Le Sommet des dieux, sublime adaptation de Jirô Taniguchi au cinéma

Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Le Français Patrick Imbert s’empare du manga à succès de Jirô Taniguchi pour un sublime long métrage d’animation où l’aventure humaine, résolument hors norme, se double d’une fascinante dimension métaphysique. Notre film de la semaine.

Animateur originaire de Trèbes, dans la région de Carcassonne, mais formé à la fameuse école des Gobelins, à Paris, Patrick Imbert a été directeur de l’animation sur Ernest et Célestine (2012), puis Avril et le Monde truqué (2015), avant de coréaliser Le Grand Méchant Renard et autres contes… (2017) en compagnie de Benjamin Renner. C’est presque par hasard qu’il se retrouve, dans la foulée, en charge de la réalisation du Sommet des dieux, adaptation du copieux manga à succès de Jirô Taniguchi qui était déjà lui-même adapté d’un récit de l’écrivain nippon Baku Yumemakura. Joint par téléphone, Imbert raconte: « Le Sommet des dieux, à la base, c’est un projet de producteurs, qui avaient acheté les droits du manga. Pour un dossier de financement, ils avaient besoin de quelques visuels de présentation et, comme j’étais dans le coin, ils se sont adressés à moi. Ils ont aimé mes dessins et c’est ainsi qu’ils ont commencé à m’impliquer peu à peu dans le projet. Jusqu’à me demander un jour de le réaliser. Voilà, c’est aussi simple que ça. Moi je n’avais rien demandé mais j’ai fini par accepter. C’est un peu les aléas du métier, et puis la magie des rapports humains. On sentait bien qu’on était sur la même longueur d’ondes. »

L'histoire d'une fascination pour les sommets.
L’histoire d’une fascination pour les sommets.

Ainsi catapulté premier de cordée, Imbert reprend quelques pistes scénaristiques amorcées par l’auteur italien Erri De Luca et donne surtout une vraie impulsion graphique au film. Absolument pas familier avec le monde de la grimpe et de la montagne, il se documente et consulte des spécialistes qui l’aiguillent, tant au niveau narratif que visuel. Peu à peu, il entrevoit la clé du projet: l’exploration de la soif d’absolu qui, de tout temps, a animé les hommes. Dans Le Sommet des dieux, Fukamachi, un reporter japonais, se met en quête, à Katmandou, d’un appareil photo qui pourrait bien changer l’Histoire de l’alpinisme. La question qui se pose à lui est la suivante: qui a véritablement été le premier homme à atteindre le sommet de l’Everest? Pour le savoir, Fukamachi se lance sur les traces d’un mystérieux alpiniste disparu des radars. À sa suite, il découvre un monde de passionnés assoiffés de défis insensés qui poussent au dépassement radical de soi, mais où la mort rôde aussi constamment… « Il m’est peu à peu devenu évident, reprend Imbert, qu’il y avait quelque chose de très universel dans cette quête d’absolu qui anime les alpinistes les plus obstinés. Dans Le Sommet des dieux, la montagne devient donc en quelque sorte un prétexte pour tenter de comprendre ce qui pousse au dépassement de soi. Mais elle reste traitée comme un personnage à part entière. C’est-à-dire que plus on grimpe et plus on laisse s’exprimer la montagne. Très concrètement, le film est ainsi construit sur une progression générale qui concerne à la fois l’altitude et la tension dramatique, mais aussi la raréfaction de la parole. Plus les personnages grimpent, moins ils parlent, et plus c’est l’occasion de faire parler la montagne. Et donc plus on va pouvoir exploiter l’image et le son. Pour rendre compte de l’immensité de la montagne, donc, mais aussi de la dureté des éléments naturels: le vent qui souffle, la neige et ses craquements… »

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Entre ciel et terre

Et, en effet, on s’y croirait, Imbert poussant même encore plus loin que le manga le curseur du réalisme. Obnubilé par l’effort physique dans sa dimension la plus extrême, attentif aux moindres détails du combat acharné qui se joue entre l’homme et son environnement, il déroule sous nos yeux ébahis une aventure humaine et intérieure hors du commun, doublée d’une subjuguante dimension métaphysique. Perchée sur le toit du monde, entre ciel et terre, la dernière demi-heure du film, grandiose, tient pour tout dire du pur miracle. Poussant l’exaltation des sens jusqu’aux portes de l’hallucination réfrigérée, le réalisateur trébéen y emmène son Sommet des dieux vers des territoires cinématographiques fascinants de mystère, une terra incognita quasiment mystique réconciliant le beau et le cruel dans la célébration souveraine du vertige de la grimpe et de l’ivresse des cimes. Il se dégage ainsi un incroyable sentiment de transcendance de ce récit sublimé d’une passion irrationnelle, d’une obsession monomaniaque digne de celle du capitaine Achab dans le Moby Dick de Melville. « Ce que je vois, en filigrane, dans ce récit, c’est qu’il n’y a pas de raisons qui nous poussent à faire certaines choses. Et pourtant, nous les faisons quand même. J’y vois aussi en cela un parallèle assez direct avec ma propre pratique de l’animation. C’est-à-dire qu’il y a quelque chose chez ces alpinistes qui les pousse à faire un truc que personne ne leur demande de faire. Ils le font parce qu’ils en ont envie. C’est dur, c’est long, il fait froid, ils risquent l’épuisement à tout moment… Mais ils y vont. Eh bien, la création d’un long métrage d’animation, toutes proportions gardées, c’est un peu la même chose. Ce parallèle-là m’a beaucoup aidé à m’approprier cette histoire. J’y ai trouvé une résonance inattendue qui m’a vraiment permis, je crois, d’en tirer quelque chose de très personnel. »

Le Sommet des dieux. De Patrick Imbert. 1h35. Sortie: 23/03. ****(*)

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