Arthur Rambo: Laurent Cantet replonge dans l’affaire Mehdi Meklat en 48 heures chrono

Karim D. (Rabah Naït Oufella): plus dure sera la chute. © National
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Laurent Cantet revisite l’affaire Mehdi Meklat dans une fiction acérée réfléchissant son époque, en questionnant notamment les réseaux sociaux, leurs mécanismes et leurs dangers.

À l’origine d’Arthur Rambo, le nouveau film de Laurent Cantet, on trouve une affaire ayant défrayé la chronique française début 2017, lorsque l’écrivain, blogueur et chroniqueur Mehdi Meklat, coqueluche des médias parisiens, s’était avéré être également l’auteur, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, de tweets haineux au contenu raciste, homophobe ou encore antisémite. Cette histoire, le réalisateur a choisi, comme il l’avait fait pour celle de Jean-Claude Romand dans L’Emploi du temps, de s’en emparer avec la distance de la fiction. Et de s’attacher à Karim D. (Rabah Naït Oufella), jeune écrivain promis au succès qui, le jour-même où il est l’invité de la prestigieuse émission de télévision @Préface, se voit rattrapé par des messages assassins postés sous le nom d’Arthur Rambo, pseudo donnant son titre au film, comme pour mieux signifier la schizophrénie du personnage.

Toute ressemblance avec des personnes ayant existé n’est, pour le coup, nullement fortuite, comme en convenait bien volontiers Laurent Cantet, rencontré en novembre dernier, à l’occasion du Arras Film Festival: “Ce qui a déclenché l’envie du film, c’est Mehdi Meklat, ce jeune homme qui a à peu près le même parcours que mon héros, qui est appelé à devenir un auteur reconnu par l’intelligentsia, par le monde de la culture. Et qui, en quelques heures, est réduit au rôle de paria par des tweets qui ressortent. Je le connaissais, pour l’avoir lu dans le Bondy Blog, où il parlait de la banlieue, et où il interviewait des hommes politiques avec un mordant et une intelligence qui me plaisaient beaucoup. Je l’avais aussi beaucoup entendu à la radio où, avec Badrou, il abordait aussi bien les questions politiques que le film qu’il avait vu la veille, et où, à chaque fois, je trouvais que c’était quelqu’un qui avait une tête bien faite. Et un matin, j’ai découvert dans les journaux les tweets qui étaient ressortis, et je me suis posé la question, que lui posent d’ailleurs plusieurs personnes dans le film, et qui est: “Comment est-ce que cela peut cohabiter dans un même esprit? Comment peut-on avoir à la fois cette clairvoyance et cette bêtise-là?” Et je me suis dit que cela valait le coup de se pencher sur cette question précisément. D’autant plus que cela renvoie à une chose qu’il me semble très urgent de faire. Les réseaux sociaux prennent une place de plus en plus grande dans la vie de beaucoup de gens, dans l’espace intime, social, politique, et j’ai l’impression qu’on les interroge peu. On les utilise, c’est luisant et c’est agréable de se dire qu’on est en connexion avec le monde entier, et en même temps, leur fonctionnement et leurs dangers sont très peu interrogés. C’est important de le faire maintenant, parce que je pense qu’ils vont continuer à empiéter de plus en plus sur nos existences.

Karim (Rabah Naït Oufella) et son petit frère Farid (Bilel Chegrani): un sentiment de trahison.
Karim (Rabah Naït Oufella) et son petit frère Farid (Bilel Chegrani): un sentiment de trahison. © National

De l’autre côté du périph’

À l’instar de celui qu’incarnait Aurélien Recoing dans L’Emploi du temps, Karim D./Arthur Rambo apparaît comme un personnage à double face, une figure qu’apprécie à l’évidence Laurent Cantet, qui souligne combien elle renvoie à la complexité humaine: “ Je ne suis pas sûr qu’on soit tous très cohérents dans nos prises de position, dans notre façon de vivre. Ces personnages qui peuvent avoir des doubles fonds m’intéressent parce qu’ils posent des questions et parce qu’ils sont de très bons vecteurs de fiction. Passer derrière le masque est évidemment très riche et passionnant.” La suite est, notamment, question de distance, celle adoptée pour Arthur Rambo permettant d’échapper aux contraintes du biopic un brin stérile, le réalisateur resserrant le propos sur 48 heures, soit celles qui voient passer Karim D. de l’apogée de sa trajectoire à sa chute, manière de s’intéresser aux mécanismes à l’œuvre plus qu’à l’historique stricto sensu. Non sans veiller à préserver une certaine empathie pour le personnage, sans l’exonérer pour autant – “C’était vraiment ça la question, c’est-à-dire comment créer un personnage qu’on a quand même envie de suivre le long d’un film, mais sans le protéger” – , les tweets scandaleux, (ré)écrits par le réalisateur et ses deux coscénaristes, Fanny Burdino et Samuel Doux – “je voulais prendre la responsabilité de ce qui apparaissait à l’écran” – s’incrustant dans l’image, histoire d’en donner l’odieuse mesure.

Autant dire qu’Arthur Rambo s’avance aussi en terrain miné, ce dont Cantet avait du reste parfaitement conscience. “C’est un film qui aborde des questions qu’on laisse parfois un petit peu sous le tapis, en particulier le statut de ces jeunes gens. Ce n’est pas un hasard si la plupart de ces histoires de gens rattrapés par leurs anciens tweets mettent en jeu des jeunes issus de l’immigration, parce que ce sont des gamins qui font peur, parce que ce sont des gamins qu’on est content d’accueillir. Le début du film, c’est cela, parce que c’est un peu la preuve que notre société est moins compartimentée qu’on ne le dit, qu’on peut franchir les lignes. Sauf que pour franchir ces lignes-là, il faut être sûr d’avoir tous les codes. Et qu’à partir du moment où on trouve qu’il n’est pas tout à fait dans le droit chemin, Karim est renvoyé de l’autre côté du périph’…

Laurent Cantet
Laurent Cantet © DR

Fuite en avant

Si l’histoire adopte alors la structure d’un film de procès, confrontant le héros d’hier à différents cercles successifs – son éditrice, ses amis branchés, sa petite amie, ses copains d’une web TV de banlieue et enfin sa mère et son frère – qui lui demandent, en substance, “pourquoi tu as écrit ça?”, Laurent Cantet veille cependant à ne pas le juger: “J’essaie de donner un éventail de questionnements, mais que le film ne le condamne pas. Ce qui m’intéresse, c’est aussi le travail qu’il est en train de faire…” Et d’expliquer être enclin à le croire quand Karim dit, lors d’une interview: “Je voulais pousser le bouchon le plus loin possible, provoquer pour voir jusqu’où on me laisserait aller.” “Il y a une sincérité et aussi, je pense, une inconscience. Mehdi Meklat écrivait ses tweets pour les copains. Et puis, souvent, c’était une surenchère. Il a écrit un livre, Autopsie , dont on a d’ailleurs récupéré quelques phrases, où il montre toute la progression: il faut être le plus provocant, celui qui réagit le plus vite, celui qui a le plus d’esprit. Il y a une espèce de fuite en avant qui se produit, et qui fait qu’on en arrive à dire des choses totalement inadmissibles.

Des dérives de la twittosphère et de la pensée en 140 caractères donc, dont le film rend compte de manière éloquente, Laurent Cantet s’y colletant avec la force du verbe. “Quand on s’exprime, que ce soit à l’oral ou en écrivant un tweet ou un bouquin, il faut toujours avoir en tête que les mots ont un poids. Ce qu’on dit a un sens, et ce sens peut être dévié par certains. Je pense qu’il faut en être conscient, pour essayer au moins de pouvoir assumer tout ce qu’on a dit et écrit. Je ne sais pas s’il y a lieu de canaliser, et je ne suis pas, par exemple, pour une censure. C’est vrai qu’il y a des choses inadmissibles qui sont écrites, dont on aimerait bien qu’elles n’apparaissent pas, mais j’ai l’impression que c’est une démarche presque personnelle qui devrait l’éviter. C’est là que l’éducation a un rôle important à jouer: se questionner sur ce qu’on est en train d’écrire me semble être le meilleur moyen. Après, il y aura toujours des trolls, des gens qui utiliseront le média pour faire de la propagande, se faire de la publicité, briller. Le film regarde aussi cette envie de popularité: on vendrait sa mère pour un like. J’ai l’impression que, quand j’étais plus jeune, à l’âge de Karim dans le film, ce qui était valorisant, c’était de se différencier, d’être en marge. Aujourd’hui, j’ai le sentiment, et on le sent très fort à travers les réseaux sociaux, qu’il y a un besoin de popularité, de faire partie d’un groupe et du mouvement général aussi. La peur de la solitude peut pousser certains à tout faire pour appartenir.” Avec des effets parfois dévastateurs, lois du plus grand nombre et de l’immédiateté composant un cocktail potentiellement explosif où les réseaux sociaux tiennent lieu de caisse de résonance pour une parole haineuse décomplexée, glissement qu’Arthur Rambo ausculte tout en sécheresse: “Il m’a semblé très vite évident qu’il fallait que le film trouve un rythme un peu comparable à ce qu’il essaie de décrire, cette fulgurance des réseaux sociaux, la rapidité avec laquelle une idée, un tweet circulent. Cette forme m’a semblé évidente dès le départ, je voulais que ce soit une ligne droite. D’ailleurs, c’est le plus court de mes films.” Mais pas le moins acéré.

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