Kristen Stewart sort son premier long métrage en tant que réalisatrice, The Chronology of Water, présenté à Cannes l’été dernier. Une adaptation du livre autobiographique de Lidia Yuknavitch, sur une jeune femme submergée par le sexe, la drogue et les traumas.
Chronology of Waterde Kristen Stewart
Drame avec Imogen Poots, Thora Birch, Tom Sturridge. 2h11.
La cote de Focus: 4/5
En adaptant La Mécanique des fluides, autobiographie tourmentée de l’autrice Lidia Yuknavitch, Kristen Stewart n’a pas choisi la facilité pour son premier long métrage en tant que réalisatrice. Le film pourrait sembler poseur, et correspond parfois un peu trop aux clichés d’un certain cinéma indépendant étasunien. Mais Kristen Stewart témoigne d’un vrai regard de metteuse en scène, notamment dans son rapport déstructuré au montage, dont la dynamique fragmentée et chaotique sied parfaitement à la psyché meurtrie de son héroïne traumatisée. Dans cette mosaïque fiévreuse et d’une grande violence, l’eau joue un rôle essentiel, déclinée sous toutes ses formes, flot insaisissable auquel Lidia (Imogen Poots) se raccroche, peu importe les malheurs.
J.D.P.
«Désolée d’être en retard, s’excuse Kristen Stewart lorsqu’elle entre dans la suite de l’hôtel. Je n’ai presque pas dormi pendant six semaines. J’ai littéralement couru de la salle de montage à Cannes, et maintenant jusqu’ici.»
K Stew a une excuse valable. La veille, elle a présenté à Cannes, en première mondiale, son premier film, The Chronology of Water, un drame basé sur les mémoires de Lidia Yuknavitch publiées en 2011 (La Mécanique des fluides, Gallimard, 2014, pour l’édition française).
Devenue star mondiale à l’adolescence grâce au rôle de Bella Swan dans la saga Twilight, réinventée en muse du cinéma d’auteur (Olivier Assayas, Rose Glass, Pablo Larrain…), Kristen Stewart est désormais réalisatrice, après un premier court métrage, Come Swim (2017), lui aussi présenté à Cannes. Dans The Chronology of Water, on suit la jeune Lidia (Imogen Poots), qui grandit dans une famille toxique et tente de sauver son corps et son identité grâce à la natation, mais traverse une ivresse de sexe, de drogues et d’autodestruction, pour parvenir à l’âge adulte et à l’écriture.
Sans doute n’est-ce pas un hasard si Kristen Stewart s’est penchée avec tant d’ardeur sur la matière autobiographique de Lidia Yuknavitch. Elle, qui a grandi sous les projecteurs, qui, avant même la vague Twilight jouait déjà dans le thriller Panic Room de David Fincher, sait ce que l’on ressent quand on est défini avant même d’avoir pu s’inventer soi-même. Pendant des années, sa vie amoureuse fut disséquée par les tabloïds et les fans –de sa relation avec Robert Pattinson à son coming out en tant que personne queer (elle a épousé en 2023 la scénariste Dylan Meyer). Comme Lidia, elle a dû reconquérir sa voix. Comme Lidia, elle a dû revendiquer son intégrité artistique et physique.
«Ce film fut un enfer absolu, mais aussi la meilleure chose qui me soit jamais arrivée, avoue-t-elle, tandis qu’elle se laisse tomber sur un pouf, une bouteille d’eau serrée entre les mains comme s’il s’agissait d’une bouée de sauvetage. J’aimerais pouvoir dire que j’avais tout planifié, mais le chaos cosmique s’est emparé du film.»
Que voulez-vous dire?
Tout ce que j’avais préparé au cours des huit dernières années –des plans, des rêves, des réflexions obsessionnelles– est parti en fumée quelques semaines avant le tournage. Des responsables de production ont lâché, des acteurs ont lâché, tout le travail préparatoire que j’avais fait était par terre. Le film a fait naufrage. Nous ne pouvions plus faire une adaptation fidèle. Nous avons dû reconstruire quelque chose qui n’existait plus. C’est exactement ce qu’est devenu le film.
«Ce film a été traité comme une femme. Une femme qui a dû se battre pour prendre sa place.»
Ça ressemble à un cauchemar.
Je pleurais chaque nuit. Vraiment, de manière hystérique. Je criais à mes producteurs que c’était une mission impossible. Mon manque d’expérience, combiné à une audace irresponsable, a été la seule raison pour laquelle nous y sommes quand même arrivés. Si j’avais déjà fait ça une fois auparavant, j’aurais probablement dit «fuck it, on n’y arrivera pas». Reportons ou annulons le projet. En fait, ce film a été traité comme une femme. Une femme qui a dû se battre pour prendre sa place. Elle a été emmenée, réclamée, redéfinie. Mais, finalement, tout cela a forgé son caractère.
Vous semblez reconnaissante de ce chaos.
Oui. Parce que si j’avais fait le film il y a huit ans, quand j’ai commencé à écrire et à chercher des financements, ça aurait été un film confortable. Propre. Fini. Or, ce n’est pas ce qu’est Lidia. Le film est tellement rempli de mort qu’il finit par parler de renaissance. Du fait d’accepter ce qu’on reçoit, plutôt que ce qu’on voulait.
The Chronology of Water parle d’une jeune femme qui, après une période infernale, finit par trouver sa propre voix. Vous l’avez déjà dit: les femmes sont davantage vues qu’entendues.
C’est comme ça, tout simplement. Même si ce n’est pas mesurable, c’est le sentiment qu’on traîne. Et puis, il y a cette petite voix, sournoise, qui sape vos instincts. Ce film parle du fait de vaincre cette petite voix. Lidia dit: «Fais de l’art malgré toute cette misère.»

Vous aussi, vous avez parcouru tout un chemin: d’enfant star à réalisatrice célébrée . Pourtant, vous parlez encore souvent de la manière dont on traite les actrices.
Les actrices sont encore mal traitées. Point. Pas toujours de manière explicite, mais il y a une projection subliminale: «Tu n’as pas fait ça toi-même», « tu as de la chance d’être ici ». Je suis sensible à ça. Encore. Je pense constamment que les gens entrent pour me tomber dessus. Mais hier, après la première du film, les gens m’ont carrément traitée comme si j’avais un cerveau. Ça, c’était nouveau.
Comment vous êtes-vous sentie?
Comme si quelqu’un m’ouvrait enfin la porte. J’ai eu de si belles conversations. C’était la première fois que je me suis dit: «Donc, voilà comment c’est quand les gens te prennent au sérieux.»
Vous avez comparé cette première au fait d’envoyer votre film à son premier jour d’école.
C’est exactement ça. Vous envoyez votre enfant pour la première fois à l’école. Vous pouvez le coiffer, préparer sa boîte à tartines, mais vous ne pouvez pas contrôler ce qui se passe ensuite. Je n’avais pas le temps d’habiller joliment le film. Je n’étais pas prête. Et puis, votre enfant est là, à serrer des mains, à tenir des conversations, et vous, vous êtes un peu à distance. C’est magnifique et terrible à la fois.
Vous auriez pu jouer vous-même le rôle de Lidia. Pourquoi avoir choisi Imogen Poots, qui a déjà souvent joué des personnages d’outsiders abîmés?
Eh bien, justement pour ça (rires)! Et parce que je ne voulais pas me regarder dans un miroir. Je voulais regarder dans les yeux de quelqu’un d’autre et voir le feu se propager. Imogen est géniale. Je connais maintenant chaque tache de rousseur sur son visage. Elle est le film. Si je l’avais joué moi-même, je n’aurais fait que me fixer. Et je ne voulais pas être seule. Pas pour ça.
The Chronology of Water réunit un casting de femmes fortes: Thora Birch, Susannah Flood, la bassiste de Sonic Youth Kim Gordon…
Kim Gordon! Mon Dieu, c’est un oracle. Elle a dit hier: «J’aime aller chercher des situations inconfortables.» C’est exactement ce que fait ce film. Et Thora Birch (NDLR: qui a joué adolescente dans American Beauty et Ghost World) dégage une telle présence. Susannah Flood (NDLR: de la série For the People) est comme une brume dont on sent le souffle. Chacune porte un morceau de Lidia.
«Réaliser, c’est créer un tourbillon et y plonger.
Votre film a l’air très instinctif, presque comme s’il avait été écrit avec le corps plutôt qu’avec la tête. Comment avez-vous préservé ce sentiment sur le plateau?
En ne me protégeant pas. Ça a l’air dramatique, dit comme ça, mais c’est vrai. J’ai passé des années sur des plateaux où tout était contrôlé, perfectionné, purifié. Ici, je voulais l’inverse: je voulais que tout le monde suive son instinct, même si ça voulait dire qu’on devait laisser une scène s’effondrer pour trouver quelque chose de vrai. Imogen, Thora, Kim, même Jim Belushi, tout le monde apportait une forme de «crudité». Je répétais sans arrêt: laissez-le être laid, laissez-le foirer, laissez-le respirer. C’était la seule manière pour que ce film puisse exister.
Vous avez travaillé, au cours de votre carrière, avec de grands réalisateurs: Woody Allen (Café Society), Kelly Reichardt (Certain Women), David Cronenberg (Crimes of the Future). Qu’avez-vous retenu d’eux?
Ma boîte à outils est pleine. Parfois, c’est un seul regard de quelqu’un dans un coin de la pièce qui vous permet de trouver une émotion. Réaliser, c’est créer un tourbillon et y plonger. Si on se retire de ça, il n’y a pas d’aspiration. Mais si on y entre, les gens vous suivent. C’est ce qu’il y a de plus beau et de plus effrayant dans la réalisation.
Aviez-vous peur de plonger dans ce tourbillon?
Non. Je le fais depuis toujours. Je ne doute pas d’une connexion. Si c’est vrai, on suit. Les plus belles interactions que j’ai eues avec des réalisateurs, c’était des moments de pure présence. Pas de mots. Juste: on partage l’espace, on devient un seul corps. C’est ça que je voulais aussi sur mon plateau.
Le film est très charnel. Beaucoup d’eau, de peau, de cicatrices.
L’eau est tout pour Lidia. C’est l’eau qui la tient, elle lui permet de s’échapper, elle reflète sa fluidité. C’est sa manière de survivre. Et c’est aussi du cinéma pur. L’eau, c’est la mémoire filmique parfaite: elle se souvient de tout et elle oublie tout.
Avez-vous déjà lu des critiques du film?
Oui! Et honnêtement, je m’attendais à des réactions plus contrastées. C’était si chaleureux que ça sape presque mon propos. Je pensais que les critiques voudraient souligner pourquoi ce film était nécessaire. Mais c’était bien. Trop bien.
Vous avez l’air presque déçue.
Non, je ne suis pas déçue. Mais j’étais prête à me battre, vous voyez? Et puis, je me suis dit: «Oh, peut-être que je dois juste l’accepter. Comme une gentille fille (rires).»
Et maintenant? Vous allez bientôt tenir le premier rôle dans The Wrong Girls, le premier film réalisé par votre épouse, Dylan Meyer.
On va bouger plus vite. Pas attendre cinq ans. Pas l’école. Direct à l’université.
Vous pensez déjà à votre prochain film?
Je pense toujours au prochain film. Mais maintenant, je sais ce que ça fait de faire quelque chose de plus grand que soi. Et je veux retrouver ce sentiment, encore, encore et encore.
Passage derrière la caméra
Kristen Stewart n’est pas la seule actrice de la génération millennial à s’être installée dans le fauteuil de réalisatrice pour tourner des films sur le pouvoir et l’identité féminine.
Greta Gerwig
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Greta Gerwig est la porte-drapeau de l’autrice de cinéma millennial qui, issue du monde des acteurs du cinéma indépendant, a créé son univers. Lady Bird (2017) est un autoportrait sur l’identité, le désir et les frictions entre mère et fille. Little Women (2019) relisait un classique de la littérature (Les Quatre Filles du docteur March de Louisa May Alcott), nourri d’une urgence féminine et d’une autonomie créative. Avec Barbie (2023), elle faisait exploser un conte pop et rose sur le pouvoir, la malléabilité et le droit d’écrire sa propre histoire.
Riley Keough
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Vue dans Mad Max: Fury Road, American Honey et It Comes at Night, Riley Keough est aussi connue en tant que petite-fille d’Elvis. Avec Gina Gammell, elle a réalisé War Pony (2021), un portrait brut et empathique de deux jeunes Amérindiens. Un film intime et presque documentaire, où des récits personnels sur le fait de devenir adulte, la survie et la communauté occupent une place centrale.
Zoë Kravitz
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Zoë Kravitz, fille de Lenny et actrice dans Big Little Lies et Fantastic Beasts, a transformé son regard sur le privilège et le pouvoir en un thriller venimeux, Blink Twice (2024). Le film combine la satire avec un suspense serré, en explorant la colère féminine et la manipulation.
Emerald Fennell
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Actrice dans The Crown et Call the Midwife, Emerald Fennell signait un conte moralement inconfortable dans Promising Young Woman (2021), avec Carey Mulligan en ange assoiffé de vengeance. Alors que son film Saltburn (2023) est devenu culte, elle s’attaque bientôt au grand classique du romantisme Les Hauts de Hurlevent (2026).
Rebecca Hall
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Rebecca Hall a joué dans The Prestige, Vicky Cristina Barcelona et la série Parade’s End. Avec Passing (2021), elle a intégré l’histoire de sa famille et ses questions d’identité dans un psychodrame élégant, en noir et blanc. Un film sur la race et l’autonomie féminine.




