Fischbach, dans la campagne du Grand-Duché, à une petite vingtaine de kilomètres de Luxembourg. Le tournage des Intranquilles, le neuvième long métrage de Joachim Lafosse, attaque sa vingt-quatrième journée. Nous sommes à la fin du mois d'août, et la météo est au beau fixe tandis que l'on découvre, au détour d'un chemin un peu à l'écart de la localité et alors que les meuglements montent des prés avoisinants, une jolie maison à un étage jouxtée d'un étang, le décor principal du film. C'est là, dans ce cadre bucolique, que résident Leïla (Bekhti) et Damien (Bonnard) avec Amine (Gabriel), leur enfant de sept ans. Elle est restauratrice et vendeuse de meubles, il est artiste-peintre -l'acteur s'est préparé avec l'artiste gantois Piet Raemdonck un atelier, aménagé pour les besoins de la production, complétant le tour du propriétaire-, et maniaco-dépressif, leur couple faisant front dans la tempête qui s'ensuit...
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Fischbach, dans la campagne du Grand-Duché, à une petite vingtaine de kilomètres de Luxembourg. Le tournage des Intranquilles, le neuvième long métrage de Joachim Lafosse, attaque sa vingt-quatrième journée. Nous sommes à la fin du mois d'août, et la météo est au beau fixe tandis que l'on découvre, au détour d'un chemin un peu à l'écart de la localité et alors que les meuglements montent des prés avoisinants, une jolie maison à un étage jouxtée d'un étang, le décor principal du film. C'est là, dans ce cadre bucolique, que résident Leïla (Bekhti) et Damien (Bonnard) avec Amine (Gabriel), leur enfant de sept ans. Elle est restauratrice et vendeuse de meubles, il est artiste-peintre -l'acteur s'est préparé avec l'artiste gantois Piet Raemdonck un atelier, aménagé pour les besoins de la production, complétant le tour du propriétaire-, et maniaco-dépressif, leur couple faisant front dans la tempête qui s'ensuit... Venant après Continuer, une expérience au goût d'inachevé pour le réalisateur, Les Intranquilles marque un retour aux sources pour Lafosse. À savoir ces zones d'inconfort où le cinéaste trouve son confort créatif, puisque c'est là l'un de ces drames intimes sous haute tension qui constituent, en quelque sorte, le nerf de son cinéma -voir Élève libre, Nue propriété, À perdre la raison ou L'Économie du couple, par exemple. Il constitue aussi un nouveau départ, en ce sens qu'il s'agit du premier film qu'il tourne avec Stenola, jeune société bruxelloise fondée en 2009 par un couple de producteurs, Anton Iffland Stettner et Eva Kuperman. Et associée notamment à Even Lovers Get the Blues, de Laurent Micheli, ou au documentaire Numéro 387 de Madeleine Leroyer, en attendant les prochains longs de Jan Bucquoy ou Micha Wald. "Joachim était à la recherche d'un nouveau producteur, et il nous a contactés à l'époque de la postproduction de Continuer, explique le premier. Il savait avec beaucoup de lucidité où il en était dans son parcours, restant sur un film dont il ne se sentait pas particulièrement heureux. Il y avait beaucoup d'enjeux pour lui: il avait l'impression de ne plus avoir droit à l'erreur, et que l'industrie ne lui laisserait pas de seconde chance." "Sur Continuer, la prise de risque que nécessite une oeuvre n'existait plus, et pas tellement de mon côté, observe pour sa part Joachim Lafosse. Je pense qu'il y a autant de manières de produire qu'il y a de films à produire, et je me suis rendu compte qu'au fond, sur les derniers films que j'avais faits, la manière d'envisager la production était systématiquement la même, ce qui ne permet pas de faire de grands films. Je ne pouvais pas continuer de la sorte, et plusieurs possibilités s'offraient à moi: soit aller vers de gros producteurs déjà établis, rassurants et sécurisants, soit aller vers des gens qui démarrent avec plein de désir. Ce n'est pas parce que j'ai fait neuf films que je n'ai pas envie de créer quelque chose, de continuer à inventer, de réfléchir le cinéma, le rêver, de me remettre en question. Mais pour cela, il fallait forcément des gens qui aient envie de se remettre en question avec moi..." Entre la petite société dont l'ADN est de "défendre des films dont l'existence est portée par un regard, par une envie forte de cinéma" et l'auteur dont l'exigence n'est plus à rappeler, le courant passe. L'aventure des Intranquilles peut commencer: "On a accompagné le développement du projet, et ça s'est révélé être une collaboration très riche, poursuit Eva Kuperman. On s'est nourris mutuellement, lui de notre fraîcheur et de notre disponibilité comme producteurs, nous de son expérience comme réalisateur. Nous avons toujours concentré notre énergie sur l'accompagnement de nos auteurs. En tant que producteur, on rêve de pouvoir travailler avec quelqu'un d'aussi intéressant que Joachim..." Dans la foulée, la coproduction se montera avec KG en France (la société d'Alexandre Gavras, producteur de Jusqu'à la garde), Samsa au Luxembourg et Prime Time en Flandre, pour un budget total de 4 millions d'euros. Et une sortie espérée à l'horizon du printemps 2021. Les Intranquilles ramène à une histoire que Joachim Lafosse voulait déjà raconter quand il est rentré à l'IAD. "J'ai fait des choses pas très éloignées, j'ai traité de la psychose dans plus d'un film, mais je n'y suis jamais allé. Et tout à coup, je me suis rendu compte que je pouvais regarder cette histoire avec un regard d'enfant et en même temps d'adulte, que j'arrivais à distinguer les deux, ce qui me semblait intéressant. Comme je sentais une bienveillance chez Anton et Eva, je n'ai pas eu peur..." Comme souvent avec lui, l'écriture mobilisera plusieurs énergies successives, cinq auteurs et autrices cosignant le scénario. Quand on lui demande de "pitcher" après-coup son film en quelques mots, le cinéaste a cette réponse, mûrement réfléchie: "Au fond, est-ce qu'on guérit?" Pour traduire cette vision, outre une "famille" de techniciens qui l'accompagnent depuis longtemps pour la plupart, le réalisateur a pu compter sur un impeccable duo d'acteurs, Leïla Bekhti et Damien Bonnard, une double rencontre décisive: "Avec mon caractère et ma méthode, il faut que je travaille avec des gens qui sont aussi bosseurs que moi, et qui acceptent de faire des répétitions, de coécrire, de faire une préparation. Vincent Lindon peut faire ce genre de choses, Émilie Dequenne, Tahar Rahim ou Jérémie Renier aussi. Damien et Leïla sont arrivés six mois avant le tournage, mais dès lors qu'ils étaient là, ça a été lectures, programme de travail, rencontres avec des spécialistes, et ils ont été obligés d'accepter de faire dix jours de répétitions avant le tournage dans les lieux du tournage." La justesse et la pertinence étant à ce prix, dès lors que le scénario s'avançait en terrain mouvant. Joachim Lafosse, comme ses producteurs d'ailleurs, loue sans réserves l'investissement des deux comédiens pour "essayer de donner au spectateur quelque chose qui lui permette d'observer et d'interroger la vie d'un couple en difficulté parce que tout à coup, un diagnostic psychiatrique est énoncé: comment chacun s'arrange avec ça? Comment ça se passe pour un enfant? De quelle manière est-ce que, narcissiquement, c'est terrible pour chacun? Et en même temps, s'occuper de ça, c'est aussi aller voir à quel point on a des ressources. J'ai envie d'aller regarder par-là, parce que je pense qu'on peut y voir quelque chose d'émouvant. Quand je vois la rentrée littéraire, sur les 20 romans dont on parle, il y en a cinq ou six qui sont dans la mélancolie, qui posent la question de la dépression. Si on se regarde un peu, on sait très bien qu'on est sur une période charnière comme ça... Il ne faudrait pas que le Covid devienne le symptôme prétexte..." Le Covid, il en est pourtant forcément question alors que l'on débarque sur le tournage. Si les fonds mis en place dans l'urgence par la Fédération Wallonie-Bruxelles ont permis la reprise d'une activité cinématographique, celle-ci s'accompagne aussi de mesures strictes -tests bihebdomadaires, distanciation, port du masque...- auxquelles chacun se plie de bonne grâce. L'on est d'ailleurs accueilli sur place par un "référent Covid", chargé de veiller au respect des règles. Six séquences figurent au programme d'une journée bien remplie. Approchant de la maison familiale, c'est d'abord la musique que l'on remarque, Balthazar diffusé plein-pot alors que les préparatifs vont bon train. L'équipe est à l'évidence rodée et soudée, l'atmosphère détendue mais concentrée, et c'est un Joachim Lafosse souriant qui accueille le visiteur. "Le tournage, c'est un sport collectif", observe-t-il, ce dont on aura rapidement la démonstration, l'écoute, l'échange et la précision étant ici les maîtres-mots, que ce soit avec le directeur de la photographie Jean-François Hensgens, avec qui la collaboration court depuis À perdre la raison, ou avec les comédiens. De la mise en place aux dialogues, la matière est meuble en effet, et le réalisateur ouvert aux suggestions, non sans imprimer sa vision à l'ensemble. Et une scène aussi complexe que celle "des gouttes", où parents et enfant sont à table devant un plat de pâtes au pesto, le gamin évoquant ses vacances rêvées au Costa Rica, avant que l'humeur ne s'assombrisse devant les réticences de Damien à prendre ses gouttes de lithium, fera l'objet de divers ajustements. Soit une dynamique organique, au service d'une justesse plus grande, tant dans les répliques que dans le rythme ("Il faut encore gagner 30 secondes"), et jusque dans l'attitude -"Damien, un petit peu plus amorti que ça"-, tous, réalisateurs, techniciens et acteurs faisant bloc dans l'enchaînement des prises, attentifs à capter cette vérité dans un intense moment d'émulation créative. Impressionnant. On retrouve Joachim Lafosse quelques semaines plus tard, le tournage tout juste bouclé dans le sud de la France, pour une première impression "à chaud". "Le monde n'était-il pas devenu un peu maniaco-dépressif?, soupèse-t-il parmi d'autres réflexions. Le Covid, n'est-ce pas aussi une manière de se dire "Calmons-nous"? J'adore le titre du film. La question de la tranquillité à travers le prisme de l'intranquillité me semble être une question fondamentale, et je suis très heureux d'avoir pu m'y confronter pendant un film. Est-on tranquille, ou pas? Et l'autre grande question, c'est donc "Au fond, est-ce qu'on va guérir, et peut-on guérir? Et sachant que peut-être pas, que fait-on?" Voilà pour moi le coeur du film. Je trouve que c'est le bon moment pour poser ces questions. Après, il est plus facile de dire des mots sur un film que de le faire. Peut-être que mon film est un grand fiasco, je n'en sais rien en toute humilité, mais je peux partager le plaisir que j'ai eu à le faire. Et que j'ai vu des gens avoir à se confronter à quelque chose qui a du sens."