Critique | BD

T’zée, d’Appollo et Brüno, le livre noir de l’Afrique centrale

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© National

Appollo et Brüno

T'Zée, une tragédie africaine

160 pages

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Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Appollo et Brüno narrent avec brio et emphase les derniers jours d’un dictateur africain. Une tragédie brutale, crépusculaire et post-coloniale qui navigue entre réalité et fiction, de Phèdre à Mobutu.

Rien ne va plus dans le palais que T’Zée s’est fait construire au fin fond de la jungle équatoriale, sur “l’île du bout du fleuve”: même les animaux disparaissent, chassés par les employés du palais, qui n’ont plus rien à manger. C’est que la fin de règne est là. Le dictateur a été emprisonné, l’armée a disparu, « le pays est foutu. C’est fini, le rêve de T’Zée”. Il ne reste qu’une poignée de fidèles qui tentent de préparer la suite, ou de prendre la fuite. Quelques mercenaires, ce qui reste de sa Garde et puis aussi son fils Hippolyte, “le dernier fils du dernier roi du pays”, et la dernière femme du dictateur, Bobbi, qui partage avec Hippolyte un secret dont ils ont honte tous les deux: ils se détestent ouvertement depuis des années, pour ne pas (se) montrer qu’ils s’aiment, et tromper celui qu’on ne peut pas tromper…

T’Zée sera donc une tragédie en cinq actes qui rappelle autant le Phèdre de Racine que la chute de Mobutu, à la tête du Zaïre. Et pour cause: ces deux-là font effectivement partie des sources directes du grand œuvre du scénariste Appollo et du dessinateur Brüno, vieux complices de la BD contemporaine ( Commando colonial, Biotope) qui ont porté “ cette histoire, cette tragédie africaine, pendant plus de dix ans, avant de savoir comment la raconter”. Au sortir de leurs 160 impeccables et implacables planches, on peut désormais les rassurer: ils ont bien fait, si pas d’attendre, d’au moins laisser mûrir le projet, pour réussir à en faire ce qu’il est devenu aujourd’hui, un des grands romans graphiques de l’année, et une œuvre majeure pour saisir l’Afrique centrale post-coloniale telle qu’elle s’est délitée à la fin des années 90 avec la chute de Mobutu. Une approche extrêmement réaliste pourtant fondue dans un conte pour adultes qui lui-même convoque tout un inconscient collectif et culturel africain, du sorcier Ndoki à l’extraordinaire catch congolais, mélange de sport, de sape, de spectacle et de vaudou dont les vrais protagonistes se nomment “Police Belge” ou “Chien Méchant”, en disent long, aussi, sur l’Histoire africaine contemporaine et offre à T’Zée ses plus belles planches.

Mais l’approche documentaire nous a toujours semblé trop restrictive, nous a expliqué Brüno de passage à Bruxelles. La fiction permettait de porter d’autres idées pour parler des fins de règne des tyrans africains, et dresser le portrait de l’Afrique centrale, de la décolonisation jusqu’à la chute des dictateurs. On a donc convoqué la tragédie classique avec Phèdre , qui offrait une trame idéale pour raconter tout ça. Et ce n’est pas un hasard non plus: Appollo est aussi prof de lettres, avant d’être un vrai, un pur passionné de l’Afrique, et du Zaïre en particulier. Il a une vraie expérience de vie de ce continent, il l’a parcouru dans tous les sens, il a vécu en Angola, au Zaïre, à Kinshasa pendant cinq ans. Moi je suis un peu plus casanier, j’ai un rapport plus… “superficiel” avec l’Afrique, d’abord graphique et esthétique: l’art traditionnel, les masques luba ou téké, le catch congolais… Ça se complétait bien.

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Choix narratifs ou militants?

T’Zée condense donc le pire de Mobutu ou d’Amin Dada, avec des références à d’autres tragédies africaines comme l’assassinat de Patrice Lumumba, mais aussi le meilleur de ses auteurs. La prose et les connaissances d’Appollo d’abord, qui a beaucoup lu, et cite “la littérature africaine francophone qui avait si bien annoncé cette folie mégalomane qui s’éteint”, mais aussi les récits de voyage de Lieve Joris ou le monumental Congo de David Van Reybrouck; l’esthétique de Brüno ensuite, dessinateur synthétique ici au sommet de sa grammaire, et qui demande à ses deux scénaristes fétiches, Appollo et Fabien Nury (Tyler Cross), de lui fournir “ leur scénario dans une continuité dialoguée, comme une pièce de théâtre”, sans mise en place ou storyboard, histoire de “ garder une grande part de créativité” dans le montage et la mise en scène de son album, “ ce qui est devenu le plus trippant, pour moi, dans mon travail”.

Un travail d’orfèvre, de tempo et d’atmosphère qui a encore pris de l’ampleur et de l’assurance depuis L’homme qui tua Chris Kyle, autre one-shot monumental sorti il y a deux ans, sur un scénario de Nury et en prise directe, cette fois, avec la réalité la plus documentée. “Mais ce livre-là m’a permis de valider toute une série d’outils et d’aborder des aspects plus littéraires de la bande dessinée, relativement peu utilisés, comme la voix off. Elle permet de mettre de l’amplitude dans un récit. Si l’envie et même la signature de ce projet datent d’il y a plus de dix ans, j’ai eu besoin, moi, de ces dix ans pour atteindre l’impact et la puissance que T’Zée demandait.” Les amateurs pourront d’ailleurs jouer au jeu des mille différences en se jetant sur la version luxe noir et blanc de T’Zée, qui paraît en même temps que l’album superbement mis en couleurs par Laurence Croix. Appollo et Brüno y ont en effet glissé en bonus les premières planches de leur premier jet, qui n’avaient de fait ni le graphisme, ni l’ampleur, ni la puissance du T’Zée d’aujourd’hui.

Une ampleur qui s’exprime, aussi et enfin, sans passer dans leur fiction “ par le regard ou la présence d’un Blanc ou d’un Européen qui va nous raconter l’histoire d’un pays africain, comme ça arrive quasiment tout le temps dans les récits occidentaux. On a voulu laisser les vrais acteurs entre eux”, explique Brüno, sans pour autant parler de militantisme ou de réappropriation culturelle, notion quasiment inexistante au moment de la genèse de T’Zée: “ Apollo est né en Tunisie et vit à La Réunion, mais ça reste quand même deux Blancs qui écrivent sur l’Afrique. Nous n’avons rien à revendiquer si ce n’est un intérêt plus narratif que militant. Ce n’était juste pas intéressant de passer par un personnage blanc.

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