Article initialement paru dans le Focus du 13 novembre 2009.
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Jirô Taniguchi ne se résume pas à Quartier lointain, même si ce classique des mangas demeure incontournable pour le lecteur occidental. Peut-être parce qu'on le doit au plus européen des mangakas... Au moment où le Belge Sam Garbarski en réalise l'adaptation au cinéma, Taniguchi signe, avec un Français au scénario, son premier album "franco-belge": Mon année. C'était un rêve. Je connais votre bande dessinée depuis très longtemps, et on me proposait une manière de rentrer moi-même dans cet univers, 30 ans après l'avoir découvert. La grande différence, c'est l'absence de tantosha, d'éditeur responsable. Jean-David Morvan et moi, nous nous sommes accordés sur le scénario, l'histoire, etc. L'éditeur n'est pas intervenu dans le travail créatif. Tout le contraire du Japon, où une discussion a réellement lieu avec l'éditeur. Etant plus habitué au système japonais, je m'y sens personnellement plus à l'aise. Je n'aurais jamais imaginé que cela prendrait cette route. Ceci dit, Mon Année décrit beaucoup de sentiments partagés par la plupart des individus, ce qui lui donne un côté naturellement très universel. L'histoire et le scénario étaient de son ressort - avec de petits échanges, bien sûr. J'ai fait le découpage moi-même, après avoir reçu beaucoup de documentation sur la France. J'ai posé énormément de questions, notamment sur les "décors". A quoi ressemble un intérieur d'une maison française? Comment met-on la table en France? Qu'est-ce qu'on dit quand on se rencontre? Pour les sentiments, en revanche, j'ai travaillé comme à mon habitude, au risque de commettre quelques erreurs par rapport à votre style de vie. Oui. En regardant attentivement ses autres scénarios, on remarque qu'il s'est effectivement adapté à notre travail en commun. Le soutien social aux handicapés est nettement moins développé au Japon qu'en France. Quant à la vision du handicap elle-même, je dois dire qu'elle a évolué vers une meilleure acceptation. Même s'il reste un peu de sectarisme... Même pour le Japon, le sujet du handicap est un sujet difficile, dans lequel peu d'auteurs se lancent. C'est pourquoi, quand Jean-David Morvan m'a parlé de son idée d'histoire - une famille française, avec une enfant handicapée -, je me suis dit qu'il y avait déjà eu beaucoup d'autres bandes dessinées sur ce sujet en France. Car c'est tellement atypique au Japon! Il s'est avéré que non... Je n'avais pas encore abordé ce sujet des plus riches, ce qui était très intéressant pour moi. Quant au style utilisé pour les perceptions de Capucine, j'ai beaucoup travaillé pour me rapprocher des dessins d'enfant. J'en ai observé un grand nombre... même si, à mes yeux, les miens sont encore trop "bien" dessinés! En japonais, on ne dirait pas "silence" mais " mâ", ce qui peut signifier "vide" - mais un vide très dense! Un terme utilisable en danse, musique, peinture, film, bande dessinée, etc. A mes yeux, il ne faut pas chercher les choses mais se placer dans un état de disponibilité pour laisser les choses se révéler d'elles-mêmes. Et elles le font... s'il le faut! C'est Jean-David qui a proposé le personnage de Douroudoudou. Pour la petite fille qui dessine sur le sable, au début du premier tome, il est son ami. Mais c'est une petite fille qui grandit: elle n'est pas toujours "noire", pas toujours "claire", elle apprend les nuances... Je suis en train d'adapter un roman japonais de Kawakami Hiromi, Les Années douces, en feuilleton. Pour 2010, je prévois également un Homme qui marche transposé à l'époque Edo, qui s'étend de 1600 jusqu'à la fin du 18e siècle.