Tif et Tondu. "Certains se hissent en opposition, raconte ainsi Matthieu Bonhomme, mais je n'ai jamais été là-dedans. Les querelles anciens-modernes, vraiment, je m'en fous, ça ne me concerne pas. Lucky Luke, c'est la BD qui m'a le plus accompagné, une de mes plus grosses influences, qui m'est toujours restée dans un coin de la tête. Et il n'y a vraiment rien de ringard à être investi corps et âme dans son travail comme pouvait l'être Morris. " On peut donc désormais être une oeuvre ou un artiste reconnus comme majeurs du 9e art, et avoir été un phare de la BD jeunesse et populaire de grande consommation, parfois méprisée pour ce seul paramètre: après Lucky Luke, Mickey va lui aussi renaître sous le trait et la plume d'auteurs contemporains parfois plus aimés des critiques que du très large public: Glénat compte sortir une série d'albums de la petite souris confiés à chaque fois à des auteurs a priori éloignés de cet univers-là: Cosey, Régis Loisel, Keramidas, Trondheim ou Brigitte Findakly sont annoncés au casting.