Jan P. Matuszynski: « Même si je n’en avais pas conscience en le tournant, ce film est probablement né de la peur »

Un policier peut en cacher un autre: Jurek (Tomasz Zietek), lors d’une séance d’identification absurde. © National
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Jan P. Matuszynski revient, dans un film au goût de cendres, sur l’affaire Przemyk, qui avait secoué la Pologne sous le régime totalitaire du général Jaruzelski.

Un jour de l’été 1983, Grzegorz Przemyk, le fils d’une poétesse et militante anticommuniste, était sauvagement tabassé par la police polonaise, le jeune homme succombant quelque temps plus tard à ses blessures. Un de ses amis ayant été témoin du drame, le régime totalitaire du général Jaruzelski allait utiliser tous les moyens à sa disposition pour les museler, lui et ses proches, et tenter de décharger les autorités de la moindre responsabilité. Quarante ans plus tard, Jan P. Matuszynski a décidé de porter cette histoire à l’écran, comme une piqûre de rappel, s’inspirant du livre Leave No Traces: the Case of Grzegorz Przemyk, de Cezary Lazarewicz. Jan P. Matuszynski: “L’ouvrage était un livre de reportage, difficile à adapter, explique-t-il, au lendemain de la présentation de son film en compétition à la Mostra de Venise. Mais quand je l’ai lu à sa parution, en 2017, j’ai eu la conviction qu’il recelait un film. Le livre est plus vaste que le film: j’ai choisi de m’en tenir à 1983 et 1984, alors que Cezary Lazarewicz couvre aussi les années 70 et la jeunesse de Barbara Sadowska, la mère de Grzegorz Przemyk, et qu’il consacre deux chapitres à ce qui s’est passé par la suite, dans les années 80 et 90. Ce qui, d’un point de vue de cinéaste, aurait été redondant dramatiquement. Nous sommes restés très proches, dans l’esprit, des faits et du livre, tout en fictionnalisant un peu les personnages du témoin oculaire et de ses proches, en gommant certains détails d’ordre privé mais en gardant les émotions. Et on a un peu compressé certaines choses.

Une question de perspective

Ce qui n’ôte rien au caractère tentaculaire de la toile déployée par les autorités autour des proches de la victime, oppression et paranoïa allant de pair, dans la tradition des totalitarismes de tout poil. “Ce n’est pas un cas isolé, ce n’est pas arrivé uniquement en Pologne en 1983, martèle le réalisateur. Des affaires semblables ont continué à se produire, même si celle-ci est l’une des plus fameuses. L’affaire Przemyk est extraordinaire parce qu’un témoin oculaire a survécu. Sans vouloir être ironique, elle a bénéficié du coup de chance que quelqu’un ait pu la rapporter en grande partie. Une autre facette de cette histoire qui m’a intéressé, et qui a généré une question que je continue d’ailleurs à me poser, c’est que veut dire “toute la vérité”? Peut-on appréhender la vérité totalement? Vous connaissez la chanson I’ve Seen It All de Björk? J’adore cette chanson, mais on ne peut tout voir, on ne peut jamais voir que de sa propre perspective. Cette dimension m’intéressait, en raison de son potentiel cinématographique -il suffit de penser à Blow-Up.

Matuszynski aime, de toute évidence, truffer son propos de références. Antonioni donc. Mais aussi Coppola, dont les protagonistes de Leave No Traces détournent l’une des répliques culte d’Apocalypse Now – “Dominique adore l’odeur du napalm au petit matin” -, et dont il cite The Conversation comme une inspiration majeure, aux côtés d’autres échantillons choisis du cinéma américain des années 70, The Three Days of the Condor de Sydney Pollack, ou les films de Sidney Lumet. “Tous ces films qui tournent autour de l’oppression”, auxquels, pour faire bonne mesure, il ajoute deux titres plus récents: The Insider de Michael Mann et Zodiac de David Fincher, excusez du peu. “J’ai ressenti dans mes tripes que c’était le genre de films vers lesquels je voulais aller en termes de style et de mise en scène. J’ai pensé que ça pourrait apporter une certaine fraîcheur au propos: je n’ai pas de souvenir de films sur cette période de l’Histoire en Pologne qui recoure à ce type de langage cinématographique.” Et de poursuivre: “J’essaie toujours de chercher des inspirations multiples, que je préfère considérer comme des opportunités. Mon premier film (The Last Family, autour du peintre Zdzislaw Beksinski, NDLR) était une histoire de famille située, pour l’essentiel dans deux appartements, mais avec aussi un crash aérien au beau milieu. ça m’a plu, c’était tellement compliqué à faire. Ici, le nombre d’opportunités était beaucoup plus grand: ma première idée a été de tourner en noir et blanc, parce que c’était une période triste de l’Histoire, mais ça m’a semblé trop facile. En plus, Pawel Pawlikowski venait de tourner ses deux derniers films en noir et blanc, et même si j’en aime beaucoup l’aspect visuel, je ne pouvais aller dans cette direction. Avec Kacper Fertacz, le chef opérateur, nous avons découvert combien les photographies de Chris Niedenthal pouvaient constituer une inspiration: il a un regard extérieur, il vient d’Angleterre mais a vécu longtemps en Pologne, et ses photos ne sont pas en noir et blanc ou grises, il y a des couleurs, c’est coloré mais néanmoins triste. L’autre inspiration étant la nouvelle vague américaine des années 70.” Pour un résultat d’un réalisme suffocant et d’une intensité que n’entame pas une longueur excessive – 2 heures 40 quand même. Plongée dans la Pologne des années 80, sous un régime ayant érigé l’oppression en système, Leave No Traces en déborde aussi du cadre pour laisser un goût de cendres: “Même si je n’en avais pas conscience en le tournant, ce film est probablement né de la peur. Des affaires comme celle-là continuent à se produire. L’histoire d’un individu se débattant face à un système est quelque chose de compréhensible sur la planète entière…

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