Anaïs vient d'un milieu modeste, veut écrire des mangas ou être institutrice, galère à l'école, a des écarts de langage avec les profs, gère la santé fragile de sa maman, ses angoisses quant à sa réussite et son poids. Elle dégage une poésie sauvage et brute de décoffrage. Emma, elle, bénéficie des avantages d'une famille bourgeoise: grande maison avec jardin, cours de chant et vacances au soleil. Elle réussit bien à l'école, râle sur sa maman control freak (les pères sont quasi absents)...

Anaïs vient d'un milieu modeste, veut écrire des mangas ou être institutrice, galère à l'école, a des écarts de langage avec les profs, gère la santé fragile de sa maman, ses angoisses quant à sa réussite et son poids. Elle dégage une poésie sauvage et brute de décoffrage. Emma, elle, bénéficie des avantages d'une famille bourgeoise: grande maison avec jardin, cours de chant et vacances au soleil. Elle réussit bien à l'école, râle sur sa maman control freak (les pères sont quasi absents), qui la surveille à l'heure des leçons. Solaire et fragile, elle adoucit les cabosses de la vie sur son skate ou aux commissures de son demi-sourire persistant. De leurs 13 à leurs 18 ans, les deux amies sont suivies au quotidien par la caméra du documentariste Sébastien Lifshitz (Les Invisibles). Cinq années rythmées par la routine scolaire, les premiers émois amoureux, les difficultés familiales, les vacances, les jeux et les discussions entre copines. Deux amies dont les déterminismes sociaux vont oeuvrer à écarter les trajectoires. La réalisation est subtile, et la caméra de Lifshitz fait rarement sentir sa présence, laisse s'épanouir la vie, les sons, la lumière et l'espace dont l'histoire et ses protagonistes ont besoin pour se raconter. Ce portrait mosaïque mais chronologique, palpitant, bouleversant, aborde ses thèmes sans fausse pudeur. L'amour, la sexualité, les aspirations, les deuils familiaux, les accidents de la vie. Les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher puis du Bataclan affectent différemment les milieux de l'une et de l'autre. La filière professionnelle et les stages pour Anaïs, les classes de prépa littéraires pour Emma. Loin de se sangler à l'approche sociologique, Lifshitz s'attarde sur les zones sensibles. Ces sentiments de lassitude, de solitude, d'éparpillement qui s'installent à l'adolescence... Cette faille béante face à l'incompréhension des adultes. La mélancolie qui remplit les blancs, les rêves et la colère nés du besoin impérieux de prendre sa place se lovent dans une légère insouciance, avec la certitude pour Anaïs et Emma que leur amitié survivra à tout. Pas question ici de crise d'ado, mais de filles, de femmes en devenir, qui expérimentent leurs attachements. Aux êtres aimés, famille, amis, au monde, à la vie... à elles-mêmes. Les voir grandir est une délicieuse piqûre de rappel, sociale, politique, décidément vibrante.