Lionel Baier : « L’idéal Européen ne rime à rien s’il n’y a pas de désir entre nous »

Difficiles règlements de comptes en perspective entre la mère, bureaucrate européenne, et le fils, militant rebelle au sein d’une ONG. © BANDITA
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Le Suisse Lionel Baier orchestre, en Sicile, les retrouvailles compliquées entre une mère et son fils, brouillés, sur fond de crise migratoire.

Réalisateur suisse basé à Lausanne, Lionel Baier poursuit un singulier projet depuis un peu plus de quinze ans: mettre en boîte, sous la forme d’une tétralogie faisant écho aux quatre points cardinaux, une collection de films qui viendraient dessiner une sorte de cartographie des relations des Européens entre eux. L’ idée lui est venue en 2006, alors qu’il finissait le tournage, en Pologne, du long métrage Comme des voleurs (à l’est). «Je me suis dit que ce serait amusant de pouvoir continuer, sur un certain nombre d’années, à se demander: qu’est-ce qui relie les Européens entre eux en dehors des institutions internationales? Qu’est-ce qui fait qu’on a un lien affectif et familier d’un pays à l’autre?»

Je pense sincèrement que l’idéal européen ne rime à rien s’il n’y a pas de désir entre nous, s’il n’y a pas une sorte de tropisme pour être ensemble.

Sept ans plus tard, il signe, au Portugal, Les Grandes Ondes (à l’ouest), auquel fait suite aujourd’hui La Dérive des continents (au sud). Avant un Keek (au nord), qui sera tourné en Ecosse. Baier insiste: «Ces films sont conçus pour être vus de manière tout à fait indépendante. Ils sont, en soi, très peu reliés entre eux, même si des choses finissent par réapparaître d’un récit à l’autre, mais c’est presque fortuit. Vous savez, quand on vit en Suisse, on appartient souvent à différentes cultures. Parce que c’est une terre d’immigration, un peu comme la Belgique, d’ailleurs. Bref, on est toujours composé d’identités multiples. Chacun des films de cette tétralogie entend explorer cet aspect propre à notre européanité. En tant que Suisse, ça m’intéressait aussi, parfois, de filmer à l’extérieur de mon territoire. J’aimais l’idée d’aller raconter des histoires aux quatre bouts du Vieux Continent.»

Ainsi donc aujourd’hui de La Dérive des continents (au sud), dont l’action se situe en Sicile. En mission pour l’Union européenne, Nathalie Adler (l’actrice française Isabelle Carré) y est chargée d’organiser la visite prochaine d’Emmanuel Macron et Angela Merkel dans un camp de migrants sous l’œil attentif des caméras de télévision. Moment critique que choisit le rejeton rebelle de Nathalie, Albert (le jeune comédien québécois Théodore Pellerin), militant engagé auprès d’une ONG, pour débarquer au beau milieu du jeu de quilles. Mère et fils sont brouillés depuis des années et la crise familiale qu’ils s’apprêtent immanquablement à rejouer fait d’évidence écho à la crise politique qui se noue autour d’eux

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Intime et politique

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en mai dernier, le film prend la forme d’une comédie parfois décousue et appuyée qui vaut surtout pour ce qu’elle a à nous dire du monde comme il tourne – un peu fou. La présence en toile de fond de personnalités telles que Merkel et Macron y fait avant tout figure de prétexte pour mieux déconstruire les codes de la communication médiatique et exposer la manière dont celle-ci est mise en scène. «En 2015, en voyant les images des migrants à la télévision, j’ai voulu aller voir par moi-même. Je me suis rendu dans des camps en Grèce et en Italie. J’y ai vu des choses que je n’avais pas imaginées. A commencer par la façon dont l’actualité est mise en scène, c’est-à-dire la façon dont on organise les choses pour que le réel soit visible et lisible chez nous. Par exemple, la télévision française cherchait des migrants parlant bien français mais pas trop. Parce que s’ils parlent trop bien français, on a l’impression que ce sont des acteurs. Les Autrichiens, eux, voulaient des femmes voilées mais pas trop voilées, parce que sinon ça fait terroristes. C’était complètement incroyable de voir ça! Je n’avais pas imaginé qu’il y avait une telle forme de cynisme dans ce travail de réorganisation et de présentation de l’information. C’est ça que j’avais notamment envie de montrer dans le film. J’avais envie de rire de notre besoin permanent de mise en scène du réel. Et puis, aussi de notre inconséquence crasse par rapport aux migrants. En Grèce, par exemple, il y avait des food trucks devant les camps de migrants pour nourrir les touristes qui venaient jeter un œil. Des vacanciers venaient faire des photos des camps, mangeaient une saucisse puis reprenaient un taxi en direction de leur hôtel. C’était digne d’un film de Fellini et il me semblait qu’il fallait le montrer à l’écran. Parce que c’est ça aussi, la réalité des camps.»

Et le film de jongler en permanence avec le grave et le léger, dans un exercice funambulesque où l’intime et le politique tendent à se confondre. «Le politique pur se filme mal. Contrairement aux relations interpersonnelles et au désir qui les guide. De toute façon, je pense sincèrement que l’idéal européen ne rime à rien s’il n’y a pas de désir entre nous, s’il n’y a pas une sorte de tropisme pour être ensemble. L’Europe, ça tient à l’intime, ça tient à l’humain. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de couple franco-allemand, par exemple. J’aime l’idée que, dans mes films, des relations interpersonnelles finissent par raconter des choses très politiques. Et puis, en soi, le cinéma invite à sortir du factuel pour dire des choses drôles et sensibles. Si on arrive à rire ensemble, ça signifie qu’on s’est compris. L’ humour permet de partager collectivement une expérience sur un autre mode que l’autoritarisme que le monde politique a développé. Aujourd’hui, et c’est particulièrement vrai depuis la crise du Covid, les politiques nous parlent de manière paternaliste. Or, on n’a pas envie d’être infantilisés. Le cinéma nous dit qu’on peut se parler autrement. Il nous invite à réfléchir. Ce que le monde politique ne fait absolument plus aujourd’hui. Le rôle et la force du cinéma, ils sont là.»

La Dérive des continents (au sud). De Lionel Baier. Avec Isabelle Carré, Théodore Pellerin, Ursina Lardi. 1 h 29. Sortie: 24/08.

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