Le défi était de taille: raconter par le biais de la fiction la naissance de l'aventure Suprême NTM, cultissime groupe pionnier du rap en France. À 39 ans à peine, c'est Audrey Estrougo qui s'y colle. Réalisatrice autodidacte issue, elle aussi, de la banlieue parisienne, et adepte d'un cinéma engagé en mode guérilla DIY, elle se signale dès 2007 avec un premier long métrage sur la place des filles dans les cités (Regarde-moi) avant d'enquiller les projets: documentaire sur le groupe de rap marseillais IAM (Encore un printemps, 2008), comédie musicale aux accents militants avec Leïla Bekhti (Toi, moi, les autres, 2011), drame noyauté autour du thème du viol (Une histoire banale, 2014), huis clos carcéral avec Sophie Marceau (La Taularde, 2016)... Avec Suprêmes, elle passe la vitesse supérieure, profitant du récit de la mise en orbite des comètes Kool Shen et JoeyStarr pour tailler un costard à l'éternel mépris des politiques et des médias sur la question de la banlieue.
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Le défi était de taille: raconter par le biais de la fiction la naissance de l'aventure Suprême NTM, cultissime groupe pionnier du rap en France. À 39 ans à peine, c'est Audrey Estrougo qui s'y colle. Réalisatrice autodidacte issue, elle aussi, de la banlieue parisienne, et adepte d'un cinéma engagé en mode guérilla DIY, elle se signale dès 2007 avec un premier long métrage sur la place des filles dans les cités (Regarde-moi) avant d'enquiller les projets: documentaire sur le groupe de rap marseillais IAM (Encore un printemps, 2008), comédie musicale aux accents militants avec Leïla Bekhti (Toi, moi, les autres, 2011), drame noyauté autour du thème du viol (Une histoire banale, 2014), huis clos carcéral avec Sophie Marceau (La Taularde, 2016)... Avec Suprêmes, elle passe la vitesse supérieure, profitant du récit de la mise en orbite des comètes Kool Shen et JoeyStarr pour tailler un costard à l'éternel mépris des politiques et des médias sur la question de la banlieue. Il y a, dans Suprêmes, une dimension quasiment mémorielle. C'est-à-dire qu'on y sent la volonté de transmettre une histoire qui ne doit pas être oubliée. Était-ce l'une de tes motivations premières en choisissant de faire ce film sur les débuts de NTM? Cette dimension mémorielle, c'était surtout quelque chose de très important pour Joey quand il a donné son feu vert pour le projet. Personnellement, c'est davantage l'espoir du versant politique qui m'intéressait. C'est-à-dire que NTM à leurs débuts, ce sont des gamins qui en prenant un micro espéraient éveiller des consciences. Ils avaient en eux cette fougue de l'espoir qu'a un peu perdue notre jeunesse aujourd'hui parce que le monde n'est plus le même et qu'il est plus compliqué. Moi je trouvais ça important de remettre ça en avant pour retransmettre ce souffle-là et dire qu'il y a encore des choses à faire, qu'il ne faut pas lâcher le combat. Même si, disons les choses comme elles sont, on vient de connaître 40 années d'abandon des jeunes de quartiers par les politiques... D'où cette idée de commencer le film sur une allocution télévisée de François Mitterrand datant d'octobre 1990... Exactement. Cette allocution pose le cadre du récit et apparaît en même temps comme hyper ironique puisqu'on sait très bien que rien n'a changé depuis et que Mitterrand lui-même n'a, à l'époque, strictement rien mis en place pour que ça change. Son discours est d'ailleurs très ambivalent, puisqu'on y sent le coeur à gauche du leader socialiste mais qu'il ne fait, au fond, que souligner la supposée laideur de la banlieue... Mais oui, il dit que c'est moche et reconnaît même ouvertement qu'il y a une répression accentuée sur la jeunesse de banlieue. Puisqu'il dit que la société n'intervient que quand il faut se fâcher ou interdire. Pour moi, cette allocution résume tout ce que le film veut raconter. C'est-à-dire qu'on se retrouve face à un état des lieux d'une époque qui ne peut déboucher que sur une seule question: et depuis, qu'est-ce qui a changé? L'une des choses les plus interpellantes à la vision du film c'est d'ailleurs à quel point les paroles du NTM des débuts restent d'une brûlante actualité... Oui, il y a même une dimension pratiquement visionnaire et prophétique dans leurs textes de l'époque. Et c'est, en outre, d'une qualité d'écriture assez incroyable. NTM, c'est un groupe qu'on a diabolisé parce qu'il s'appelle Nique Ta Mère, mais il n'y a pas un texte qui insulte quelqu'un... C'est formidablement écrit, hyper intelligemment pensé, ultra savamment structuré. Ils ont tout simplement inventé une façon de s'exprimer. Le rap français n'existait pas avant eux. Ils ont mis les pieds dans un champ de patates et ils en ont fait une piste de décollage. Tous les mecs qui font du rap aujourd'hui le doivent à NTM. Ils ont posé des pierres fondatrices terriblement solides et ils ont dit des choses d'une immense clairvoyance. C'est assez fou, quand on y pense, d'être capables de décrire et comprendre la société aussi bien que ça. Toi, tu es née au début des années 80 et tu as grandi aussi en Seine-Saint-Denis, dans le 93 donc. Adolescente, écouter NTM t'inspire et t'autorise à rêver d'un parcours artistique? C'est sûr que les mecs de NTM nous ont mis sur une carte. Ils ont dit voilà, le 93 c'est aussi ça, ce n'est pas que des faits divers. Rien que ça c'est hyper important parce que le 93 c'est le département le plus pauvre de France. Donc on imagine très bien tout ce qui se passe quand la pauvreté règne en maître et on ne parle que de ça. À l'époque, bien sûr, il n'y avait pas Kylian Mbappé, qui est aujourd'hui la fierté du 93. Il n'y avait juste rien. Et puis il y a eu NTM. Et moi, quand je suis en âge de comprendre leur musique, j'ai dix-onze ans, donc on est en 1993-1994, et très vite ils se trouvent dans un tourment médiatique et politique très fort, puisque ce sont les années de leur procès pour s'en être pris à la police sur la scène d'un festival. Donc ils deviennent le premier groupe qu'on interdit d'exercer, qu'on condamne à de la prison... Peu à peu, je comprends en grandissant que c'est vraiment un groupe qui a été exposé mais jamais pour les bonnes raisons. Et c'est un peu ce que je raconte dans Suprêmes aujourd'hui. Notamment dans cette scène où une journaliste vient les voir pour leur parler des émeutes en banlieue alors qu'eux ils sont hyper fiers de sortir leur disque et qu'ils ont envie de parler de ça. Toute leur vie, on leur a demandé de faire sociologues, politologues et éducateurs de MJC. Mais, bien sûr, on oubliait au passage de les présenter comme de véritables musiciens. Ils ont tout inventé, mais on les a toujours réduits à un cliché. Et c'est encore ce qui se passe aujourd'hui avec les jeunes des cités: on se fout de ce qu'ils ont à dire. L'histoire de NTM, c'est aussi l'histoire d'un éternel et hallucinant dialogue de sourds. Suprêmes frappe par sa très belle énergie live. Était-ce une évidence pour toi que les jeunes acteurs devaient rapper eux-mêmes dans le film? NTM est un mythe sur scène. C'est-à dire qu'écouter NTM c'est super, mais les voir en concert c'est super au carré. On l'a vu encore tout récemment, il y a quelque chose de l'ordre de la fusion, d'une alchimie unique au monde, quand Kool Shen et JoeyStarr montent ensemble sur une scène. Sachant ça, je ne voyais pas comment je pourrais me contenter de filmer des concerts en play-back dans le film. On serait complètement passé à côté du truc, ça n'avait aucun sens. Moi je voulais d'un film à leur image. Et donc authentique, brut de décoffrage... L'énergie live, elle faisait partie du package. C'était obligé. Pour choisir les deux jeunes acteurs à même d'interpréter Kool Shen et JoeyStarr à l'écran, quel était le critère numéro un? La ressemblance physique ou plutôt le bon flow? C'est délicat... Il m'a fallu cinq mois pour me décider rien que pour le casting des deux mecs. Sur la question de la ressemblance, je me suis vite dit qu'il fallait viser une espèce d'entre-deux. C'est-à-dire qu'un film, c'est aussi un contrat que tu passes avec le spectateur. Tout le monde sait très bien que ce ne sera jamais vraiment eux. Et d'ailleurs, quand j'ai annoncé le projet, c'était la porte ouverte à tous les sceptiques. Tout le monde me disait que c'était mission impossible, que je ne trouverais jamais des acteurs à même de camper Kool Shen et JoeyStarr. Donc je me suis dit OK, la ressemblance ne doit pas être une obsession, tu ne trouveras jamais des copies conformes. Le critère numéro un est alors devenu l'incarnation. C'est-à-dire que j'aurais pu trouver deux jeunes comédiens qui leur ressemblaient très fort mais qui ne dégageaient rien de comparable à ce qu'ils dégagent. Au final, j'ai choisi deux comédiens qui ne leur ressemblaient pas énormément et qui, en plus, n'étaient pas du tout proches de la mouvance hip-hop. On est vraiment partis de zéro avec eux, en somme. Mais ils ont bossé. Leurs performances scéniques, c'est une année complète de travail et de préparation. Théo (Christine) et Sandor (Funtek), j'ai une admiration sans borne pour ce qu'ils ont fait. On a tout misé sur l'intelligence de jeu et la notion de travail. Ton prochain projet prendra la forme d'un biopic sur Surya Bonaly, patineuse artistique française d'origine réunionnaise qui s'est illustrée sur le plan international dans les années 90. Qu'est-ce qui t'attire dans son parcours? Je n'en suis qu'au tout début du démarchage mais oui, il s'agira d'une série en quatre épisodes se déroulant uniquement dans un cadre sportif. C'est-à-dire que je compte me concentrer sur les échecs aux Jeux Olympiques de Surya Bonaly à travers son combat face à une institution sportive pour être reconnue et jugée au même titre que les autres. Sauf qu'elle, elle était noire, elle était plus musclée, elle avait une histoire différente et elle était victime d'une vision de la femme très précise qui faisait qu'elle ne rentrait pas dans le cadre. Et ça, à nouveau, c'est une histoire qui entre complètement en résonance avec des problématiques contemporaines, puisqu'on continue aujourd'hui à reprocher à des sportives d'être trop masculines, ou pas assez féminines, et à les juger ou les exclure en fonction de ces critères-là.