"Les temps changent", rappaient MC Solaar. C'est particulièrement vrai pour le rap ces dernières années. Longtemps approché avec méfiance, peu soluble dans les médias mainstream, le genre est devenu l'un des principaux carburants de la culture pop. Pas tout à fait étonnant donc de voir l'un de ses précurseurs avoir droit aujourd'hui à un biopic. Après Piaf, Cloclo, Dalida et Gainsbourg, voici donc la story de NTM. Pourquoi Kool Shen et JoeyStarr, et pas d'autres? Démonstration en cinq points.
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"Les temps changent", rappaient MC Solaar. C'est particulièrement vrai pour le rap ces dernières années. Longtemps approché avec méfiance, peu soluble dans les médias mainstream, le genre est devenu l'un des principaux carburants de la culture pop. Pas tout à fait étonnant donc de voir l'un de ses précurseurs avoir droit aujourd'hui à un biopic. Après Piaf, Cloclo, Dalida et Gainsbourg, voici donc la story de NTM. Pourquoi Kool Shen et JoeyStarr, et pas d'autres? Démonstration en cinq points. Le cinéma adore les success story. Et celle de NTM ne manque pas de panache. Les premières images de Suprêmes se déroulent, littéralement, dans l'underground: dans un tunnel du métro parisien, le collectif hip-hop défonce joyeusement une rame de la ligne 13, taguant le nom du groupe un peu partout. Car, avant même de rapper, NTM se crée via le graffiti et, surtout, la danse. Si au départ JoeyStarr et Kool Shen viennent du même quartier -ils étaient ensemble à l'école primaire-, ce n'est que quand ils se retrouvent sur l'esplanade du Trocadéro, pour assister aux démonstrations de breakers, au début des années 80, qu'ils se lient vraiment d'amitié. L'écriture arrive bien plus tard. Et presque comme une blague, un pari de fin de soirée. Pour cause, rapper en français reste alors encore une hérésie. En 1990, pourtant, une première compilation voit le jour. Rapidement certifié disque d'or, Rapattitude rassemble une dizaine de rappeurs de la région parisienne. Dont NTM. Enregistré en douce dans un studio de l'IRCAM, le prestigieux institut de recherche musicale fondé par Pierre Boulez, Je Rap est le premier titre officiel du duo/groupe qui se présente encore sous le nom Suprême NTM. La première étincelle d'un parcours explosif... Rien de tel qu'un duo de frères ennemis -type Lennon/Mc Cartney, Jagger/Richards- pour créer du frottement. Et capter la caméra. Rapidement, les rôles seront clairement répartis entre Kool Shen et JoeyStarr -quitte parfois à s'y complaire, comme dans toute histoire de couple qui dure. Le premier se la joue réservé, froid et calculateur. Joueur de poker, Bruno Lopes, de son vrai nom, est moins foufou que son partenaire mais plus technique, veillant que ce que le dérapage reste contrôlé. À l'inverse, Didier Morville fonctionne "à l'humeur", boule de nerfs difficilement contrôlable (ce qui lui vaudra plusieurs passages par la case prison). L'un réfléchit, l'autre rue dans les brancards. La brute et le truand. Dans les deux cas, les rappeurs imposent un physique, une présence. Moins beaux gosses à la Delon que tronches d'atmosphères à la Ventura ou Dewaere. Dès leurs premières apparitions, ils frappent l'imagination. Pas seulement à cause de la coupe mulet de Kool Shen. Mais bien grâce à des concerts explosifs, durant lesquels leur association électrise les foules. Spectaculaire en soi, la trajectoire de NTM permet en outre de raconter une époque, et ses prolongements actuels. Dans Suprêmes, les murs de Paris sont tagués du nom de Malik Oussekine, étudiant frappé à mort par la police, lors d'une manifestation étudiante en 1986. La réalisatrice Audrey Estrougo a également pris soin d'insérer l'extrait d'un discours de François Mitterrand sur les "quartiers", dont le constat inquiet n'a aucun mal à faire écho à la situation du moment. En 1991, sur Le Monde de demain, Kool Shen rappait ainsi le fameux: "Va faire un tour dans les banlieues/Regarde ta jeunesse dans les yeux". Avant d'ajouter plus loin: "Je ne suis pas un leader/Simplement le haut-parleur/D'une génération révoltée". Pendant longtemps, leur message "hardcore" leur vaudra d'être bannis des radios, tandis que leur morceau Police entraînera des poursuites judiciaires. NTM dérange. Mais comment aurait-il pu en être autrement avec un groupe qui, jusqu'à son nom, a toujours adoré jouer la provoc? Il y a cette fameuse séquence, remontant à 1988. Elle est visible sur YouTube. JoeyStarr est assis contre un mur, entre Solo et Rockin' Squat. Les deux fondateurs du groupe Assassin se lancent dans un rap, accompagnés par le frère du second. Celui-ci tente de les suivre péniblement à la human beatbox. Il aura assurément plus de succès en tant qu'acteur. Son nom: Vincent Cassel... Si plus tard NTM zappera la B.O. de La Haine, premier grand film rap, il n'aura de cesse de zyeuter le cinéma, attentif à son image. Photos prises par Mondino, clip réalisé par Stéphane Sednaoui (Le Monde de demain), qui dirigera par la suite Björk, U2, Massive Attack, Madonna, etc. Dans un équilibre délicat entre crédibilité de la rue et esthétisme pop, NTM a toujours soigné ses visuels. Sorti en 2000, le documentaire Authentiques (Un an avec le Suprême) a également été coréalisé par... Alain Chabat. Entre-temps, Kool Shen et JoeyStarr ont franchi un dernier cap. Tous les deux sont devenus en effet acteurs, auteurs chacun de prestations remarquées: Polisse notamment pour JoeyStarr en 2011, ou l'adaptation de Réparer les vivants pour Kool Shen, en 2016. Enfin, si NTM a droit à son biopic, c'est aussi probablement parce que Kool Shen et, surtout, JoeyStarr sont devenus des personnalités "populaires", reconnues au-delà du rap. Présent depuis 30 ans, le binôme a fini par rentrer dans l'imaginaire collectif. Régulièrement invités sur les plateaux télés, ils ont réussi à maîtriser le jeu médiatique, là où nombre de leurs collègues rappeurs se sont pris les pieds dans le tapis. Bons clients, ils n'ont jamais manqué de répartie -au point d'avoir eu droit à leur marionnette aux Guignols de l'info. Le temps a fait le reste. Évitant le disque de trop, ils sont devenus la bande-son nostalgique d'une génération qui vient désormais les voir en concert avec ses enfants...