Ryûsuke Hamaguchi: « Les trois segments de Wheel of Fortune and Fantasy sont reliés par les thématiques du hasard et de l’imagination »

Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Prodige du cinéma japonais récemment célébré pour Drive My Car, Ryûsuke Hamaguchi frappe à nouveau très fort avec un ensemble de trois courts segments reliés par les thématiques du hasard et de l’imagination.

« J’ai réalisé ce film avant tout parce que j’aime les histoires courtes. Elles offrent énormément de possibilités à explorer. Mais le fait est qu’au Japon, il n’y a pas vraiment de circuit de distribution pour les courts métrages. J’ai donc décidé de rassembler trois courts formats dans un long afin qu’ils circulent et soient vus. De là est née l’idée d’un thème général à même de connecter ces différentes histoires en un tout cohérent. Les trois segments de Wheel of Fortune and Fantasy sont reliés par les thématiques du hasard et de l’imagination. C’est d’ailleurs littéralement le titre du film en japonais: Hasard et imagination .« 

L’écran de notre ordinateur se partage entre le visage de Ryûsuke Hamaguchi et celui de sa traductrice. Très loquace, le cinéaste japonais se livre sans réserve sur ses motivations et ses méthodes de travail. Porté par une écriture sinueuse assez inimitable sous évidente influence rohmérienne, Wheel of Fortune and Fantasy a été tourné juste avant Drive My Car, immense succès critique sorti sur nos écrans il y a moins de deux mois. Mais il surfe sur la vague de l’emballement cinéphile pour trouver le chemin des salles dans son sillage.

Sous l'apparente simplicité des dispositifs, un subtil entrelacs de sentiments complexes où brille l'intelligence des mots et des corps.
Sous l’apparente simplicité des dispositifs, un subtil entrelacs de sentiments complexes où brille l’intelligence des mots et des corps.

Triangle amoureux peu commun, tentative de séduction qui tourne mal, rencontre née d’un amusant malentendu… Alors que Drive My Car s’étirait sur près de trois longues heures en pure apesanteur, Wheel of Fortune and Fantasy aligne donc les courts récits où s’enchevêtrent les fantasmes et la vie… « Pour chacun des trois segments qui composent le film, je suis parti de l’idée de coïncidence et d’un très court synopsis auquel j’ai fini par donner vie. J’aime développer une écriture très réaliste pour raconter des histoires qui ne le sont pas. Par exemple, le point de départ du premier segment découle simplement d’une conversation que j’ai entendue dans un café. À partir de là, je laisse libre cours à mon imagination et j’invente ce qui pourrait arriver. Pour chaque histoire, je pars de quelque chose qui prend sa source dans le réel et je tire le fil de l’imaginaire pour voir où tout ça me mène. »

Enregistrer l’intime

En apparence très simples dans leur dispositif, les trois récits charrient à l’arrivée des sentiments contrastés singulièrement complexes et profonds, qui s’expriment aussi bien à travers les mots, omniprésents, que le langage corporel, tout en vibrations, des différents interprètes du film. « Pour moi, les mots et les images sont avant tout connectés par le corps des acteurs, opine le cinéaste. C’est-à-dire que les mots ont le don de provoquer des réactions physiques dans les corps. En cela, les répétitions avec les comédiens sont déterminantes. Il s’agit de trouver avec eux les mots justes, ceux qui vont provoquer les réactions physiques adéquates. »

Hamaguchi reconnaît ainsi volontiers faire énormément de lectures du scénario avec les acteurs avant de tourner. Ce qui rappelle immanquablement certaines séquences de Drive My Car, bien sûr, où le héros relit inlassablement Oncle Vania de Tchekhov avec ses comédiens en amont des répétitions… « J’ai vu un jour un documentaire qui montrait Jean Renoir travailler de la sorte avec ses acteurs. Je n’ai fait que copier sa méthode. Je fais donc répéter les dialogues encore et encore à mes comédiens jusqu’à ce qu’ils sortent de manière presque automatique. Il s’agit vraiment que les mots coulent de manière naturelle dans leur bouche. Comme des évidences. Ce n’est seulement qu’une fois arrivés sur le tournage que l’on envisage ensemble l’interprétation à donner. C’est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, que les acteurs vont pouvoir dire leurs dialogues en y mettant de l’émotion. »

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Une émotion que le cinéaste japonais capte dans une réalisation absolument limpide, mais qui procède par moments par zooms et dézooms très visibles. Un peu à la manière d’un Hong Sang-soo… « J’adore ses films, je suis un grand admirateur de son travail. Mais je pense que le zoom, chez lui, relève d’un geste de rupture plus radical encore. Mon approche est un peu plus classique. C’est-à-dire que j’utilise vraiment le zoom dans le sens d’une emphase. Mais c’est vrai que ces zooms font aussi ressentir au spectateur la présence d’un narrateur extérieur à l’action, ce que le cinéma contemporain a plutôt tendance à éviter. Comme les trois segments de mon film traitent de hasard et d’imagination de manière non-réaliste, disons que je m’amuse à tester jusqu’où peut aller la croyance du spectateur en insistant sur le fait que ce qu’il regarde n’est pas réel. C’est aussi une manière de l’inviter à développer une forme de suspicion à l’égard de ce qu’il voit. »

Il y a trois ans, une grande rétrospective parisienne s’intéressait aux oeuvres de jeunesse de Ryûsuke Hamaguchi, toutes rassemblées sous l’intitulé « Enregistrer l’intime« . Ce qui pourrait, en effet, être une bonne définition de son cinéma… « L’un de mes premiers longs métrages s’appelle Intimacies . Cet intitulé s’imposait donc en quelque sorte par la force de l’évidence. Ceci étant, je tiens à souligner que je consacre toujours une partie de mes films à traiter précisément de l’absence d’intimité, d’une distance irréductible entre mes personnages, ce qui permet justement de rendre l’intimité encore plus précieuse quand elle survient. C’est dans ce mouvement de balancier entre l’intime et son absence que se joue en grande partie mon cinéma. »

Wheel of Fortune and Fantasy. De Ryûsuke Hamaguchi. Avec Kotone Furukawa, Ayumu Nakajima, Hyunri. 2 h 01. Sortie: 27/04. ****

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