The Night Of, cauchemar en série

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Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Aux côtés de John Turturro, Riz Ahmed crève l’écran dans The Night Of, maîtresse mini-série HBO créée par Richard Price et Steven Zaillan et désormais disponible en Blu-Ray et DVD.

2016 restera comme une année à marquer d’une pierre blanche pour Riz Ahmed, à l’affiche coup sur coup de Jason Bourne, Rogue One et de la mini-série HBO The Night Of . D’autres se seraient poussés du col à moins. Le comédien britannique affiche pour sa part une sérénité tranquille alors qu’on le retrouve dans les locaux du British Film Institute, en bord de Tamise, pour évoquer un parcours entamé il y a dix ans devant la caméra de Michael Winterbottom, avec The Road to Guantanamo, avant qu’il n’aligne les Four Lions, Reluctant Fundamentalist et autre Nightcrawler, en plus de divers emplois à la télévision, sans même parler d’une carrière dans le hip-hop menée sous le pseudo de Riz MC. Et d’observer d’entrée, alors qu’on le questionne sur cette effervescence soudaine: « Vu de l’extérieur, on a parfois l’impression que la carrière d’un acteur bascule sur un tournant. Mais si cela vaut pour certains, comme Michael Fassbender avec Hunger ou Carey Mulliganavec An Education, il n’en est rien le plus souvent: si l’on est chanceux, on peut s’incruster, acquérir une certaine consistance, travailler et, avec de la réussite, le reste suit. Je crois aussi qu’il faut veiller à toujours se renouveler. En particulier pour les acteurs issus de minorités qui ne rentrent pas dans les moules narratifs archétypaux. »

Londonien issu de l’immigration pakistanaise, Ahmed, 35 ans en décembre prochain, a suivi un parcours atypique qui l’a conduit sur les bancs de l’université Christ Church d’Oxford, d’où il est ressorti diplômé en philosophie, politique et économie, avant d’intégrer la Central School of Speech and Drama, à l’université de Londres. Après quoi, il s’est épanoui entre la musique et l’art dramatique, auxquels il a encore ajouté récemment l’écriture et la mise en scène, signant avec Daytimer un premier court métrage en appelant d’autres. « Être présent sur plusieurs fronts crée une tension créative bénéfique, parce que cela vous oblige à ne vous consacrer qu’à des projets auxquels vous tenez vraiment. Je ne joue donc pas aussi souvent que je le pourrais ou le devrais, mais la musique et l’écriture sont des canaux d’expression tout aussi valables à mes yeux. » Les cloisons entre les uns et les autres ne sont d’ailleurs pas toujours étanches: c’est au gré de ses recherches pour The Night Of que l’acteur-rappeur a fait la connaissance de Heems, son homologue du Queens, avec qui il a dans la foulée créé le duo The Swet Shop Boys.

Ne lui en déplaise, The Night Of, la mini-série créée par Richard Price et Steven Zaillan, ressemble fort à un cap décisif dans sa carrière. Aux côtés d’un impérial John Turturro, Riz Ahmed y crève l’écran sous les traits de Nasir Khan, jeune étudiant new-yorkais d’origine pakistanaise qu’une virée d’un soir s’achevant en trou noir expédie sans ménagement dans les méandres du système judiciaire américain -comprenez en plein cauchemar. Pour préparer ce rôle, et notamment peaufiner son naturel et son accent, l’acteur est allé puiser à la source: « J’aime procéder en menant des interviews. Je rencontre beaucoup de gens, je les enregistre, et parfois je tombe sur quelqu’un qui peut représenter un bon point de départ. J’ai passé beaucoup de temps à Jackson Heights, dans le Queens, et notamment au contact de gens fréquentant un Youth Center baptisé SAYA, pour South Asian Youth Action. Les auteurs de la série étaient animés par un profond souci d’authenticité, voulaient refléter la réalité de la ville et j’adore, pour ma part, arpenter des univers qui me sont inconnus, à la recherche des détails qui font la personnalité de quelqu’un. »

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Jouer juste

Ses recherches ont également conduit Riz Ahmed à la prison de Rikers Island, où échoue son personnage, l’acteur veillant pour sa part à rencontrer un échantillon de personnes aux prises avec le système carcéral américain: détenus, bien sûr, mais aussi avocats, soutiens aux familles et autres. De son expérience de l’île-prison, l’acteur confie combien elle lui a ouvert les yeux par une accumulation de petites choses. « Un élément qui m’a frappé, à Rikers Island, c’est que tout le monde y est noir: les détenus, les gardiens, les policiers, sont tous noirs, sans exception. Je me suis plongé dans la problématique carcérale (…), et j’ai aussi pris la mesure du temps que pouvaient passer ces détenus en prison avant la tenue de leur procès. C’est à cette époque que l’on a parlé de l’histoire de Kalief Browder, un jeune homme ayant passé trois ans à Rikers dans l’attente d’un procès pour un crime qu’il n’avait pas commis, avec les cicatrices qu’il en a gardées. Le côté cruel des rouages de la justice est resté en moi. » Vérité blême dont la série se fait d’ailleurs l’écho avec un luxe d’authenticité –« Richard Price, son auteur, parle d’un monde qu’il connaît sur le bout des doigts. Au terme d’une projection à New York, les spectateurs n’arrêtaient pas de me dire combien The Night Of leur semblait réaliste. »

Nuit d’encre

The Night Of, créée par Richard Price et Steven Zaillan pour HBO. The Night Of s’invite dans les méandres du système judiciaire américain. Magistral…

The Night Of, cauchemar en série
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Entre Richard Price, ci-devant auteur de Bloodbrothers et The Wanderers, ainsi que de divers épisodes de The Wire parmi d’autres, et Steven Zaillan, réalisateur estimé doublé du scénariste de Schindler’s List et Moneyball notamment, l’association promettait des étincelles. C’est peu dire que le résultat est à la hauteur des attentes: inspirée de la série britannique Criminal Justice, de Peter Moffat, qu’elle transpose à Manhattan comme pour mieux l’amplifier, The Night Of, la mini-série qu’ils ont créée pour HBO, est un modèle du genre, polar plongeant en huit épisodes d’une même sombre densité dans les méandres du système judiciaire américain.

Tout commence par une soirée d’octobre 2014 lorsque Nasir Khan (Riz Ahmed, lire son interview page 28), étudiant d’origine pakistanaise ayant grandi à Jackson Heights, dans le Queens, « emprunte » le taxi de son père pour une descente à Manhattan. Un trou noir plus loin, et le jeune homme bien sous tous rapports émerge dans le brouillard des lendemains qui déchantent, pour découvrir que la jolie inconnue avec qui il avait passé la nuit a été sauvagement assassinée. Le début du cauchemar pour « Naz », que les circonstances accablent, et sur qui la justice sera prompte à refermer sa nasse. Une machine infernale à laquelle va tenter de le soustraire John Stone (John Turturro), avocat ne payant pas de mine et, de l’avis général, guère à la hauteur de la tâche qu’il s’est assignée…

Quadrillant la topographie new-yorkaise dans des nuances de noir et de gris, le générique de The Night Of en situe limpidement le propos, la série ne se bornant pas à démêler l’affaire criminelle, au demeurant passionnante, mais en explorant également in extenso les nombreuses ramifications, légales comme humaines. Les huit heures et quelques sur lesquelles elle se déploie ne sont certes pas de trop, qui semblent répondre à une logique implacable, aussi affolante qu’inéluctable en apparence. Si l’ensemble fonctionne idéalement, il le doit bien sûr à l’écriture de Richard Price qui ajoute à une efficacité éprouvée une précision millimétrée servie par un sens du détail s’appliquant aussi bien aux situations qu’aux personnages -les démêlés de John Turturro avec un eczéma galopant en apportent une démonstration distanciée. Semblant sortie tout droit des 70’s -on pense au cinéma d’un Sidney Lumet-, la mise en scène de Steven Zaillan renforce ce sentiment de réalisme et d’authenticité, l’impeccable distribution -Turturro, dans un numéro comme il les affectionne, Ahmed, impressionnant, mais aussi Bill Camp ou Michael Kenneth Williams, toujours justes- tenant lieu de cerise sur un gâteau bien amer pour le coup. De fait, ce voyage au bout d’une nuit d’encre laisse inévitablement un goût de cendre…

CRÉÉE PAR RICHARD PRICE ET STEVEN ZAILLAN. AVEC JOHN TURTURRO, RIZ AHMED, BILL CAMP. 8 X 1H ENVIRON, 3 BLU-RAY. DIST: WARNER. ****

À mille lieues, somme toute, de la saga Star Wars à laquelle il aura apporté sa contribution à la faveur de son spin-off, Rogue One. De la franchise imaginée par George Lucas, Ahmed concède avoir été amateur sans y être pour autant accro. « Je connaissais la mythologie, la ligne narrative d’ensemble et j’avais vu les films. Mais mon manque de familiarité avec l’univers de Star Wars m’a sans doute été utile: j’ai pu me consacrer à la réalité de chaque situation, sans avoir à supporter le poids écrasant des références. » Histoire, comme toujours, de jouer juste…

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