La Fièvre de Petrov: les réalités parallèles de Kirill Serebrennikov

Petrov, au bord du chaos.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Kirill Serebrennikov adapte le roman Les Petrov, la grippe etc. d’Alexeï Salnikov, dont il tire un film fiévreux, plongée brumeuse et fascinante dans les méandres de la Russie contemporaine. Rencontre et critique.

Cannes, en juillet 2021. L’histoire se répète pour Kirill Serebrennikov qui, comme pour Leto trois ans plus tôt, n’a pas pu venir assister à la première de La Fièvre de Petrov, sélectionné en compétition, le réalisateur étant assigné à résidence en Russie. Une situation qu’il commente, par Zoom interposé, avec une certaine philosophie: « Comme Petrov dans le film, je suis dans les limbes. Je suis libre en Russie, mais je ne peux pas quitter le pays, je suis dans un entre-deux. Mais je travaille, et c’est l’essentiel à mes yeux. Le jour de la première, nous étions en tournage ici à Moscou, et mes amis de l’équipe ont aménagé un tapis rouge sur le plateau, d’où nous avons pu regarder la diffusion du véritable tapis rouge. C’était assez drôle. Mais le plus important, c’est que j’aie la possibilité de travailler -je suis occupé à tourner un nouveau film qui se situe au XIXe siècle, l’histoire d’une femme amoureuse jusqu’à la folie d’un musicien… » Et cela, après avoir dirigé à distance une mise en scène de Parsifal, l’opéra de Wagner, au Staatsoper de Vienne, pas moins.

La Fièvre de Petrov: les réalités parallèles de Kirill Serebrennikov

Réalité paranoïaque

Ayant entamé son parcours à la télévision, Serebrennikov s’est ensuite partagé entre le théâtre (il a notamment été le directeur artistique du Gogol-Center) et le cinéma, signant une demi-douzaine de longs métrages avant que Le Disciple, sélectionné à Un Certain Regard à Cannes en 2016, et plus encore Leto, autour de la vie de Viktor Tsoi, le leader du groupe Kino, ne lui valent une large reconnaissance internationale. Produit de manière indépendante -« Aucun de mes films, depuis mes études, n’a été lié à l’argent du ministère de la Culture« , se plaît-il à souligner- , La Fièvre de Petrov est, pour sa part, adapté du roman Les Petrov, la grippe etc. d’Alexeï Salnikov, paru en 2016. L’histoire gravite autour de Petrov, en proie à une forte grippe et entraîné par un ami dans une déambulation alcoolisée bousculant la chronologie comme la frontière entre rêve et réalité. « Le roman est très complexe et couvre plusieurs parties de la vie du personnage, le passé éloigné ou proche, des moments présents et d’autres qui sont le fruit de son imagination. La structure du film est donc complexe également, mais ce n’est pas pour me déplaire, tout comme j’appréciais que le livre ne s’en tienne pas à des oppositions binaires -noir et blanc, bon ou mauvais-, mais préfère rendre la complexité de cet univers. Créer le monde de La Fièvre de Petrov représentait un défi, mais c’était amusant et excitant. »

La Fièvre de Petrov: les réalités parallèles de Kirill Serebrennikov
© Sergey Ponomarev

L’impression prévalant à la découverte du film est celle d’un gigantesque chaos, encore que l’auteur y apporte des nuances: « Je ne suis pas entièrement d’accord avec le terme chaos. C’est structuré, jusqu’à un certain point. Il est compliqué de jongler avec de nombreux motifs et différents niveaux tout en naviguant dans le temps. Plus que le chaos, j’y vois le reflet des différents états d’un homme avec son passé particulier, sa relation avec sa femme et sa famille, son délire, et les visions consécutives à la fièvre. Un individu à qui son imagination artistique est indispensable pour surmonter la réalité surréaliste et paranoïaque de son existence. » De là à tenter un parallèle entre la vie insensée de Petrov et celle de Serebrennikov, objet d’une procédure judiciaire absurde? « La période du tournage a été compliquée, mais je ne supporte pas quand les artistes se plaignent d’avoir rencontré des difficultés ou d’énormes problèmes. Mon père est chirurgien, et il lui arrive de faire des opérations qui durent plusieurs heures, voilà qui est difficile. Mais j’ai trouvé une sorte de bonheur dans le fait de pouvoir ne pas penser à Kafka, mais bien à Salnikov: tourner La Fièvre de Petrov était une porte de sortie pour moi, et la meilleure chance de vivre une existence parallèle. Je ne pensais qu’à la meilleure façon de filmer cette histoire et non à cette affaire kafkaïenne. »

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Quant à voir dans son film une métaphore de la Russie d’aujourd’hui? « Il ne m’appartient pas d’en juger. C’est une histoire sur l’amour, sur une famille et un homme qui se réfugie dans ses fantasmes et son imagination pour essayer de trouver une voie entre son passé et son avenir. C’est plus métaphysique et surréaliste que politique ou social. » Ce qui ne l’empêchera pas d’ajouter: « Je suis convaincu de toujours tourner des films sur le présent. Dans Leto, le personnage central et les jeunes des clubs de rock de Leningrad rêvent d’une liberté qu’ils trouvent dans la musique. Le personnage de La Fièvre de Petrov recherche également la liberté dans son existence paranoïaque, et il la trouve dans son imagination artistique et dans une sorte de réalité parallèle. Je pense toujours plus ou moins à notre vie d’aujourd’hui… »

La Fièvre de Petrov

La Fièvre de Petrov: les réalités parallèles de Kirill Serebrennikov

La Fièvre de Petrov s’ouvre sur une séquence ahurissante où, après avoir été le témoin de diatribes racistes dans un bus, un homme assiste à l’exécution sommaire de dignitaires par une milice, en une vision du chaos. Après l’appel de liberté qui portait Leto, Kirill Serebrennikov accompagne, à la suite du romancier Alexeï Salnikov, Petrov (Semyon Serzin), un auteur de bandes dessinées, dans une déambulation alcoolisée à laquelle une grippe sévère confère des contours incertains -passé ou présent? rêves ou réalité? fantasmes? S’il y a là, avec ses innombrables lignes de fuite, appels de l’imaginaire, audaces narratives et autres fulgurances plastiques, une expérience de cinéma étourdissante, la confusion habitant le protagoniste central déteint toutefois sur cette oeuvre fiévreuse, qui est aussi une plongée fascinante mais quelque peu brumeuse dans la réalité russe. Un grand film malade, en somme.

  • De Kirill Serebrennikov. Avec Semyon Serzin, Chulpan Khamatova, Yuri Kolokolnikov. 2h25. Sortie: 30/03. ***(*)

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