Photo: quand la Chine s’éveille…

RongRong et Inri redéfinissent l'image de la Chine actuelle en détournant les images passées via des détails insolites ou provocants. © RongRong & Inri
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Aux Sony World Photography Awards londoniens, parmi les multiples regards sur le monde, celui du Pékinois RongRong et de sa Japonaise Inri installe une vision originale de l’Empire du Milieu. Honorée d’une outstanding contribution.

A la conférence de presse des Sony Awards, une interprète traduit en anglais les réponses chinoises de RongRong et d’Inri. Elles n’ont pas grand-chose des sensations mystérieuses de leurs images, explicitées plus loin dans ce papier. Voilà sans doute la raison de l’existence de la photographie: interagir avec le monde hors de la parole et du verbe. Les SWPA 2016 trient l’avalanche de 230103 images reçues de 186 pays, destinées aux trois compétitions: Professional, Open et Youth.Une charge forcément guidée par les séismes de l’actu, dont la crise majeure des réfugiés. Celle-ci est aussi vieille que l’humanité, mais les derniers mois en ont accéléré la gravité visible. Dans l’expo Sony tenue à la Somerset House jusqu’au 8 mai seulement (1), il y a donc cette série d’Angelos Tzortzinis qui s’arrête sur le désarroi des exilés lors de leur arrivée sur les îles grecques. Les instantanés de corps épuisés rappellent la souffrance, même si celle-ci a été vue et revue jusqu’au dégoût utile. L’autre moment fort, d’une réalité moins médiatisée, est l’oeuvre du photographe iranien Asghar Khamseh, sur les femmes victimes de jets d’acide. Si la douleur n’est pas forcément une matière visible, là elle l’est. Pleinement et horriblement, jusqu’à faire passer la demi-douzaine de victimes gravement mutilées pour des créatures prisonnières à jamais de leur infirmité gore. Khamseh a enlevé l’Iris d’or, sorte de Palmedes Sony, et cela constitue un signe important, presque politique. Le choc se mesure aussi, on le sait, par la distance entretenue envers la normalité. On quitte la représentation physique frontale des dysfonctionnements apparents pour un terrain d’autant plus pernicieux qu’il est anonyme: l’Allemande Sandra Hoyn saisit la vie de Dirk (nom d’emprunt, son visage n’apparaît pas) qui, depuis quatre ans et une rupture sentimentale, partage sa vie avec une poupée de silicone de taille humaine. Il lui parle, « lit son âme »et entreprend d’autres choses qu’on préfère ne pas savoir. Comme exacerbation de l’absurde et de la solitude, difficile de penser à pire.

Photo: quand la Chine s'éveille...
© Lucy Nicholson/Annick Donkers/Sandra Hoyn/Asghar Khamseh

Essorage Photoshop

En constatant que les Sony Awards ne présentent pas de photographe africain, essayons un pronostic de modernité photographique. Elle est peut-être dans la prise de hauteur abordée grâce aux drones: l’Américaine Lucy Nicholson survole la sécheresse californienne et en tire des clichés topographiques qui montrent ce qui reste invisible du sol. Comme ce terrain de golf très vert cerné par l’ocre blanc des sables ou ces propriétés avec piscines, confinées dans un paysage désertique digne du Sahara. Aussi photogénique qu’inquiétant. Si l’art du portrait ne se démodera pas, comme le noir et blanc humaniste des jeunes joueurs d’échecs du Tchèque Michael Hanke, une tendance typiquement 2016 consiste à virtualiser le réel et à en gommer toutes les aspérités esthétiques. Ainsi, la Canadienne Dina Goldstein et l’Anglaise Julia Fullerton mettent en scène des représentations qu’on jurerait sorties de jeux vidéo: dans des décors composés -une cuisine, une étable- les personnages paraissent aussi immaculés que pasteurisés. Essorées avec Photoshop, leurs peaux sans grain ni défaut prennent une allure figée, mécanique et, au final, totalement déshumanisée. Contraste avec les petits formats de l’Indonésien Fauzan Ijazah, photoreporter travaillant entre autres pour les Nations unies. Sur un sujet qui fait débat en Occident, il montre des femmes portant un foulard au naturel. Dénué de toute agressivitéou d’affirmation religieuse prosélyte, peut-être parce que les sujets sont réduits dans le cadre, rappelant qu’en photo, la distance peut être le message. La force de l’expo à la Somerset House est aussi sa faiblesse: les dizaines de photographes présentés -parfois par un exemple trop succinct de leur travail- donnent le sentiment d’ouvrir beaucoup de pistes, dont peu sortent complètement nourries. Ce qui permet de constater l’émergence globale de la photo d’Asie et la fascination que ce continent exerce, y compris sur les Occidentaux.

Zainu Bibi, 16 ans, réfugiée Rohingya originaire du Myanmar, à Bayeun, East Aceh, Indonésie.
Zainu Bibi, 16 ans, réfugiée Rohingya originaire du Myanmar, à Bayeun, East Aceh, Indonésie.© Fauzan Ijazah

Made in China

Une famille avec deux enfants pose sagement devant une maison: l’homme est debout, vêtu d’une longue chasuble traditionnelle chinoise, la femme assise laisse à découvert son ventre proéminent. Le détail racontant la famille qui s’agrandit est l’apanage de RongRong et d’Inri, qui mettent leur vie en photo sur fond de Chine actuelle. La pose serait classique s’il n’y avait le halo encerclant l’image, mix de couleurs et de teintes noir et blanc. Le brouillage de pistes du couple semble fabriquer un espace vieux-jeune, multipliant les références au passé sous un décalage contemporain. Comme dans leur version du corps en autoportrait, quasi une règle, qui montre Inri allongée sur RongRong, nus sur un mur planté devant un paysage grandiose. « Cette nudité nous a servis à fabriquer un langage commun alors qu’on ne pouvait pas parler la langue de l’autre », explique le couple sino-japonais récompensé par les Sony Awards. Ayant honoré des célébrités occidentales telles qu’Elliott Erwitt, Bruce Davidson ou William Klein, la compétition londonienne pratique cette année un intéressant glissement géosémantique sur l’éternel point d’interrogation qu’est la Chine. L’histoire commence dans un petit village du sud du pays où RongRong emprunte un appareil photo en se rêvant peintre. Trois tentatives (ratées) d’entrer aux Beaux-Arts plus tard, le voilà installé dans l’East Village, quartier pauvre et ouvrier de Pékin. On est en 1993 et deux mois de cours photo express suffisent à RongRong, plutôt prompt à fréquenter Zhang Huan et Ma Liuming, artistes aussi fauchés et inconnus que lui. Fleurissent alors sur les pierrailles du vieux Pékin des vagues de désirs transgressifs. Ils passent par des performances plus ou moins provocs, RongRong réalisant que « Pékin n’est pas vraiment cool ». D’autant que les autorités ne desserrent jamais les mâchoires: quand les performeurs se mettent à poil, on les fout en taule aussi sec. RongRong saisit la répression en photographiant les maisons sacrifiées sur l’autel des promoteurs partisans du tristounet habitat communiste, ces barres d’immeubles anonymes fatiguées d’avance: cela donnera les séries Ruins et Liulitun Beijing. Les gravats servent de théâtre visuel à RongRong bientôt rejoint par sa fiancée Inri: ainsi cette image de 2003 où le couple pose sur un balcon fleuri, solde restant d’un immeuble rasé. Trace supplémentaire de leur propre bio, eux-mêmes ayant été expulsés de leur logement voué à la démolition.

Photo: quand la Chine s'éveille...
© Andrea Rossato/Li Feng/Angelos Tzortzinis

Les trois ombres

Il y a dans le travail du couple une grande douceur plastique. Un sentiment vaporeux où s’entremêlent des versions pastel du noir et blanc et de la couleur. Même s’ils s’adressent à l’intransigeance du pouvoir chinois et à son mix hybride de communisme et de néo-libéralisme (…), le défi n’est pas frontal. Loin de la provoc d’un Aï Wei Wei médiatisant sa propre résistance, le couple joue d’un récit photographique, d’autant plus proche du conte que ses images prêtent aux fantasmes oniriques. Comme dans ce chromo où les deux partenaires paraissent en mariés idéaux, lui dans son costume mandarin, elle en kimono. Illustrant l’union de deux pays qui ont quand même pour habitude historique de se haïr (2). Le Japon s’est immiscé dans la vie de RongRong avec son exposition à Tokyo en 1999: la rencontre d’Inri et le voyage au mont Fuji « le libèrent de la pression chinoise ». La fusion allégorique des corps et des paysages donne l’impression agréable d’observer des images flottant entre plusieurs réalités. Celle en tout cas d’un quotidien sans cadeau fait aux artistes chinois: le pays de plus de un milliard d’habitants n’a ni musée ni collection photo, et RongRong et Inri tentent d’en combler les manques. D’où l’ouverture de leur galerie des Trois Ombres à Pékin et l’édition d’ouvrages proposant le regard photographique chinois contemporain. D’anonymes marginaux, RongRong et Inri sont aujourd’hui une force photographique qui parle de la Chine contemporaine d’une manière aussi originale qu’universelle.

LES IMAGES DE RONGRONG ET D’INRI SONT VISIBLES SUR WWW.RONGIN.COM

(1) WWW.SOMERSETHOUSE.ORG.UK/EVENTS

(2) LE JAPON A OCCUPÉ LA CHINE À PLUSIEURS REPRISES. EN 1937-1938, L’ARMÉE IMPÉRIALE JAPONAISE MASSACRE À NANKIN DES CENTAINES DE MILLIERS DE SOLDATS CHINOIS DÉSARMÉS, TUE ET VIOLE ENTRE 20.000 ET 80.000 FEMMES ET ENFANTS.

Belges, trois fois
Namibie, un pays qui porte le nom d'un désert, l'un des lieux les moins densément peuplés au monde.
Namibie, un pays qui porte le nom d’un désert, l’un des lieux les moins densément peuplés au monde.© Maroesjka Lavigne

Dans l’expo Sony, trois femmes, trois Flamandes, trois styles. Les images d’Annick Donkers (3e en catégorie Sport) vont chercher dans le catch hardcore un peu de jus sanglant qui, sous un aspect de grand- guignol masqué, provoque des blessures bien réelles. A l’opposé de cet extrême agressif, la Gantoise Maroesjka Lavigne (vainqueur de la catégorie Paysage) est partie en Namibie saisir les contrastes entre végétation et bestiaire animal: son rhinocéros blanchi par la sécheresse et son âne esseulé sur une route vers nulle part expriment bien le défi de rester vivant dans des environnements durs. Lavigne compose ses cadres avec finesse et technique, mais il lui manque peut-être la frivolité d’Olympe Tits (vainqueur du National Awards belge). Cette Anversoise à demi-marseillaise est récompensée pour son noir et blanc de mamys. Dont deux font des cheveux interminables de la troisième une sorte de parasol surréaliste. Magritte n’aurait pas désavoué ce moment de belgitude appliquée qui mérite une suite dans la même veine de légèreté scénarisée. Puisque mademoiselle Tits (« seins » en anglais, comme le fera remarquer publiquement une porte-parole des Awards) est également danseuse et chorégraphe dans la vie.

GESTES ABANDONNÉS D’OLYMPE TITS, DU 29/04 AU 29/05 À EYELOCO, BERCHEM.

Puzzle chinois

Immédiatement, on pense à cette image de 1949 de Cartier-Bresson sur les derniers jours du Kuomintang, parti opposé aux communistes qui se repliera sur Taïwan: des Chinois écrasés dans une file d’attente pour acheter de l’or, refuge mirage d’un monde qui s’écroule. Et puis on songe au travail de ces autres Français, Marc Riboud et Patrick Zachmann, dont la Chine devient le terrain de jeu et d’enjeu d’une vie. Pourtant, le médium photographique est aussi une pratique des Chinois en Chine, au moins depuis le XIXe sous l’influence notable des missionnaires. Comme partout ailleurs dans le monde, l’argentique y sert la mémoire immédiate, surtout celle des familles de la classe moyenne qui peuvent s’offrir une pose chez le photographe. L’histoire chinoise reconstituée par la photo a longtemps peiné à quitter le témoignage exotique ou ethnique: en tout cas dans sa perception occidentale, approximative face à la complexité d’un pays dont elle ne saisit ni la langue ni les traditions. Parfois, l’image de la Chine -déjà réduite et fractionnée- disparaît simplement des radars. C’est le cas lors de la Révolution culturelle quand Mao, pour sauver sa propre peau, décide de livrer la hiérarchie communiste et les parangons du pouvoir politique, sauf lui bien sûr, à la vindicte organisée de la jeunesse et des Gardes rouges. Comme aujourd’hui pour les fiefs de l’Etat islamique ou hier chez les talibans d’Afghanistan, la Chine devient alors -entre 1966 et 1976- une image de propagande insidieuse et contrôlée, à la mise en scène orwellienne. Cette expérience engendrera pourtant des accidents formidables, comme le travail de Meng Zhaorui, photographe officiel de l’armée chinoise, saisissant littéralement l’Histoire, celle qui ne sera vue en Occident que bien plus tard. Il faudra la répression de la génération Tian’anmen de 1988 pour que le monde extérieur prenne conscience que la Chine est autre chose qu’un régime poststalinien où les généraux à casquettes mégalos portent d’impurs rêves capitalistes. RongRong et Inri s’inscrivent de toute évidence, et avec poésie, dans cette clarification historique.

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