Quoi de mieux, début mai, pour échapper à la claustrophobie d'un confinement général, que de se remémorer un sacrifice païen de policier chrétien au grand air écossais? J'évoque ici The Wicker Man, bien sûr, l'ultra-cultissime Wicker Man, sorti en 1973 par Robin Hardy. Un film à l'époque assez maudit, raboté d'un bon quart d'heure par ses producteurs, qui ne crurent pas un instant à ses chances de succès commercial. On ne peut pas leur donner entièrement tort: sans doute s'attendaient-ils à un thriller d'horreur vaguement érotique et il leur a été livré un faux documentaire ethnographique et musical, sans véritable suspense, où les principaux acteurs, Edward Woodward et Christopher Lee, jouent des rôles à contre-emploi. Châtelain rieur en kilt et sous-pull jaune pour l'un, flic chrétien, puceau et névrosé pour l'autre. Raté également pour l'érotisme: même si la femme que l'on y voit complètement nue serait en réalité une doublure de l'actrice Britt Ekland, Rod Stewart, à l'époque compagnon de cette dernière, aurait racheté les droits du film juste pour mieux pouvoir l'enterrer. Bref, The Wicker Man démarra mal dans la vie; au Royaume-Uni simplement exploité sans trop de publicité en "double bill" avec un autre film méprisé par ses commanditaires et qui deviendrait pourtant lui aussi immensément culte au fil des ans, le sinistre Don't Look Now de Nicolas Roeg.
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Quoi de mieux, début mai, pour échapper à la claustrophobie d'un confinement général, que de se remémorer un sacrifice païen de policier chrétien au grand air écossais? J'évoque ici The Wicker Man, bien sûr, l'ultra-cultissime Wicker Man, sorti en 1973 par Robin Hardy. Un film à l'époque assez maudit, raboté d'un bon quart d'heure par ses producteurs, qui ne crurent pas un instant à ses chances de succès commercial. On ne peut pas leur donner entièrement tort: sans doute s'attendaient-ils à un thriller d'horreur vaguement érotique et il leur a été livré un faux documentaire ethnographique et musical, sans véritable suspense, où les principaux acteurs, Edward Woodward et Christopher Lee, jouent des rôles à contre-emploi. Châtelain rieur en kilt et sous-pull jaune pour l'un, flic chrétien, puceau et névrosé pour l'autre. Raté également pour l'érotisme: même si la femme que l'on y voit complètement nue serait en réalité une doublure de l'actrice Britt Ekland, Rod Stewart, à l'époque compagnon de cette dernière, aurait racheté les droits du film juste pour mieux pouvoir l'enterrer. Bref, The Wicker Man démarra mal dans la vie; au Royaume-Uni simplement exploité sans trop de publicité en "double bill" avec un autre film méprisé par ses commanditaires et qui deviendrait pourtant lui aussi immensément culte au fil des ans, le sinistre Don't Look Now de Nicolas Roeg. C'est en 1988, lorsque The Wicker Man passe à la BBC dans le cadre du cinéclub Moviedrome, présenté par le punk Alex Cox, que le film se voit non seulement grandement reconsidéré mais marque aussi au fer rouge toute une génération de cinéphiles déviants, d'artistes variés et de créatifs plus ou moins valables. Ce week-end sur Instagram, Jonny Trunk, le patron de Trunk Records, premier label à en avoir sorti la bande originale, expliquait ainsi que ce passage du film sur Moviedrome était un enregistrement VHS qu'il aimait voir et revoir au retour de bitures au pub et que c'est en comatant pinté devant qu'il a commencé à développer une véritable obsession pour sa musique, alors inédite sur disque. Trunk passa trois ans à tenter d'en obtenir les droits. Lorsque sort finalement l'album, en 1998, il y manque Gently Johnny, la chanson de l'escargot et de la fertilité. Sa version succombe aussi à cette mode un peu pénible des années 90 qui consiste à inclure sur le disque, en plus de la musique, des dialogues et des effets sonores. L'album n'en rencontre pas moins un beau petit succès, qui corrobore aussi l'existence d'un culte jusqu'alors assez secret et éparpillé autour du film et de sa musique. Aujourd'hui, ce pressage chez Trunk reste d'ailleurs la version préférée des collectionneurs même si depuis 2002, Silva Screen, label spécialisé en bandes originales, a sorti sa propre BO de The Wicker Man. Sans dialogues, sans effets sonores. Mais avec Gently Johnny.Plus près de chez nous, le DVD sort en 2003 chez Canal+ Vidéo, dans la série "Cinéma de Quartier" présentée par le toujours très enthousiaste Jean-Pierre Dionnet. Elle inclut deux montages du film: une version déjà ressortie au cinéma en 1979, quand Rod Stewart n'en avait plus rien à faire des courbes de Britt Ekland, ainsi qu'un director's cut inédit de 99 minutes. Autrement dit, voilà le film désormais aussi facile à trouver que sa musique, d'autant que c'est l'époque où se développe considérablement le P2P. Le culte, dès lors, se propage comme le feu à une statue d'osier. Des blogs s'écrivent, des T-shirts se vendent. Ça commence à se savoir que c'est le film dans lequel a préféré jouer Christopher Lee, parmi les 282 dans lesquels il est crédité. Les endroits où a été tourné The Wicker Man commencent aussi à faire l'objet d'un peu de tourisme geek. Sur Instagram ce week-end, Jonny Trunk s'est sinon encore dit très heureux que la sortie du disque, il y a plus de 20 ans, avait visiblement grandement participé au revival brit-folk toujours en cours aujourd'hui. Forfanterie? Non, vu qu'il semble en effet évident que si une certaine branchitude, le genre à vénérer Jarvis Cocker et Stereolab, a redécouvert des artistes comme Shirley Collins et le duo Dave Goulder & Liz Dyer, c'est sans aucun doute parce qu'elle était à la recherche "d'une musique à la Wicker Man". À la recherche de chansons qui parlent des saisons, du soleil, des récoltes, de magie blanche, d'alignements de pierres et des leys, ces antiques sentiers que certains disent chargés d'énergie... D'une certaine idée d'une Angleterre magique, mystérieuse et hantée... Ce qui s'est tout de même drôlement développé dans l'imaginaire britannique de ces 20 dernières années, tant au cinéma qu'en littérature, en bande dessinée, etc.C'est Paul Giovanni et le groupe Magnet qui s'occupèrent de cette fameuse bande originale. Dans le film, pourtant censé se dérouler en Écosse, beaucoup des danses et des rituels de Beltane et du May Day, bien que jamais cités comme tels, sont en fait inspirés des traditions du 1er mai d'autres régions du Royaume-Uni, notamment les Cornouailles. Giovanni et Magnet ont eux-mêmes mélangé pas mal de choses; des vieilles mélodies à de nouvelles paroles, des airs traditionnels trempés dans le chaudron du psychédélisme. Ces chansons, aux textes sexuellement chargés, sont essentielles au film et participent à son décalage, à son étrangeté. Quelque chose y cloche. On a l'impression de les connaître depuis toujours mais pas comme ça. Logique dès lors que The Wicker Man soit aujourd'hui aussi considéré comme un incontournable monument aux yeux de l'Hauntology, ce mouvement culturel déjà quelques fois évoqué ici et qui s'intéresse justement aux faux souvenirs auditifs et visuels et à leurs exploitations artistiques en tant que matière première. Sans Wicker Man, pas non plus de folk-horror, ces films d'horreur qui se passent à la campagne, de préférence en plein jour, et impliquent généralement des diableries et des cultes plus ou moins sanguinaires. Sans The Wicker Man, pas de Kill List, pas de Vvitch, pas de Midsommar, donc. Encore que si on veut chipoter, on peut signaler que The Wicker Man doit quand même pas mal à Robin Redbreast, un téléfilm de la série Play For Today diffusé à la BBC en 1970, et même au Démon dans la Chair, folk-horror de 1963 où Daliah Lavi joue une belle habitante d'un petit village italien montagnard aimant faire peur aux péquenauds mais peut-être bien vraiment possédée, au fond... Quoi qu'il en soit, sur les îles britanniques, ils semblent aujourd'hui nombreux à considérer The Wicker Man comme "le Citizen Kane des films d'horreur" et le "sixième meilleur film de l'histoire du cinéma anglais". Du moins le dit-on sur Wikipedia. Ce qui est plus sûr, c'est que malgré un remake américain complètement con de 2006 avec Nicolas Cage et, en 2011, une suite/remake elle aussi vraiment nulle, le culte Wicker Man continue, plus que jamais, de convertir à son accidentel génie kitsch. Cela n'aurait peut-être pas été le cas si était sorti The Loathsome Lambton Worm, une idée de suite complètement WTF qu'a eue en 1989 le scénariste Anthony Schaefer. Peu importe qu'au moment du tournage, tous les acteurs auraient vieilli d'au moins 15 ans, ce deuxième épisode aurait débuté moins de cinq minutes après la fin du premier film. En mode Alien(s), on aurait vu débarquer sur l'île de Summerisle une masse de flics écossais. Le Sergent Howie aurait été sauvé et il aurait ensuite été question de ramener de force Lord Summerisle à Glasgow, pour qu'il y soit jugé. Un dragon et les antiques dieux païens s'y seraient opposés. Et sans doute Paul Giovanni y aurait-il joué Willow Song en mode heavy metal? Ce projet pinpon ne s'est heureusement pas fait. Ce qui s'est fait, en revanche, c'est que ce premier week-end de mai 2020, on n'a jamais autant parlé d'un Wicker Man Day sur Internet. La faute au confinement, sans doute, à l'impossibilité d'aller beugler l'Internationale en rue un pain-saucisse à la main ou, pour les Anglais, de cuver sa nuit d'adieu à l'hiver après une bonne grosse tournée des pubs. Wicker Man par ci, Wicker Man par là... Ça m'a semblé bien sympathique tout cela. Nous avons bien le Star Wars Day (aujourd'hui, le 4 mai) et le Blade Runner Day (le 6 novembre), alors pourquoi pas, désormais, le Wicker Man Day, hein? Le meilleur sacrifice de poulet de l'histoire de la pop culture mérite bien sa petite journée commémorative, non?