Une note d’espoir dans une année pourrie: un déséquilibre enfin objectivé dans les arts de la scène

Cathy Min Jung (ici dans son spectacle d'inspiration autobiographique Les Bonnes Intentions) a succédé à Michael Delaunoy à la tête du Rideau de Bruxelles. © BRUNO MULLENAERTS
Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Dans les arts de la scène, l’année a été émaillée par plusieurs nominations de directrices à la tête d’institutions. Mais aussi par l’aboutissement d’une étude universitaire objectivant la disparité entre hommes et femmes dans le secteur.

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Le 5 octobre, à la Bellone à Bruxelles, étaient présentés les résultats d’une étude menée par l’ULiège, l’UCLouvain et la Chaufferie-Acte 1. Son but: « Analyser la parité, et plus spécifiquement la présence des femmes, dans le champ des arts de la scène (hors musique classique et non classique) subventionnés par la Fédération Wallonie-Bruxelles. »

Cette étude, c’est une artiste qui en est à l’initiative: la comédienne, auteure et metteuse en scène Elsa Poisot. « Au cours d’une conversation avec une productrice de cirque, on nous a raconté un énième événement sexiste advenu à une collègue et on s’est dit que ce n’était plus possible, il fallait que ça change », se souvient-elle. Mais Elsa Poisot avait été mise en garde par plusieurs consoeurs étrangères passées par là. « Il faut savoir que la Belgique a entre dix et quinze ans de retard par rapport à ce type d’études, relate-t-elle. Celles qui tiennent des veilles statistiques ailleurs, en Espagne, en Ecosse, au Canada ou en France, et qui sont le plus souvent des metteuses en scène ou des actrices qui ont pris du temps pour établir elles-mêmes les chiffres, m’ont expliqué qu’elles ont été confrontées lors des premières années à des remises en cause des statistiques et à un retour de flamme en termes de carrière. Donc je voulais que cette étude soit bétonnée et que l’on puisse directement passer de ce constat à des propositions concrètes. Sinon nous allions perdre encore un ou deux ans. »

Ces derniers mois, plusieurs nominations de directrices ont été saluées dans la perspective d’un rééquilibre. Mais si on observe les enveloppes attribuées aux institutions concernées, le bilan est à ce stade en défaveur des femmes.

Ecart creusé

Avec cette étude universitaire, le déséquilibre entre hommes et femmes au sein des arts de la scène est désormais avéré, notamment du côté des porteurs de responsabilités. Les conseils d’administration sont majoritairement masculins (à 54% pour l’ensemble du secteur; 57% pour le théâtre pour adultes; 69% pour le cirque, les arts forains et les arts de la rue). Dans les directions (générale et/ou artistique) du théâtre professionnel adulte, les vingt institutions disposant des plus grandes subventions (au total 27,5 millions d’euros, soit 86,30% de l’enveloppe globale) sont à 70% dirigées par des hommes (à 20% par des femmes, à 10% par des directions qualifiées de mixtes). Ces derniers mois, plusieurs nominations de directrices ont été saluées dans la perspective d’un rééquilibre. Mais si on observe les enveloppes attribuées aux institutions concernées, le bilan est à ce stade en défaveur des femmes. A l’Atelier 210 (575.000 euros de subsides FWB pour le contrat-programme 2018-2022, dans la catégorie « interdisciplinaire « ), c’est volontairement un statu quo: Léa Drouet a remplacé Isabelle Jonniaux. Au Rideau de Bruxelles, Cathy Min Jung a remplacé Michael Delaunoy. Montant du subside FWB du Rideau: 1,635 million. Soit moins que celui de l’Atelier Théâtre Jean Vilar, de 2 millions d’euros, où un homme, Emmanuel Dekoninck, a remplacé une femme, Cécile Van Snick. Au total, l’écart s’est donc creusé négativement pour les femmes. Mais d’autres processus de recrutement sont actuellement en cours: pour la direction du Théâtre de Namur, doté d’un million d’euros, et pour celle du Théâtre Varia, doté d’1,8 million. Et début novembre, Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National (la plus grosse subvention du secteur: sept millions) a annoncé son départ dès la fin de son premier mandat de cinq ans, fin 2021. Inutile de dire que leurs successions feront l’objet de toutes les attentions.

Trois questions à…

Melat Gebeyaw Nigussie, nouvelle directrice du Beursschouwburg, centre culturel multidisciplinaire flamand à Bruxelles.

Côté flamand, Melat Gebeyaw Nigussie a remplacé Tom Bonte à la direction du Beursschouwburg.
Côté flamand, Melat Gebeyaw Nigussie a remplacé Tom Bonte à la direction du Beursschouwburg.© LYSE ISHIMWE

Quelle a été votre motivation pour poser votre candidature?

Ce sont les gens de mon entourage qui m’ont convaincue de le faire. Au départ, j’avais pas mal de doutes par rapport au fait qu’il existe une certaine image, stéréotypée, de ce qu’est un directeur: un homme, blanc, qui a au moins 20 ans d’expérience… Je pense que je peux contribuer à changer cela, en montrant que quelqu’un comme moi peut occuper cette position.

Vous venez de Bozar, où vous avez travaillé sur un programme plus inclusif. Quelles sont les stratégies pour y parvenir?

L’important est d’installer des processus et des pratiques qui rendent possible et pérenne une programmation inclusive. A Bozar, j’ai laissé des jeunes contribuer au programme, en leur donnant les outils et le budget mais sans me mêler du résultat artistique. Ça a eu du succès, les jeunes se sont approprié le projet. Par ailleurs, il faut examiner la structure organisationnelle et se demander comment les gens sont embauchés, dans quels cercles sont diffusés les appels à candidature, quelles sont les exigences du poste… Si on demande un diplôme de master et dix ans d’expérience, on élimine d’office toute une série de personnes.

Pensez-vous que la situation du point de vue de la diversité dans le secteur culturel est en train de changer?

Je pense que ça bouge mais je ne sais pas si ça aboutit toujours à des avancées. Or il n’est pas possible que des institutions financées avec de l’argent public et en principe ouvertes à tous ne représentent pas, ni dans le personnel ni dans les artistes programmés, une part si importante de la population bruxelloise. Les femmes ont de toute façon des difficultés à prendre place dans le monde culturel, mais les femmes noires, ou avec un passé migratoire, en sont tout simplement absentes.

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