Deuxième long métrage pour Juho Kuosmanen: « Faire un film est un processus vivant »

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Juho Kuosmanen signe un train-movie insolite, orchestrant entre Moscou et Mourmansk la rencontre improbable entre une étudiante finlandaise et un ouvrier russe aviné.

À l’instar de celui de son aîné Aki Kaurismäki, longtemps ambassadeur quasi-exclusif du cinéma finlandais, le parcours de Juho Kuosmanen est étroitement lié au festival de Cannes, où le réalisateur originaire de Kokkola a été révélé en 2016 par The Happiest Day in the Life of Olli Mäki, prix Un Certain Regard, avant de repartir de la Croisette il y a quelques mois auréolé d’un Grand Prix pour Compartiment n°6, son second long métrage. Le cinéaste y adapte le roman éponyme de sa compatriote Rosa Liksom, un ouvrage paru en 2011 orchestrant, entre Moscou et Oulan-Bator, la rencontre entre deux individus que tout oppose, le voyage, avec son temps suspendu, se chargeant de les faire se découvrir. Des éléments que l’on retrouve aujourd’hui au coeur du drôle de train-movie qu’en tire un Kuosmanen qui a toutefois veillé à se réapproprier le livre: « Prendre certaines libertés est indispensable, commence-t-il , parce que faire un film est un processus vivant, pendant lequel on passe par diverses phases où tout change continuellement. On ne peut donc s’engager à faire quelque chose d’une manière précise. Mais alors que j’avais l’impression d’avoir tout modifié, le nom des personnages, le pays passé de l’Union soviétique à la Russie, et le trajet également, Rosa Liksom, après avoir découvert le film hier soir, m’a dit « Juho, c’était exactement cela ». Les thèmes sont, il est vrai, fort universels: la connexion, et la rencontre de deux âmes. Cela se passe en Russie autour du millénaire, mais cela aurait aussi bien pu se produire dans l’espace que l’histoire serait restée inchangée. »

Deuxième long métrage pour Juho Kuosmanen:

Deux voyages en un

Si Juho Kuosmanen a opéré divers changements, ce n’est pas par coquetterie, mais pour des raisons tenant par exemple au casting, le choix de Seidi Haarla pour incarner le premier rôle féminin appelant celui de Yuriy Borisov pour interpréter son pendant masculin: « Ils ont fait un essai ensemble, et cela a instantanément fonctionné, c’était le film que je voulais faire, se souvient-il. Par après, j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas tant de deux personnes différentes se rencontrant dans un train que de deux personnes semblables se conduisant de manière à apparaître différentes. » Et le voyage de se révéler double: intérieur d’une part, où il s’agit d’accepter son identité propre, et d’abandonner le rôle que l’on se croit tenu de jouer. Physique d’autre part, le réalisateur le situant dans le train reliant Moscou à Mourmansk, au-delà du cercle polaire. « Dans le roman, l’histoire se déroule entre Moscou et Oulan-Bator, un voyage que j’ai moi-même accompli. Bien qu’il y ait de vastes paysages, avec des cadres époustouflants, je me suis rendu compte, en préparant le film, que cela ne correspondait pas à ce que je souhaitais. Pour une raison ou une autre, en dépit de son immensité, j’avais l’impression d’étouffer dans cet environnement désertique. Alors que j’ai toujours trouvé qu’il était facile de respirer près de la mer, en particulier la mer arctique. D’où mon désir que le film s’y termine. » Et de se déployer dans des décors réfrigérés, certes pas étrangers à la poésie et à l’étrangeté qui en émanent, son inscription dans un temps incertain venant encore ajouter à son caractère insolite. « Le livre se situe dans les années 80, et je l’ai transposé dans les années 90. Même si nous l’avons changé de décennie pour le rapprocher du millénaire, je ne voulais pas qu’il soit totalement contemporain à cause des smartphones et ce genre de choses. Je tenais à ce qu’il se déroule dans le passé, sans lui donner une date précise: l’histoire est racontée comme s’il s’agissait d’un souvenir d’une époque révolue. Avoir une certaine distance rend toujours les choses plus faciles. »

Un principe qui était déjà à l’oeuvre dans The Happiest Day in the Life of Olli Mäki, qui se déroulait pour sa part au coeur des sixties. De là à lui prêter un côté nostalgique? « Si on me demandait si je suis quelqu’un de nostalgique, j’aurais tendance à dire que non, même si je le suis jusqu’à un certain point, et qu’il me faut l’accepter. On n’est jamais totalement conscient des raisons qui nous attirent vers une histoire, mais en ce qui me concerne, je pense qu’il y a une dimension nostalgique qui résonne en moi, liée à quelque chose que nous avons perdu. Mais je ne veux pas être coincé dans le passé. Je ne veux pas passer à côté de certaines choses, et je ne suis pas de ceux qui pensent que tout allait mieux auparavant. En même temps, je ne connais rien d’autre. Nul ne peut dire de quoi le futur sera fait. » Et cela, même si l’avenir lui tend les bras, qu’il entend bien modeler à sa façon: « Après Olli Mäki , on m’a demandé si cela m’intéresserait d’aller à Hollywood tourner un film américain. Et j’ai répondu « non, je pars à Moscou, dans la direction opposée », et je m’en suis fort bien porté… » Il n’est pas le seul…

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