Le film, on le sait, a déjà été beaucoup vu: en télé, dans les festivals, en séances uniques... Il n'en méritait pas moins sa sortie officielle au cinéma. C'est désormais chose faite. Dans Petite fille, le Français Sébastien Lifshitz (Presque rien, Les Invisibles) s'intéresse à la question de la dysphorie de genre à travers le portrait documentaire de Sasha, une jeune gamine d'une grande intelligence sensible née dans un corps de garçon. Entre témoignages désarmants de sincérité et combats acharnés menés au quotidien par son entourage pour faire valoir sa différence, il livre une lumineuse leçon de vie et d'amour portée par un vrai regard de cinéaste.
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Le film, on le sait, a déjà été beaucoup vu: en télé, dans les festivals, en séances uniques... Il n'en méritait pas moins sa sortie officielle au cinéma. C'est désormais chose faite. Dans Petite fille, le Français Sébastien Lifshitz (Presque rien, Les Invisibles) s'intéresse à la question de la dysphorie de genre à travers le portrait documentaire de Sasha, une jeune gamine d'une grande intelligence sensible née dans un corps de garçon. Entre témoignages désarmants de sincérité et combats acharnés menés au quotidien par son entourage pour faire valoir sa différence, il livre une lumineuse leçon de vie et d'amour portée par un vrai regard de cinéaste.L'idée du film naît dès 2013, quand Lifshitz signe un court métrage documentaire consacré à Bambi, l'une des premières femmes transgenres françaises. Rencontré au dernier Festival du Film de Gand, il raconte: "Durant le tournage, Bambi se confie. Elle est née en 1935 en Algérie à une époque où parler d'intimité, de sexualité, d'identité, enfin de toutes ces choses, semble juste inconcevable. Elle me dit à quel point il était difficile pour elle de conscientiser très jeune le fait d'appartenir à l'autre sexe mais de ne pas pouvoir en parler à son entourage. Quand je lui demande à quel âge elle a pris conscience de ça, elle me répond que cette évidence s'est imposée à elle dès l'âge de trois ou quatre ans en fait. Je réalise alors que le sentiment de sa transidentité est quelque chose qui peut venir extrêmement tôt dans la vie d'un individu. Ce que j'ignorais totalement, et ce dont personne ne parle au fond. En effet, au cinéma, que ce soit dans des fictions ou des documentaires, la question de la transidentité est généralement incarnée à l'adolescence ou à l'âge adulte. Tout simplement parce que, pour beaucoup, la transidentité est encore comprise et envisagée comme un phénomène lié soit à la puberté soit à la sexualité. Or, ça n'a strictement rien à voir. Il s'agit d'une question liée à l'identité psychique de l'individu. Je me suis dit qu'il serait intéressant de faire un film qui traite de ça, d'essayer de trouver un enfant en situation de dysphorie de genre et de regarder au quotidien, l'espace d'un an, comment se passe sa vie. Que ce soit pour lui-même, pour sa famille et ensuite au-delà du cercle familial: l'école, la rue et tout ce qui peut se dérouler dans son existence au jour le jour." La rencontre avec Sasha et sa famille ne précède donc pas la mise en branle de Petite fille. Au contraire: Sébastien Lifshitz se met délibérément en quête de quelqu'un à même de donner corps à son idée de film documentaire. C'est via un forum Internet qu'il noue pour la première fois le contact avec Karine, la maman de Sasha. "J'ai senti que Karine avait beaucoup de choses à dire, que j'arrivais à un moment de sa vie où elle avait été très contrainte de ne pas pouvoir parler, de ne pas avoir trouvé un véritable interlocuteur à qui raconter cette histoire et toutes les questions qu'elle avait encore en elle. C'est pour ça que j'ai très tôt intégré la notion d'entretiens face caméra dans le projet. En cela, Petite fille est très différent d'Adolescentes, l'autre documentaire que j'ai réalisé récemment et qui ne fonctionne, lui, que sur des scènes de la vie quotidienne, jamais sur des entretiens. Dans Petite fille, je sentais que c'était vraiment nécessaire, notamment parce que je savais que les scènes de la vie quotidienne ne suffiraient pas à expliquer à elles seules tout le processus de prise de conscience qui a existé en amont. J'avais besoin de ces entretiens pour structurer l'histoire au sein du film." Très vite, la maison de la famille, particulièrement cinégénique, devient un lieu de tournage important, sa réalité topographique dictant directement à Lifshitz et son équipe les choix de mise en scène à poser. "Le fait qu'il y ait un jardin, que la maison soit à ce point envahie de jouets aussi, induit quasiment en soi un univers de conte de fées, quelque chose de l'ordre d'une maison de poupée. Il s'agit vraiment d'un endroit dédié aux enfants. Comme une bulle protectrice à l'intérieur de laquelle ils se sentent bien, où une forme d'harmonie est possible. Cette maison est un tel lieu de protection, au fond, qu'elle induit déjà à elle seule une idée de confrontation avec le monde extérieur, qui fait d'autant plus peur et plus mal, je crois... On a créé des liens très forts avec la famille. On était vraiment ensemble. C'est quelque chose de très important pour moi quand je fais un documentaire parce que vous ne pouvez pas filmer une telle intimité et venir littéralement vous fondre dans le quotidien si vous n'êtes pas accepté presque comme un membre de cette famille. Il faut que votre présence devienne très naturelle. C'est ma façon de procéder en tant que documentariste: j'essaie de rendre compte de la réalité par la prise d'un point de vue en étant au plus près des personnes que je filme. Je ne fais pas un film sur quelque chose, sur un sujet. Mais avec. Les gens ne sont pas des cobayes. Il faut les traiter d'égal à égal." À travers ce film, Sébastien Lifshitz affiche une volonté pédagogique délibérée, dans l'espoir revendiqué de jouer un rôle dans l'évolution des mentalités. "Je ressens en moi une révolte très forte sur l'injonction qu'il y a dans la société à se conformer. J'ai le sentiment en effet que les éducations sont très formatées. Ne serait-ce que dans les modèles d'identification. Sur le masculin-féminin, les jeux, les comportements qui vont avec... Et je trouve que ceux qui arrivent à résister à ces modèles et les familles qui accompagnent cette résistance sont héroïques. Ce sont des gens que j'aime, que je veux défendre, dont j'ai envie de montrer l'exemplarité... Il est urgent de célébrer la capacité que certains ont parfois de résister à l'uniformisation de la société."