Festen: quand le public passe à table et enfile le costume d’acteur

Les acteurs de Festen évoluent dans un espace circulaire organisé autour d'une table oblongue. © marc antoine
Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

La conception de la répartition entre scène et salle peut profondément bouleverser une représentation théâtrale. Adaptée du fameux film de Thomas Vinterberg, la pièce Festen retrace un repas de famille qui tourne à l’aigre, et dont une partie des spectateurs seront – littéralement – les convives.

Aller au théâtre pour se retrouver à manger à la table des acteurs ou presque? C’est bien ce qui risque de vous arriver si vous prenez un ticket pour Festen (1), adaptation théâtrale du film du même nom de Thomas Vinterberg, un projet audacieux de l’acteur, metteur en scène et producteur bruxellois Alain Leempoel. Dans le chapiteau en bois installé spécialement à cette occasion sur le site de l’hippodrome de Boitsfort, pas de scène traditionnelle, mais un espace circulaire organisé autour d’un point central: une table oblongue accueillant seize personnes. Dix tables de huit personnes se déploieront tout autour, au même niveau: de quoi accueillir des spectateurs, invités eux aussi au repas, partageant le même menu que les acteurs.

Il fallait casser le principe du quatrième mur, casser le rapport traditionnel scène-salle

Casser la frontière nette séparant la scène de la salle dans les théâtres: le principe n’est pas nouveau, qui entend perturber les habitudes des spectateurs, d’autant plus qu’il s’accompagne souvent d’une proximité troublante avec les artistes. Est-ce pour renforcer cette expérience unique du contact humain si spécifique aux arts de la scène? Toujours est-il que de plus en plus de spectacles proposent des dispositifs d’immersion où la frontière entre artistes et public s’estompe, en frôlant parfois la disparition totale.

Sur le même pied

« Pratiquement parlant, je ne pouvais pas organiser le repas pour ces 80 personnes en même temps que le spectacle, confie Alain Leempoel à propos de son projet Festen. Il y aurait alors eu des temps morts techniques, pour servir et desservir les assiettes. Sans compter le bruit que les gens font en mangeant. Mais entre 19 heures et 20 h 30, les spectateurs seront mis en condition puisqu’ils vont vivre une série d’événements qu’ils vont retrouver ensuite pendant la représentation, avec un effet flash-back. » Tout comme dans le film auquel fut décerné le prix du Jury à Cannes en 1998, l’action de la pièce se déroulera lors d’un grand banquet, une fête somptueuse célébrant les 60 ans du patriarche Helge. Les spectateurs mangeront donc en décalé, à partir de 19 heures alors que le spectacle proprement dit commence à 20h30. Ces dix tables sont elles-mêmes entourées de gradins circulaires, pour une jauge totale de 400 personnes. Festen se donne donc à 360°, selon un procédé hérité des arènes antiques et toujours de tradition au cirque. Plus encore que le bifrontal (deux gradins se faisant face de part et d’autre de la scène), l’espace à 360°, en particulier quand le public reste dans la lumière, engendre un sentiment de communauté forte parmi les spectateurs qui, de tous côtés, sont confrontés à leurs semblables, les émotions des uns et des autres se faisant écho sur les visages.

Dans le dispositif circulaire de Festen, Alain Leempoel (ici à gauche en répétition avec Michel Kacenelenbogen) cherche la plus grande proximité possible avec le public.
Dans le dispositif circulaire de Festen, Alain Leempoel (ici à gauche en répétition avec Michel Kacenelenbogen) cherche la plus grande proximité possible avec le public.© marianne grimont

Cette proximité que beaucoup semblent rechercher, Alain Leempoel l’a voulue dans Festen pour retrouver la sensation éprouvée lors de la découverte du film de Vinterberg, porte-étendard du fameux manifeste du Dogme95. « Festen a été pour moi un choc absolu, se souvient le metteur en scène. Il y avait dans ces images tournées caméra à l’épaule une manière on ne peut plus proche de filmer. On avait presque l’impression d’être présent à cette soirée. J’ai trouvé ça vraiment génial. » En 2003, Alain Leempoel assiste à Paris à une adaptation du film pour la scène, mais n’est pas convaincu. « Je me suis dit que le matériau ne passait pas au théâtre. Mais l’idée me trottait en tête. J’ai relu le texte de l’adaptation et pensé qu’il fallait essayer autant que faire se peut de transposer le Dogme95 au théâtre. Il fallait casser le principe du quatrième mur, casser le rapport traditionnel scène-salle. »

Mais si une organisation circulaire de l’espace est relativement simple en danse, où le corps dans son ensemble importe, le dispositif au théâtre est bien plus périlleux du fait de l’importance de la visibilité des visages et de l’audition claire de la voix des acteurs. Cela peut fonctionner dans des espaces restreints, comme pour le western surréaliste Y a pas grand-chose qui me révolte pour le moment, de la Clinic Orgasm Society, créé en février dernier au théâtre Varia, où quelques dizaines de spectateurs encerclaient trois cowboys rassemblés – ici aussi – autour d’une table. Pour Festen et sa jauge de 400 personnes, Alain Leempoel a recours à un cameraman qui filme la fête. Aux moments opportuns, les images seront projetées sur deux écrans pour que les spectateurs les plus éloignés de l’action puissent tout de même en savourer les détails.

Festen, un anniversaire où on ne fera pas que rire.
Festen, un anniversaire où on ne fera pas que rire.© marianne grimont

Comment réagira le public?

Ceux qui ont vu le film se souviennent certainement de la sensation de malaise qui va grandissant, jusqu’au final dérapant complètement. Sans déflorer l’intrigue, on sait qu’on ne va pas faire que rire à l’anniversaire d’Helge. Alors, comment réagira le public invité aux tables? Il y a là une imprévisibilité que l’équipe tente d’anticiper le mieux possible. « Le sujet n’est absolument pas confortable, reconnaît Alain Leempoel. Les acteurs doivent tenir compte de réactions éventuelles des spectateurs. Chaque acteur a une mission en cours de spectacle s’il faut intervenir. Si quelqu’un se lève et s’en va, il ne s’agit pas de l’en empêcher, mais de prendre acte de tout ce qui se passe. »

Quant à savoir si cette proximité ne va pas justement effrayer une partie du public, redoutant d’être pris à partie, Alain Leempoel est confiant. « En tant que producteur, je sais que quand une proposition sort un peu des sentiers battus, il y a heureusement une curiosité fabuleuse des spectateurs. Pourquoi va-t-on sur les montagnes russes à la foire? Pourquoi veut-on avoir la tête à l’envers? Parce que l’émotion humaine est le moteur de notre raison d’être. On n’a pas toujours envie de se confronter à sa douleur, d’accord, mais on a quelque part toujours envie de se tester. Mon Graal, c’est d’arriver à mettre en scène ce spectacle de manière à ce que l’ensemble des spectateurs se sentent concernés, surpris, émus, éventuellement terrorisés par le sujet. » Et pour ce projet, Alain Leempoel le sait, tout va se jouer sur le bouche-à-oreille. Les premières dates de la série seront capitales.

(1) Festen (déconseillé aux moins de 14 ans): du 31 août au 30 septembre sur le site de l’hippodrome de Boitsfort à Uccle. www.theatrelepublic.be

Alors on danse

La danse contemporaine semble de plus en plus encline à opter pour une disposition circulaire qui envahit et perturbe l’espace traditionnellement réservé aux spectateurs. Quelques exemples récents.

Invited et son cordon bleu mouvant: une autre manière d'envisager l'espace.
Invited et son cordon bleu mouvant: une autre manière d’envisager l’espace.© Danny Willems

La démarche n’est pas sans rappeler les origines immémoriales de la discipline, des danses populaires collectives en cercle aux danses autour du feu: au dernier Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, le chorégraphe et danseur brésilien d’origine japonaise Eduardo Fukushima traçait la danse lente, presque méditative, de son solo Tituló em Suspensão, au centre de la salle où les spectateurs, ne voyant pas, lors de leur entrée, de chaises disposées dans l’espace, s’étaient assis d’eux-mêmes par terre, tout autour du danseur initialement immobile. Dans une longue rotation, Fukushima se mouvait à quelques centimètres de son public, certains devant parfois reculer, ou déplacer leur sac, pour lui faire place.

Cette contiguïté désacralisante était aussi au coeur de Dumy Moyi, solo où le Français François Chaignaud surgissait de l’ombre au milieu de spectateurs ne sachant absolument pas où se placer, en l’absence de tout repère, dans une salle complètement vide. Le danseur, presque nu mais harnaché de diverses parures, se déplaçait sans cesse dans l’espace, faisant et défaisant de manière espiègle les grappes de spectateurs autour de lui, qui tentaient aussi, tant bien que mal, de ne pas passer dans la lumière du spot porté par un technicien lui aussi en mouvement constant.

Ce concept à mille lieues du fauteuil de velours rouge vissé au sol se retrouvait dans Danse de nuit de Boris Charmatz, « performance nocturne pour l’espace urbain », qui avait occupé, lors du Kunstenfestivaldesarts de 2017, le Parking 58, en plein coeur de Bruxelles, et un terrain appartenant à Sibelga, à Forest. Même principe: une danse creusant elle-même sa route au milieu d’un public légèrement décontenancé, éclairée par des techniciens se déplaçant en portant des projecteurs. Sauf que chez Charmatz il n’y avait pas un danseur, mais six! Un concept artistique au petit goût de chaos, qui laissait à chaque spectateur la liberté de ses mouvements, choisissant de s’approcher d’un danseur pour ensuite passer à un autre. Un peu comme dans une exposition, où c’est le visiteur qui décide de la forme et du timing de son parcours. La Belge Anne Teresa De Keersmaeker a d’ailleurs expérimenté, en 2015, une formule hybride entre chorégraphie et exposition muséale: Work/Travail/Arbeid, dansé pendant neuf semaines au centre d’art contemporain bruxellois Wiels. Une expérience hors norme ensuite présentée notamment au Centre Pompidou à Paris et à la Tate Modern de Londres.

Mais la palme de la proximité revient sans conteste à un spectacle du chorégraphe Seppe Baeyens créé en février dernier au KVS à Bruxelles (et qui y sera proposé à nouveau du 7 au 10 février 2019). Implanté dans un espace vide à l’exception d’une zone réservée aux musiciens, Invited s’organise autour d’un long boudin bleu servant d’unique siège commun et que tous, danseurs et spectateurs, déplacent à plusieurs reprises pour transformer l’espace scénique. Jetant un flou total entre les artistes et les regardeurs, avec un casting mêlant les âges et les origines, mais aussi pros et amateurs, cette proposition participative proche de l’utopie « invitait » (d’où le titre) avec bienveillance tout le monde à la danse, courant, sautant, porté et portant.

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