Théâtre : parce qu’on est jeunes

Dans 2h14, de la compagnie La P'tite Canaille, quatre ados figurés par des marionnettes se débattent avec les problèmes typiques de cet âge. © GILLES DESTEXHE
Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Noël au théâtre, festival annuel pour le jeune public, s’adresse aussi spécifiquement aux ados, avec des spectacles qui ne prennent pas de pincettes pour aborder des sujets qui les concernent. Zoom sur #Vu et 2h14, deux créations récemment primées à Huy, inventives et punchy.

C’est une tradition bien ancrée : à la fin de l’année, le festival Noël au théâtre (1) réquisitionne une dizaine de salles de spectacle bruxelloises pour y présenter le meilleur de la création pour le jeune public, avec plus de trente spectacles comprenant notamment la nouvelle création d’ombres du théâtre du Tilleul ( Les Carnets de Peter, 7+), celle du théâtre de l’Anneau dénonçant nos comportements grégaires ( E-laine, 8+) ou la plongée dans la préhistoire orchestrée par la compagnie Renards ( Grou ! , 6+). Mais  » jeune  » est aussi à prendre ici comme synonyme d’  » adolescent  » puisque plusieurs propositions de la programmation sont réservées aux plus de 13 ans.

Relativement récente, la catégorie de  » théâtre ados  » s’est développée parallèlement au  » théâtre pour les tout-petits  » (les moins de 2 ans et demi, soit l’âge de l’entrée à l’école maternelle) et a vu se multiplier, lors de ces dernières décennies, les créations destinées spécifiquement à cet âge, se frayant un chemin entre ce qu’on considère traditionnellement comme le  » théâtre pour adultes  » et le  » théâtre pour enfants « . Mais qu’est-ce qui le caractérise ?  » On dit que la littérature ado, c’est de la littérature adulte dont le héros est un adolescent. Je ne sais pas s’il faut se satisfaire de cette définition, mais elle est peut-être applicable au théâtre « , répond Andreas Christou, qui présente à Noël au théâtre #Vu, le dernier-né de sa compagnie Arts Nomades (2),  » coup de foudre  » de la presse aux dernières Rencontres de Huy. La définition n’est sans doute pas idéalement restrictive (selon cet unique critère, le classique shakespearien Roméo et Juliette serait aussi à classer dans le théâtre pour ados, par exemple). Aussi, si l’héroïne de #Vu et la grande majorité de ses personnages sont bien des adolescents, #Vu a, en outre, la particularité d’aborder des problématiques touchant une jeunesse bien d’aujourd’hui : le sexting et le harcèlement via les réseaux sociaux.

Couvrez ce sein…

Lisa débarque dans son école, à une fête des anciens où elle n’a pas été invitée.  » C’est cool de vous retrouver « , lance- t-elle, nullement impressionnée. Elle est ici pour mettre les points sur les i par rapport à ce qui lui est arrivé, ici, il y a plusieurs années et auquel elle pense encore tous les jours. Sur les sollicitations de Thomas,  » un mec pas comme les autres « , la jeune fille lui avait envoyé une photo d’elle nue. Mais la demande n’était qu’un pari entre copains et l’image des seins de Lisa avait vite fait le tour de tous les téléphones des élèves, la contraignant à une  » marche de la honte  » pour sortir de l’école et à une réputation de  » grosse salope  » et de  » pute « . Une situation qui a tendance à se répéter parmi les jeunes, menant dans certains cas extrêmes au suicide de la victime.  » La quête de popularité, désormais chiffrable en vues et en likes, prend aujourd’hui des proportions effrayantes parmi les jeunes, souligne Andreas Christou, qui mène régulièrement des ateliers philo dans les classes à ce sujet. Partager des photos de nu qui ne nous appartiennent pas devient légitime pour autant que ça puisse augmenter notre popularité. Il n’y a plus le frein de la conscience personnelle, le but, c’est d’avoir du like.  »

Pour la compagnie Arts Nomades, #Vu, adaptation du spectacle original néerlandophone de Mattias De Paep ( Sex Thing) coproduite par Child Focus, était l’occasion de poser le doigt sur un problème qui a touché personnellement ses deux fondateurs, France Everard et Andreas Christou.  » Il y a une dizaine d’années, notre fille, qui avait alors 11 ans, a vécu une situation de harcèlement sur les réseaux sociaux, révèle ce dernier. Pas du harcèlement sexuel mais du harcèlement quand même, sur MSN, quand elle était en sixième primaire. Ses journées étaient interminables. A trois heures du matin, elle recevait encore des messages d’un gamin de sa classe, de 11 ans, qui la traitait de sale conne, de petite pute. Nous sommes allés voir les profs, la direction, mais on nous a dit que comme ça se passait en dehors des heures d’école, ça ne les concernait pas.  » Ce traumatisme familial a d’abord donné naissance au spectacle-installation dans l’espace public Noodle Brain, sur la manière dont les réseaux sociaux impactent notre intimité, avant que Mattias De Paep ne leur propose de monter son spectacle en français. Un spectacle d’utilité publique, en quelque sorte.  » #Vu montre aussi aux ados que des adultes se rendent compte du potentiel de souffrance qu’il y a derrière tout ça. Tout à coup, quelque chose qui se passe entre eux et semble impossible à expliquer aux adultes se révèle comme quelque chose de connu, avec une possibilité d’en sortir.  »

#Vu donne la parole à Lisa (l'énergique Julie Carroll), dont une photo intime s'est retrouvée malgré elle diffusée sur les réseaux sociaux.
#Vu donne la parole à Lisa (l’énergique Julie Carroll), dont une photo intime s’est retrouvée malgré elle diffusée sur les réseaux sociaux.© GILLES DESTEXHE

Peurs et colère

#Vu respecte la forme du spectacle original néerlandophone : un duo entre un musicien et une comédienne, incarnant l’héroïne et les autres protagonistes.  » Le choix dramaturgique de Mattias De Paep était que tout passe à travers le filtre de l’héroïne, précise encore Andreas Christou. Car le spectacle est centré autour de la question de la victime, Lisa.  » Dans la version francophone, le percussionniste et batteur Vincent Cuignet accompagne Julie Carroll, prix d’interprétation à Huy. Elle raconte, slame et chante un texte volontairement renforcé en rimes et en rythmique, et qui copie-colle littéralement le langage et les expressions des ados d’aujourd’hui, quitte à en faire frémir certains par le degré de vulgarité.

Cette approche hyperréaliste de la langue des ados est aussi au coeur de 2h14, pièce de l’auteur québécois David Paquet, adaptée en  » français de Belgique  » par Manon Coppée, tout juste sortie de l’IAD, et sa jeune compagnie La P’tite Canaille (3). Le spectacle se donnera pour la première fois devant un vrai public lors de Noël au théâtre, après plusieurs présentations professionnelles, notamment aux dernières Rencontres de Huy, dont il est reparti avec le prix de la ministre de la Jeunesse et le prix Kiwanis.

Là où #Vu prend de la distance par le biais de la musique et du chant, Manon Coppée a choisi de faire interpréter les adolescents de 2h14 par des marionnettes accrochées à la taille et partageant les jambes et une main avec leur manipulateur. Ils sont quatre à se démener avec les problèmes typiques de cet âge : Bertier, premier de la classe, est inquiet parce qu’il n’a jamais roulé de pelle à une fille, François sniffe de la colle pour ouvrir les portes qui lui permettent de fuir la réalité, Jade consigne dans des cahiers le nombre exact de fois où elle s’est fait traiter de grosse et Katrina est obligée de voir un psy parce qu’elle a frappé son prof d’anglais.  » J’ai l’impression d’être passée par tous ces personnages lors de ma propre adolescence, confie Manon Coppée : la peur de ne pas avoir embrassé un garçon, ne pas savoir que faire de ma trop grande colère – canalisée grâce à la pratique du théâtre -, la peur de ce que les autres pouvaient penser de moi, les excès en soirée… Et même le burnout du personnage du prof de français, Denis, parce que je ne voyais pas alors le sens de ce que je faisais.  »

Ces cinq personnages-marionnettes côtoient sur le plateau une comédienne en chair et en os : la maman de Charles, cinquième ado restant invisible mais dont l’acte final donne tragiquement son titre au spectacle, en un écho de l’ Elephant de Gus Van Sant.  » 2h14 est trop violent pour être montré à des enfants, poursuit Manon Coppée. Avec les ados, on peut traiter des sujets plus durs. Et puis, il y a un franc-parler spécifique. Il faut que ça les accroche.  » Alors, accrochés ou pas ? Verdict juste après Noël.

(1) Noël au théâtre : du 26 au 30 décembre à Bruxelles, mais aussi un peu partout en Wallonie, du 21 décembre au 6 janvier. Programme complet disponible sur www.ctej.be

(2) #Vu : le 28 décembre au théâtre La Montagne magique, à Bruxelles.

(3) 2h14 : le 26 décembre au théâtre Les Tanneurs, à Bruxelles.

Et pour les plus grands

Pendant que les petits iront se régaler à Noël au théâtre, les adultes auront droit, de leur côté, à des spectacles qui sentent les bulles et les cotillons et des spéciales réveillon. Petite sélection.

Tragawdoukoutrrr – Ode au Gaffophone

Le luthier sauvage Max Vandervorst s’associe au dessinateur et ex-Snul Fred Jannin et à l’ancien rédacteur en chef de Spirou Thierry Tinlot pour rendre hommage au célèbre instrument inventé par Gaston Lagaffe, dans un mélange de cases de BD et de musique allumée.

Le 31 décembre aux Riches-Claires, à Bruxelles. www.lesrichesclaires.be.

Next to Normal

Un prix Pulitzer et trois Tony Awards auréolent cette comédie musicale rock créée en 2008. Next to Normal brosse les combats quotidiens de la famille Goodman, et en particulier ceux de Diana, la mère, souffrant depuis des années de troubles bipolaires. Un musical nouvelle génération.

Du 27 décembre au 6 janvier 2019 à Bozar, à Bruxelles. www.bozar.be.

Le Porteur d’histoire

Surfant sur les siècles et les continents, de l’âge d’or du romantisme français à la guerre d’Algérie en passant par la prise de Jérusalem, voici l’histoire extraordinaire de Martin Martin, chargé d’enterrer son père au fin fond des Ardennes. Le spectacle a inauguré la success story du jeune auteur et metteur en scène Alexis Michalik.

Jusqu’au 31 décembre au théâtre Le Public, à Bruxelles. www.theatrelepublic.be.

Bibot distinguée

La maman d’Angèle et de Roméo Elvis n’a pas l’intention de laisser sa marmaille s’accaparer les scènes. Son dernier one-woman-show aborde dans le désordre les affiches de chats disparus, le porno avec accent liégeois et les façons de pimenter la vie d’un couple plus si jeune.

Le 31 décembre à Wolubilis, à Bruxelles. www.wolubilis.be.

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