Dans la filmographie déjà conséquente de Joachim Lafosse - neuf longs métrages depuis Folie privée, en 2004 -, Les Intranquilles est à la fois l'oeuvre d'un retour aux sources et celle d'un nouveau départ. Retour aux sources parce que, après l'expérience frustrante de Continuer, le réalisateur bruxellois renoue ici avec la sève de son cinéma, ces drames familiaux sous haute tension dont il s'est fait l'explorateur inspiré et aiguisé de Nue propriété à L'Économie du coupleen passant par Élève libreou À perdre la raison. Et nouveau départ, parce qu'il s'est engagé avec une jeune maison de production, Stenola, une décision qu'il nous expliquait en ces termes sur le tournage du film, en août 2020: "Ce n'est pas parce que j'ai fait neuf films que je n'ai pas envie aussi de créer quelque chose, de continuer à inventer, de réfléchir le cinéma, de le rêver, de me remettre en question. Pour cela, il faut des gens qui partagent cette envie avec moi. Après avoir discuté avec quelques personnes de la profession, il m'est apparu que l'hypothèse la plus heureuse serait de démarrer quelque chose avec des gens qui amènent leur désir, et avec qui je pouvais, moi, partager mon expérience."
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Dans la filmographie déjà conséquente de Joachim Lafosse - neuf longs métrages depuis Folie privée, en 2004 -, Les Intranquilles est à la fois l'oeuvre d'un retour aux sources et celle d'un nouveau départ. Retour aux sources parce que, après l'expérience frustrante de Continuer, le réalisateur bruxellois renoue ici avec la sève de son cinéma, ces drames familiaux sous haute tension dont il s'est fait l'explorateur inspiré et aiguisé de Nue propriété à L'Économie du coupleen passant par Élève libreou À perdre la raison. Et nouveau départ, parce qu'il s'est engagé avec une jeune maison de production, Stenola, une décision qu'il nous expliquait en ces termes sur le tournage du film, en août 2020: "Ce n'est pas parce que j'ai fait neuf films que je n'ai pas envie aussi de créer quelque chose, de continuer à inventer, de réfléchir le cinéma, de le rêver, de me remettre en question. Pour cela, il faut des gens qui partagent cette envie avec moi. Après avoir discuté avec quelques personnes de la profession, il m'est apparu que l'hypothèse la plus heureuse serait de démarrer quelque chose avec des gens qui amènent leur désir, et avec qui je pouvais, moi, partager mon expérience." .À la découverte des Intranquilles, ce choix s'est avéré de toute évidence payant. S'inspirant de ses souvenirs d'enfance et de son père, Joachim Lafosse y met en scène un couple - Leïla Bekhti et Damien Bonnard - dont l'amour est éprouvé par la bipolarité, évitant toutefois les écueils du film à thème pour vibrer avec ses comédiens et atteindre à une justesse proprement bouleversante. Une réussite évoquée il y a quelques jours à la faveur du Festival international du film francophone, à Namur, dont le film faisait l'ouverture après avoir eu les honneurs de la compétition cannoise. As-tu eu l'impression, en te lançant dans Les Intranquilles, de revenir dans ta zone non pas de confort, mais d'inconfort? Oui, absolument. J'ai en tout cas eu l'impression de reprendre contact avec des sensations avec lesquelles j'aime bien travailler. Je ne parle pas d'un état pour faire le film, mais de personnages, de complexité de personnages, de nuances. Alors, c'est vrai que c'est le scénario, le choix de raconter une partie de cette enfance, mais parfois, cela ne se met pas aussi bien. Là, tout a été dans le bon sens, et les acteurs m'ont aussi ramené au plaisir de chercher. Les tournages où il n'y a pas trop de décors, et qui permettent de faire des répétitions avant d'aller sur le plateau, cela me va bien. Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'aller vers autre chose, j'ai exploré, j'ai essayé. Le désert et les chevaux, j'ai donné. Comme Élève libre, ce film se base pour partie sur ton expérience personnelle. Que t'apporte le fait d'y revenir par le prisme de la fiction? En l'occurrence, pour Les Intranquilles, un énorme plaisir étonnamment. Parce que, simplement, j'ai de nouveau accès à des affects que j'avais mis à distance dans une logique de protection. Évidemment, il y a un travail avant qui me permet d'entendre et de sentir ces affects, et de ne pas de nouveau me mettre à distance. Mais découvrir que la réactualisation était tout à fait vivable était très émouvant. Si je m'étais retrouvé avec des acteurs manquant de talent, je me serais vite dit que c'était de l'exhibitionnisme. Ou cela aurait pu être pathétique. Mais ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Il faudrait leur poser la question, mais je pense que Damien et Leïla ont entendu que c'était proche de moi. Et par exemple, accepter de s'appeler Damien et Leïla, je crois qu'ils l'ont fait pour me dire: "On est avec toi. On est là, il n'y a pas que toi". Et j'ai trouvé cela super. De la même manière que c'est très important pour Gabriel dans le film de pouvoir rire et rejouer une scène que son père a fait au début, cela m'a fait beaucoup de bien de pouvoir rire et échanger sur ce vécu avec des gens bienveillants qui ont eu envie d'en faire quelque chose de partageable avec le public. Tu m'avais dit avoir déjà pensé à cette histoire à l'époque où tu étudiais à l'IAD. Qu'est-ce qui a fait qu'il y a deux ans maintenant, tu te sois dit "c'est le moment"? La réponse n'est pas très romantique, mais c'est simplement en psychanalyse, quand en échangeant avec mon analyste, je me suis rendu compte que j'arrivais enfin à pouvoir être ému de ce que mes parents m'ont donné, à ne plus avoir à choisir entre l'un ou l'autre. Et de me dire que j'avais peut-être envie d'un peu leur rendre hommage, ou de pouvoir essayer de partager et faire voir ces choses importantes qu'ils m'ont transmises. À savoir qu'on a droit à sa singularité même si on est bipolaire, qu'on n'est pas qu'un malade et qu'il ne faut jamais s'oublier, parce que si le soin devient un sacrifice, ça ne va pas. Ils m'ont amené à ces questions que je trouve importantes. Ce n'est pas te faire insulte de dire des Intranquilles qu'il s'agit d'un film d'acteurs. À quel point te sens-tu à un moment dépossédé? Et n'est-ce pas justement le but? C'est avec Niels Arestrup que j'ai pigé cela. Pendant les dix premiers jours de tournage d' À perdre la raison, je me disais qu'il me piquait mon film, parce qu'il ne voulait pas me parler, ne me demandait pas mon avis, et me disait de me taire quand je lui disais quelque chose. Il se fait qu'heureusement, j'étais quand même fasciné par ce qu'il proposait, c'est l'un des acteurs les plus talentueux que j'aie vus sur un plateau avec Damien et Leïla. Cette sensation de perte ou de dépossession, je pense qu'il faut la chercher, mais avec vigilance. Ce n'est vraiment pas une blague, mais pour moi, le plus beau prix que peut obtenir un cinéaste, c'est un prix d'interprétation, parce que cela veut dire que cela passe par un corps, et si des gens donnent un prix à un acteur, c'est qu'il a été bien filmé, et qu'on a réussi à le mettre en confiance. En les voyant à l'écran, le choix de Damien Bonnard et Leïla Bekhti apparaît comme une évidence. À quel stade s'est-elle faite? Il faut être honnête, c'était les derniers de ma liste. Du coup, en fait, cela rejoint complètement le sujet du film. Je crois vraiment qu'il faut se méfier des fantasmes, des rêves, et ça se passe sur la rencontre: est-ce que celui que je suis peut rencontrer Damien ou Leïla? Il faut un peu de chance, parce que cela doit être inconscient pour qu'il y ait la rencontre. À quoi ça tient, ça c'est le mystère. Je n'ai pas une super-réputation dans le milieu, et je pense qu'une des raisons, c'est que malheureusement, quand je dis oui à un acteur, je ne peux me rendre compte si ça va être juste que si j'ai dit oui. C'est terrible, je n'en suis pas fier, mais donc il y a beaucoup de gens à qui j'ai dit oui avant de finalement changer d'avis parce que je ne le sentais pas. Parfois aussi parce que la rencontre me laissait penser que quelque chose ne se mettait pas bien. Cela ne veut pas dire du tout qu'il s'agissait de mauvais acteurs, mais cela ne se mettait pas entre nous, et le plateau est quelque chose de tellement excessif que cela décuple toutes les problématiques. Donc, quand déjà sur une chose simple, cela devient compliqué, il vaut mieux éviter. Damien, il vient après trois acteurs qui ne peuvent pas pour des raisons d'agenda, un que je ne sentais plus, et puis lui, il me dit: "Voilà, je vais aller à Sainte-Anne, je vais aller voir un psychiatre, je vais faire trois mois d'analyse pour moi, je vais peindre avec Piet Raemdonck, je vais aller faire de la boxe, m'entraîner à la natation..." Et moi, je me dis OK, d'accord, lui il sera là. Il connaissait Leïla, il l'aimait bien. Et Leïla, très rapidement, au bout de deux heures après que je lui ai envoyé le scénario, elle me dit: "C'est rock'n'roll, parce qu'ils tentent le coup, et aujourd'hui, il y a quand même peu de gens qui essaient. Et moi, c'est pour ça que je les aime bien. Parce qu'aujourd'hui, on liquide à toute vitesse: dès que ça ne va plus, on arrête". Elle ne m'a pas parlé de bipolarité, mais de ça, et j'ai trouvé cela super. Le film est beaucoup plus dans leur ressenti que dans une pathologie, et ce n'est évidemment pas gratuit si l'on n'y voit jamais de médecin... Il y avait une séquence avec un psychiatre dans le scénario, que j'ai tournée. Je l'ai gardée, et puis, avec Marie-Hélène Dozo, au montage, elle est restée deux heures, cela n'a pas duré. Moi, enfant, je ne les ai jamais vus, les psychiatres, et c'est ça que je voulais raconter. Mais je n'ai rien contre eux: j'ai fait 20 ans de psychanalyse avec des gens qui sont entre autres psychiatres, psychanalystes, et j'ai travaillé avec des psychiatres pour préparer le film. Mais je sais que moi, ce que je voulais raconter, c'est comment on fait à la maison quand on fait partie de l'entourage et qu'on doit se débrouiller avec la psychose, c'est-à-dire quelqu'un qui ne voit pas qu'il va mal. Damien dit à Leïla: "Je peux être vigilant, mais je ne peux pas te promettre de guérir"... Il est d'une grande sincérité. Cette sincérité, je l'entends et je pense qu'elle peut ouvrir des portes. (...) Une semaine avant Cannes, j'ai montré le film à mon papa. Cela a évidemment autorisé une magnifique conversation, et il m'a demandé une chose: "Si tu peux, dis dans les interviews qu'on peut s'en sortir, qu'on peut faire quelque chose avec la psychose, apprendre à sentir venir la crise et éventuellement reprendre son traitement juste à temps, se reposer, ne pas tirer sur la corde." Ça me permet de dire toute l'admiration que j'ai pour lui, et la fierté, parce que cela fait 30 ans qu'il n'a pas été hospitalisé, et qu'il n'a pas dû prendre son traitement. Je ne dis pas que la vie est facile, mais quel chemin. Je comprends pourquoi il dit cela, parce qu'il y a énormément de gens diagnostiqués qui n'osent pas en parler, par peur d'être marginalisés. Je me suis aussi appuyé pour faire le film sur ma lecture de Gérard Garouste, peintre bipolaire qui, dans son livre L'Intranquille, fait une déclaration d'amour à sa femme en racontant comment elle a fait pour tenir. Je trouve cela magnifique. J'ai dû m'appuyer sur cette lecture parce que mes parents, quand ils se sont séparés, ne se sont plus parlés ni vus pendant 30 ans, et je comprends pourquoi. Mais en fait, pour moi, il était nécessaire de laisser penser qu'il y a peut-être moyen de faire quelque chose.