Paris, dans les derniers jours de juin. François Ozon reçoit, détendu, dans ses bureaux du 2e arrondissement dont la décoration, sobre, fait un écho discret à sa filmographie -ici, une enseigne des parapluies Pujol-Michonneau, de Potiche, là, des affiches internationales de certains de ses films. Le confinement, il l'a vécu "comme tout le monde, explique-t-il, avec une certaine angoisse au début, et surtout cette chose compliquée qu'est l'incertitude. En plus, j'avais un film à sortir et un autre à tourner... Après, il y a eu une forme de détachement. J'ai eu la chance de partir de Paris, et d'aller à la campagne. Comme je suis un vrai citadin, je craignais de ne pas tenir, mais pas du tout: je l'ai finalement assez bien vécu, parce que ça m'a permis de prendre de la distance, de décrocher, d'avoir un autre rapport au temps. Mais bon, je suis content que ce soit fini."
...

Paris, dans les derniers jours de juin. François Ozon reçoit, détendu, dans ses bureaux du 2e arrondissement dont la décoration, sobre, fait un écho discret à sa filmographie -ici, une enseigne des parapluies Pujol-Michonneau, de Potiche, là, des affiches internationales de certains de ses films. Le confinement, il l'a vécu "comme tout le monde, explique-t-il, avec une certaine angoisse au début, et surtout cette chose compliquée qu'est l'incertitude. En plus, j'avais un film à sortir et un autre à tourner... Après, il y a eu une forme de détachement. J'ai eu la chance de partir de Paris, et d'aller à la campagne. Comme je suis un vrai citadin, je craignais de ne pas tenir, mais pas du tout: je l'ai finalement assez bien vécu, parce que ça m'a permis de prendre de la distance, de décrocher, d'avoir un autre rapport au temps. Mais bon, je suis content que ce soit fini." Été 85, son dix-neuvième long métrage en un peu plus de 20 ans (Sitcom, le film qui le révélait, remonte à 1998) s'annonce, en tout cas, comme une oasis cinéphile au coeur d'une saison estivale avare en sorties de premier plan. Un pari, alors que la réouverture tant attendue des cinémas est encore assortie de questions -le public suivra-t-il en nombre, ou pas?-, mais une décision mûrement réfléchie. "Nous avons eu une grande discussion avec le distributeur français. Quand on a su que Thierry Frémaux allait nous proposer le label Cannes 2020, on s'est dit que c'était super, mais que ça ne servirait à rien si on sortait le film en septembre ou en octobre. Et comme il s'agit vraiment d'un film d'été, on s'est décidés pour une sortie en juillet, ce qui a été très bien reçu par la profession du cinéma français, parce que les gens savent qu'il s'agit d'un film ayant quand même coûté de l'argent. Il y a des enjeux économiques, et on prend ce risque pour donner le signal que la vie reprend. Aux États-Unis, ils ont Christopher Nolan, et nous on a un petit français qui s'appelle Été 85, waouh. (rires) Ce n'est pas les mêmes blockbusters, mais on va voir... J'ai demandé autour de moi, et j'ai senti qu'il y avait un désir de retourner au cinéma. Et surtout, j'ai senti que cette histoire située dans le passé prendrait peut-être encore plus de force grâce à ce qu'on avait vécu, parce que ça allait vraiment ressembler à un retour à un paradis perdu, avec ce quelque chose de nostalgique que l'on retrouve dans le film." Été 85 est inspiré du roman Dance on My Grave d'Aidan Chambers (paru en français sous le titre La Danse du coucou), l'histoire d'amour de deux jeunes garçons le temps d'un été, un ouvrage que le cinéaste avait lu adolescent, et dans lequel il s'est replongé au sortir de Grâce à Dieu, son précédent film, inspiré de l'affaire Preynat. "Le tournage de Grâce à Dieu n'a pas été compliqué, il a même été assez agréable, on l'a fait en secret. Mais ce qui a été dur, c'est la promotion, parce que la justice a essayé d'en empêcher la sortie, ça a été extrêmement médiatisé en raison des procès, l'histoire, réelle, n'était pas finie, et il y avait beaucoup de pression. J'ai donc eu envie d'aller vers quelque chose de plus léger a priori, et en relisant le livre, je me suis dit que c'était peut-être le moment de le faire." François Ozon entretient, de toute évidence, un lien privilégié avec l'oeuvre d'Aidan Chambers, romance adolescente sinueuse dont il confie avoir longtemps rêvé qu'elle soit portée à l'écran par un réalisateur américain, un Gus Van Sant ou un Rob Reiner par exemple. À défaut de quoi, observe-t-il amusé, il en a glissé inconsciemment des scènes dans plusieurs de ses films. Mais si Été 85 peut, à certains égards, faire penser à un best of de son cinéma, ce constat ne l'a pas fait reculer, au contraire: "Si tant de choses dans le livre m'avaient touché, ce n'était sûrement pas un hasard. Mais aujourd'hui, j'ai acquis une maturité, une distance me permettant de bien raconter cette histoire, ce que je n'aurais pas été capable de faire adolescent parce que j'en aurais presque été acteur. Avec la distance, je me sentais plus à même de la rendre, et j'ai eu envie de faire ce film pour l'adolescent que j'étais, un film que j'aurais voulu voir sur les écrans en 1985, à 17 ans. Je me suis mis dans cette position du spectateur un peu émerveillé, naïf, romantique, qui a envie de voir une très belle histoire d'amour." Du grain caractéristique de la pellicule -"pour moi, il était impossible de tourner un film situé dans les années 80 en numérique"- à la reconstitution d'époque, Été 85 assume une part de nostalgie que souligne par endroits la musique. Le film se referme ainsi comme il avait commencé, sur la chanson In Between Days de The Cure, un choix qui ne doit bien sûr rien au hasard. "Adolescent, j'adorais la new wave anglaise, avec son romantisme un peu morbide, se rappelle le réalisateur. J'ai été un corbeau noir un an ou deux, avec les cheveux à la Robert Smith. On se mettait du coca dans les cheveux, puis du rouge à lèvres un peu de travers, je suis passé par cette période-là, donc forcément, avoir cette chanson était très important pour moi. Ça a bien failli ne pas se faire parce que le film s'appelait Été 84 au début. Quand on a demandé les droits qui étaient très chers à Robert Smith, il nous a répondu ne pas pouvoir nous les donner parce que la chanson était sortie à l'été 85. J'en ai parlé à mes producteurs, et je lui ai écrit une lettre personnelle, en lui disant: "Écoutez, j'aime tellement cette chanson que je suis prêt à changer le titre du film et à l'appeler Été 85 pour l'avoir. Par contre, est-ce qu'on pourrait l'avoir un peu moins cher?" Et ça a marché..." S'agissant d'un amour de jeunesse unissant à l'écran Alex, seize ans, et David, de deux ans son aîné, c'est forcément du côté du teen movie que va lorgner le film. Un genre surtout américain, et le réalisateur aligne des références comme Stand By Me de Rob Reiner, Outsiders de Francis Ford Coppola, et même Grease de Randal Kleiser. À quoi, pour faire bonne mesure hexagonale, on ajoutera La Boum, de Claude Pinoteau, objet d'une citation limpide, mais aussi le cinéma d'Éric Rohmer, qui fut l'un de ses professeurs, et dont il reconnaît l'inspiration. "J'adore Rohmer. Mon court métrage Une robe d'été est sorti en même temps que Conte d'été. Et oui, forcément, il y a aussi ce bagage de cinéma français dans le film." Comme souvent chez Ozon, le récit s'avance cependant un peu masqué, déviant d'une ligne trop évidente, histoire d'étoffer le propos tout en donnant du grain à moudre au spectateur, invité à reconstituer un puzzle dont le réalisateur se serait amusé à disperser les pièces au gré d'une chronologie aléatoire. Au passage, et comme dans Jeune et jolie, c'est un regard bienveillant mais aussi aiguisé que porte l'auteur sur l'adolescence. "Je vais dire un peu des clichés, mais l'adolescence est quand même la période de la découverte, des premières fois, avec ce que ça a de très émouvant. Et puis, c'est aussi la découverte des désillusions. Je trouve beau que le film soit vu du point de vue d'Alex. À un moment, il se retrouve confronté au réel, c'est-à-dire qu'il se rend compte ne pas avoir la même conception de la relation amoureuse que David. Ces deux personnages ne dansent pas sur la même musique, comme dans la scène de la boîte de nuit. C'est ce qui fait le drame, mais aussi la force de leur relation." Une situation que le cinéaste se refuse à envisager avec le moindre cynisme, ni ironie cependant, veillant à laisser au jeune homme le crédit de cette histoire d'amour. Non sans lui ménager, à la faveur de ce qui est aussi un récit d'apprentissage, une possibilité d'avancer: "L'art est un moyen de s'extirper de choses que l'on vit de manière douloureuse. Il y a aussi la possibilité de réinventer les choses à travers l'art, de raconter peut-être différemment une réalité difficile ou, au contraire, de la rendre plus violente. Finalement, toute cette histoire est racontée du point de vue d'Alex, mais dans quelle mesure nous dit-il toute la vérité? Est-ce qu'il invente certaines choses? On ne sait pas, mais c'est ça qui est beau et c'est ça qui reste en tout cas au final." Du pouvoir comme du besoin de la fiction, en somme. Avec en ligne de mire, cette promesse ponctuant ce bel Été 85: "La seule chose qui compte, c'est de réussir d'une manière ou d'une autre à échapper à son histoire." "J'aime beaucoup cette phrase parce qu'elle est un peu énigmatique, conclut le réalisateur. Pour moi, elle veut dire qu'on est tous déterminés par notre famille, par la société, par notre entourage à devenir ce qu'on attend de nous. Et ce qui est beau, c'est justement de trouver un autre chemin, de trouver sa place, sa liberté. " Celui de François Ozon l'a conduit vers le cinéma, pour notre plus grand bonheur. Et ce film, assurément très personnel, est aussi universel.