Quand les séries télé dépoussièrent l’Histoire

Un village français © Laurent DENIS / Tetra Media F
Nicolas Bogaerts Journaliste

Depuis le début de ce siècle, le nouvel âge d’or des séries a sorti l’Histoire de son formol, dépoussiéré les usages et les représentations.

« Filmer l’Histoire consistait pour le cinéma à rivaliser d’ambition épique avec celle-ci », a écrit le critique du 7e art Antoine de Baecque (1). Les séries du XXIe siècle ont tôt montré leur appétit pour les récits que la grande Histoire avait à offrir. Y recueillant comme dans un puits le ruissellement de mille récits que la muse Clio avait gardés au frais pour les show runners de Band of Brothers, Rome, Deadwood, Downton Abbey, The Knick, Un village français, Vikings, Versailles…

Trois axes soutiennent cette nouvelle relation: le désir d’une plus grande authenticité dans le rendu des époques, concrétisée par des moyens exponentiels et un nouvel intérêt pour l’historiographie; le fort potentiel narratif d’histoires riches en personnages illustres, en intrigues gorgées de sexe, de violence, de romance et de rebondissements; enfin, la capacité du passé à faire passer la pilule des questions politiques et sociales du présent.

The Crown
The Crown

Mythe national

Qu’elle ait pour cadre un moment historique donné qu’elle choisit de raconter par ses protagonistes, comme les Tudors (le règne d’Henri VIII d’Angleterre), Un village français (l’Occupation et ses conséquences) ou Rome (la fin de la République et le début de l’Empire) , ou bien qu’elle choisisse d’en extraire une réflexion sur la complexité des temps contemporains, comme dans Peaky Blinders, Boardwalk Empire ou Godless, la série historique s’adosse très souvent à un récit national. C’est même une tendance lourde si on regarde de près The Crown, Vikings, Last Kingdom ou le récent Brittania, qui questionnent la constitution des peuples, les mythes nationaux du XIXe siècle, la légitimité du pouvoir. Professeure à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’UCL, auteure en 2011 d’un ouvrage fouillé sur les séries télé (2), Sarah Sepulchre confirme l’intuition: « À partir du moment où un récit agrège des éléments historiques, ils seront forcément liés à des histoires nationales, car l’historiographie elle-même a longtemps privilégié cet axe. C’est parfois, d’ailleurs, de manière un peu dévoyée dans le cas d’une série comme Vikings , car il y a des simplifications nécessaires à la clarté du récit. Les séries en disent d’ailleurs plus sur l’époque actuelle que sur celle qui est revisitée. Dans un monde qui a perdu ses repères, c’est une manière de se retrouver. » Mettre l’Histoire en conformité avec le réel tout en occupant les débats du temps contemporain, l’exercice peut être périlleux et donner l’impression d’une relecture anachronique des faits historiques. « Les séries font toujours deux choses à la fois, parfois de manière contradictoire, répond Sarah Sepulchre. Elles doivent éveiller notre regard critique, ou nous encourager à le faire. Il faut leur reconnaître cette faculté de capter l’imaginaire et d’amener pas mal de gens à s’intéresser à l’Histoire, à se renseigner. Mais si on veut en retirer des enseignements, il faut une forme d’éducation aux médias, développer un regard critique, faire le tri. »

Cette fonction d’éducation par le divertissement a été admirablement mise en pratique en France par la saga Un village français, achevée en novembre dernier au terme de sept saisons qui ont mis des mots sur les zones de gris de l’Occupation en France. Saluées par la critique, la pertinence et l’exigence du contenu historique ne sont pas partagées par toutes les séries du genre, loin s’en faut. « Il y a des erreurs factuelles tout le temps, peu importe l’époque ou le genre, poursuit Sarah Sepulchre . Une série comme Urgences, malgré l’armée de consultants qui y a oeuvré, n’a pas été à l’abri d’incohérences. Le fait est qu’entre un geste dramatiquement porteur et un geste historiquement vrai, on choisit le premier. »

Rome
Rome

Se donner des rois ou des pharaons

Les créateurs de Rome, eux, ont choisi le second . Leur ambition a été de reconstituer rigoureusement l’époque et de déconstruire les images d’Épinal qui traînent encore dans l’imaginaire collectif: César ne clame pas « les dés sont jetés » lorsqu’il franchit le Rubicon, les nantis de l’Empire ne sont pas les seuls figures influentes d’une Histoire impériale qui s’écrit à l’horizontale: Titus Pullo le rustre et Vorenus le boutiquier donnent chair aux tensions politiques et sociales qui parcourent la République jusque dans ses marches. « Il s’agissait de redonner du lustre au peuple, pointe notre spécialiste . Et ça, c’est très américain. Car dans la culture américaine spécifiquement, le recours au fait réel -dans un thriller ou dans un drame- est lié au besoin d’information et de pédagogie. Le sociologue français Jean-Pierre Esquenazi explique très bien qu’aux États-Unis, les débats passent par tous les medias. En recréant un passé, les séries historiques facilitent une représentation des questions qui traversent la nation américaine. C’était le cas de Rome, qui parlait tout autant de l’Empire romain que de l’Empire américain. « Il faut bien qu’on se donne des rois ou des pharaons », disaient ses créateurs. »

La volonté de coller au présent peut même révéler des pans inconnus de l’Histoire. Godless, western féministe, offre des personnages de femmes vendant chèrement leur peau face à des brutes machistes. Rencontrée en avril à Canneseries, son actrice principale, Michelle Dockery, insistait sur la réalité historique du scénario: « C’est une Histoire qui est peu racontée mais à la fin du XIXe siècle, des dizaines de villes minières ont vu leur population masculine décimée par des accidents et les femmes, seules habitantes, ont dû composer avec une société prédatrice. C’est le point de départ pour raconter la puissance de la sororité. » Sarah Sepulchre observe : »En Europe, on se dit encore que la vraie Histoire se passe dans le sérieux des documentaires. La frontière est plus floue de l’autre côté de l’Atlantique, où les scénaristes font ce qu’ils veulent ou ont une grande capacité d’obstination. On l’a bien vu avec des séries comme Big Little Lies ou La Servante écarlate , dont les thèmes centraux n’auraient pu être abordés avec le même impact sous l’angle documentaire. La fiction est une tribune pour dire des choses. Les productions Netflix posent beaucoup de questions sur nos dirigeants… Les fictions qui mettent en scène une reine, un pharaon, un président ou un directeur d’entreprise ont la même fonction: nous faire réfléchir sur la notion de pouvoir. Il faut penser l’arrivée et le succès de The Crown dans un contexte comme celui-là. » Soit une époque qui questionne la gouvernance, la manière dont une personne arrive au sommet et y maintient une légitimité. Une époque qui questionne également la place du Royaume-Uni dans les grands ensembles trans-nationaux. C’est plus facile de le faire avec l’angle historique qu’en tapant frontalement sur Trump, Weinstein ou l’UKIP.

Vikings
Vikings

Transmission

L’imagination est une clé importante, et souvent peu consciente ou peu valorisée, du métier d’historien. Elle sert à combler les trous, à lier les éléments d’une analyse en attendant confirmation ou infirmation. La mise en images et en son de l’Histoire peut être une aubaine ou un risque. « L’Histoire est la délégitimation du passé vécu », écrivait l’historien Pierre Nora. Or, un scénario doit s’appuyer sur une dose significative de ce passé par la transmission ou l’apprentissage des images qu’il véhicule. Surtout quand ce passé est chargé de trahisons, coups de théâtre et renversements, une matière première abondante. Au risque d’une nouvelle instrumentalisation de l’Histoire? Tout comme il ne faut pas soigner un lupus à coups d’épisodes de Dr House, il faut accepter que les séries ne peuvent se substituer à un cours d’Histoire, précisément parce que la discipline historique ne se résume pas à fixer une époque en images. Elle cherche à établir des liens, dénouer les évolutions complexes des civilisations, sur des temps qui peuvent être relativement longs. En cherchant à reconstituer la complexité des évolutions humaines, elle porte évidemment à l’interprétation, au débat, aux analyses divergentes. « Ce sont avant tout de bonnes histoires, rappelle Sarah Sépulchre. Une série recherche surtout une bonne histoire à raconter avec des personnages forts. Mais on ne diffuse jamais une bonne histoire parce qu’elle est une bonne histoire en soi mais parce qu’elle l’est à un moment donné. Deadwood a été une vraie réflexion sur la façon dont les États-Unis se sont construits, sur le capitalisme, les médias… Hormis les problèmes de financement, pourquoi ne pas songer au même procédé pour la Belgique? » Encore faut-il la volonté culturelle et politique de se saisir de son propre passé, cette matière vivante et mouvante qui, en prenant forme, donne du sens à notre présent.

(1) Antoine de Baecque, Histoire et cinéma, Les Cahiers du Cinéma, 2008.

(2) Sarah Sepulchre (dir.), Décoder les séries télé, De Boeck Supérieur, 2011.

BBC, canal historique

Le vaisseau mère du service public britannique a été le premier à tabler sur la série historique. Aujourd’hui, elle allie audace et rigueur formelle.

Robin des bois, 1955
Robin des bois, 1955

Orgueil et préjugés, 1995
Orgueil et préjugés, 1995

Au coeur des années 50, la British Broadcasting Corporation produit une dizaine de period dramas, s’appuyant autant sur le registre légendaire que sur les faits historiques ou la satire sociale, posant ainsi les bases d’une identité forte en matière de fiction. Elle devra être une fenêtre d’apprentissage de l’Histoire, d’entretien du mythe de la nation britannique et de compréhension des enjeux du présent. Privilégiant l’adaptation de romans d’époque, son aura culmine en 1995 avec Orgueil et préjugés, tiré du roman de Jane Austen. Alors que de l’autre côté de l’Atlantique, le nouvel âge d’or des séries bat son plein, les années 2000 signent le creux de la vague pour la BBC, dont les productions semblent passéistes et plongées dans le formol. Le coup de semonce est proche.

La renaissance

Guerre et paix, 2017
Guerre et paix, 2017

Il arrivera le 26 septembre 2010, quand le premier épisode de Downton Abbey est diffusé sur le réseau privé ITV, concurrent de la BBC. La plongée grinçante et costumée dans les couloirs de la bonne société anglaise du début du XXe siècle donne des envies d’en découdre avec les codes rigides du genre, le mythe national rance, les héros propres sur eux. Dès 2011, la « Beeb » met le paquet et après quelques séries inédites chez nous, elle entame sa révolution industrielle dans les contre-allées obscures et ensanglantées de l’Angleterre, avec la phénoménale saga des Peaky Blinders. Nantie d’un casting de rêve (Cillian Murphy, Sam Neill, Helen McCrory, Paul Anderson), rythmée par ce que l’ère post-industrielle a produit de meilleur en rock (PJ Harvey, Nick Cave, Johnny Cash…), la série créée sur BBC Two part de l’histoire authentique d’un clan de gitans qui va étendre son influence depuis les hauts-fourneaux de Birmingham jusqu’au coeur de l’empire économique et politique britannique, pour revisiter l’Histoire de l’Angleterre contemporaine et mettre à jour sa face sombre.

L’Histoire continue

Troie: la chute d'une cité, 2018
Troie: la chute d’une cité, 2018

En 2015, en pleine ferveur Game of Thrones, la BBC ose la reconstitution rigoureuse et la critique des origines mythiques du royaume avec The Last Kingdom. Cet hiver, elle a adapté Guerre et Paix de Léon Tolstoï avec un casting là aussi prestigieux (Paul Dano, Lily James, Greta Scacchi) et un double souci de respect des formes du roman et de son cadre géopolitique (la campagne de Napoléon en Russie). Le résultat est une formidable réflexion sur la fin des grands ensembles politiques et de l’uniformité culturelle. Cette même uniformité a été attaquée frontalement avec Troie: la chute d’une cité (BBC/Netflix). Reconstitutant le récit de la guerre de Troie à partir de plusieurs mythes, la série a provoqué l’ire des puristes en transformant la cité de Priam en dernier bastion du matriarcat, Achille en Africain et les Amazones en garantes de la justice. Avec une dramaturgie grandiose et malgré quelques faux pas sentimentalistes, la BBC a, sur ce coup-là, écrit une page de l’Histoire de la télé.

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