Dans la Flandre indépendante de la série «The Best Immigrant», les titres de séjour se gagnent à la télé: «On s’est demandé si on allait trop loin»

Dans The Best Immigrant, un jeu télé permet de gagner son permis de séjour en Flandre. © TOON AERTS
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Dans The Best Immigrant, alors que le gouvernement flamand déporte tous ceux qui ne sont pas nés sur son sol, une poignée de candidats participent à un jeu télé pour gagner un permis de séjour.

The Best Immigrantde Cristina Poppe et Raoul Groothuizen

Disponible sur BE TV
Drame avec Jennifer Heylen, Charlotte Timmers, Farouk Ben Ali. 5 épisodes de 45 minutes. Tous les jeudis à 20h30 sur Be 1, à partir du 8 janvier.

LA cote de Fous: 3,5/5

La Belgique a vécu. La Flandre est indépendante et tous ceux qui n’y sont pas nés sont expulsés. Alors que des centres de détention temporaire ont été créés, que les rafles se multiplient et que les arrestations sont pratiquées jusque dans les écoles, un couple d’enseignants est invité à participer à un jeu télévisé pour tenter de remporter un permis de séjour. Enfermés dans une maison et filmés en permanence, les candidats s’affrontent sur des épreuves de cuisine, des questions de culture générale (qui était le capitaine des Diables Rouges à la Coupe du monde au Mexique?) et d’orthographe (faut-il un ou deux n à «mayonnaise» en néerlandais?)… Série provocante mais grand public, ambitieuse et bien faite, The Best Immigrant joue avec les codes de la satire sociale, du thriller et de la téléréalité. Un divertissement dystopique qui appelle au débat. Quelque part entre Hunger Games, Squid Game et Black Mirror

La série a déjà fait beaucoup de bruit au nord du pays. Dans The Best Immigrant, le royaume n’existe plus. La Flandre a pris son indépendance et ceux qui n’y sont pas nés sont renvoyés dans leur pays d’origine. «L’idée remonte à 2018 et à la première présidence de Donald Trump, raconte Cristina Poppe, cocréatrice et coscénariste avec Raoul Groothuizen. On avait essayé d’en faire quelque chose mais c’était délicat, compliqué et controversé. C’est pourquoi on a abandonné l’idée pendant quelques années. La série raconte l’histoire de citoyens devant participer à un jeu télévisé pour ne pas être expulsés. A l’origine, on avait imaginé des candidats qui devaient concourir pour entrer en Flandre. Renverser le paradigme a rendu le propos plus actuel et important.»

La série a vu le jour grâce à la Streamz Academy, un programme de développement lancé en 2023 par la plateforme flamande Streamz pour dénicher de nouveaux scénaristes, les former, les accompagner et les aider, durant un an, à concrétiser une idée en concept prêt à être produit. «En 2018, trouver des producteurs était compliqué, explique Raoul Groothuizen. Quand la Streamz Academy a vu le jour, tout le monde était le bienvenu à condition que le projet soit un thriller. Avec Cristina, on s’est dit qu’il fallait actualiser ce qu’on avait, l’adapter au genre et participer. On nourrissait très peu d’attentes parce qu’on savait d’expérience que c’était une idée polémique.» The Best Immigrant a pourtant été choisi parmi 534 pitches. Sanne Nuyens (Beau séjour, The Twelve, Beau rivage) a endossé le rôle de coach et les a aidés à affiner leurs idées, devenues scénario avec la société de production Caviar.

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Donald Trump et les Etats-Unis, où une loterie permet à des migrants sélectionnés au hasard par ordinateur de remporter une carte verte, n’ont pas spécialement servi de modèle aux scénaristes. «Les partis d’extrême droite partagent souvent cette rhétorique d’envahissement, de reprise de contrôle, de réappropriation de leur pays, énoncent d’une seule voix Cristina Poppe et Raoul Groothuizen. Le cas des Etats-Unis est marquant. Mais la série n’est pas basée sur l’exemple d’un seul pays ou parti politique. L’extrême droite a essaimé aux quatre coins de la planète. C’est vraiment un mouvement mondial qui nous a inspirés. Il y avait tellement d’histoires de ce genre.» «Je me souviens notamment d’un gars (NDLR: Mamoudou Gassama, en 2018) qui avait reçu la nationalité française pour, je pense, avoir sauvé un enfant des flammes, épingle Cristina. Tout ça a nourri cette idée qu’il fallait être le meilleur pour être accepté quelque part.»

Beaucoup d’autres choses, grandes ou petites, les ont inspirés. Notamment les vrais concours et télécrochets dans lesquels les candidats doivent se construire une histoire ou un passé tragique pour survivre dans la compétition. «On a combiné tout cela avec les politiques d’immigration de plus en plus strictes.» Il faut dire que pendant la fabrication de la série, la réalité les a rattrapés et a dépassé la fiction. «Ce fut effrayant de développer un projet comme celui-là en voyant ce qui était en train de se passer autour de nous, avoue Raoul Groothuizen. Notamment la manière dont les gens se faisaient chasser des Etats-Unis

«On ne doit pas être parfait pour appartenir à là où l’on vit. On doit juste être soi.»

Un avertissement

Le premier jour de tournage, le 20 janvier 2025, a coïncidé avec la deuxième investiture de Trump. «Les arrestations ne sont arrivées que plus tard. Mais elles n’ont pas traîné», note le réalisateur Michael Abay, monté à bord du projet alors que Cristina et Raoul avaient déjà remporté la Streamz Academy. «J’aimais beaucoup l’idée, enchaîne-t-il. Du jamais-vu à la télévision flamande. J’avais d’ailleurs voté pour eux quand le projet était encore en compétition. Je n’étais pas impliqué et je ne savais pas que je le deviendrais. J’ai des origines éthiopiennes. Mais je pense que n’importe qui avec d’autres racines ressent ce sentiment qu’il faut toujours faire ses preuves. Essayer d’être le meilleur Belge possible. C’est une impression qu’on a, mais aussi, parfois, une impression qu’on nous donne. Ça ne devrait pas être le cas. C’est ce que cette série veut raconter. On ne doit pas être parfait pour appartenir au lieu où l’on vit. On doit juste être soi. Faire de son mieux.»

Raoul Groothuizen est néerlandais, mais avec des racines indonésiennes et plus précisément moluquoises: «J’ai aussi été inspiré par ce que ma famille, mes parents, mes oncles et tantes ont vécu. Le fait d’habiter dans un pays et essayer d’en faire partie. Avec toutes les difficultés que ça charrie. Ce besoin d’être meilleur que les autres pour être accepté et cette difficulté de l’être vraiment.»

De leur propre aveu, s’ils devaient la réécrire maintenant, leur série ne serait pas la même. «Mais je suis content qu’on l’ait tournée avant, assure-t-ils. Parce que c’était notre vision. Notre vision de ce à quoi pourrait ressembler le futur. On voit The Best Immigrant comme un avertissement. La série commence d’ailleurs par une citation. « La série n’est pas basée sur des événements réels, mais sur une réalité qui se rapproche trop près. » On espère que ça n’ira jamais aussi loin. On verra ce que nous réserve l’avenir.»

Un message d’humanité

Au moment de parler de leurs références, Cristina Poppe et Raoul Groothuizen ne se font pas prier. Ils expliquent avoir pensé à des films comme The Lobster et des séries comme Severance. Puis aussi à des programmes dystopiques comme Hunger Games, Battle Royale, La Servante écarlate, The Truman Show ou Black Mirror. «Ces trucs de science-fiction qui parlent de société, d’humanité…» Years and Years les a inspirés aussi. Le plus compliqué avec ce genre de sujet épineux reste de trouver le bon équilibre. «On voulait rendre les situations réalistes. Que le public les trouve gênantes. Qu’il soit un peu blessé par ce qui se passe dans la série. Mais pour y arriver, il fallait faire attention aux éléments satiriques. Veiller à ne pas exagérer. Avec les producteurs, on s’est demandé si on allait trop loin… »  

Producteurs exécutifs de The Best Immigrant, Adil El Arbi et Bilall Fallah (Black, Rebel…) n’ont pas accordé qu’une caution au projet. «Ils ont aidé à trouver un ton dès le trailer, rembobine Raoul. Quelque chose qu’on a utilisé pour écrire la série. Adil a été impliqué dans l’écriture des épisodes. et dans le casting. Il a donné des retours. Beaucoup de retours.» Pour Michael, il fut comme un mentor. «Il était dans un autre pays en train de tourner un film. Mais il regardait notre travail du jour et on communiquait par messagerie vocale. Il est beaucoup venu dans la cellule d’édition et on a énormément parlé de comment on voulait raconter l’histoire. Une histoire dans laquelle tout le monde pourrait se retrouver. Que tout le monde devait comprendre. Adil sait comment toucher un large public.»

Le public, The Best Immigrant espère le faire réfléchir. «Le message le plus important de la série, c’est de voir les immigrés et tous ceux qui fuient leur pays comme des gens. Des gens qui méritent tous d’être traités comme tels. Comme des êtres humains qui ont besoin d’aide, de réconfort, de sécurité. C’est un message d’humanité.»

«On ne change pas un raciste; un raciste sera toujours un raciste.»

Vision extrême de la réalité

La Flandre est-elle prête à être confrontée dans son salon aux dangers de telles décisions politiques? «Je pense que certains le sont et d’autres pas, sourit Raoul Groothuizen. J’ai vu de bonnes réactions. Et pas seulement de gens de couleur. Je ne pense pas que tout le monde voie la même chose et se rende toujours compte du racisme à l’œuvre. Beaucoup pensent qu’il est direct et flagrant. Ce n’est pas le cas. J’espère qu’on peut convaincre certaines personnes que le monde et les gens sont plus complexes qu’ils le croient. Les candidats dans la série seraient probablement amis s’ils n’étaient pas en compétition. C’est le système qui les en empêche, qui les oblige à s’affronter. C’est le cas dans la série et dans la vraie vie. On se sent parfois en compétition avec des gens de notre communauté pour se sentir accepté.»

La série joue avec les codes de la satire sociale, du thriller et de la téléréalité. © TOON AERTS

En attendant, le Vlaams Belang a montré les dents. Selon Filip Dewinter qui parle de «propagande multiculturelle déguisée en fiction», le programme donnerait une image simpliste «d’une Flandre raciste gouvernée par l’extrême droite, c’est-à-dire le Vlaams Belang, où tous les étrangers seraient expulsés…» Et ce, dans le but d’«influencer négativement les électeurs». «The Best Immigrant montre une vision extrême de la réalité, commente Cristina. Le fait que quelqu’un pense qu’on parle de lui et de son parti dit plus d’eux que de notre série. Pour moi, on ne change pas un raciste. Un raciste sera toujours un raciste. C’est davantage sur les microagressions du quotidien dont les gens n’ont même pas conscience qu’il s’agit de travailler. En montrant toutes ces petites blagues qu’on commence à ignorer, à trouver normales.»

«La série est dure avec les personnages, parachève Michael Abay. Elle rappellera sans doute des expériences traumatiques à certaines personnes de couleur. Mais j’espère qu’elle ouvrira les yeux à d’autres. Qu’elle réunira les gens. On veut un monde dans lequel chacun puisse vivre ensemble. Pas un monde dans lequel on vit côte à côte. La discussion est importante. Il faut qu’on parle de notre société. Tout n’est pas parfait, on le sait, mais au moins parlons-nous.»

«La réalité a un peu rattrapé la fiction»

Professeur de sciences politiques à la VUB et à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles, Dave Sinardet décrypte la série dystopique flamande et la met en perpective.

Quel regard jetez-vous sur The Best Immigrant?

On ne voit pas beaucoup de satire politique dans les séries en Belgique. Notamment en Flandre. C’est sans doute lié à une peur d’être à la fois trop engagé, trop mordant, trop pointu, trop critique. Je suis assez content qu’une série, parfois de manière un peu caricaturale  mais je pense que c’est le but, ose questionner de la sorte certaines tendances politiques. The Best Immigrant part clairement d’un point de vue, on pourrait même dire d’une forme d’activisme. C’est aussi une satire des médias. Elle critique une logique commerciale médiatique qui ne se soucie pas de considérations éthiques tant qu’elle rapporte de l’argent. Elle interroge également plus philosophiquement la responsabilité individuelle. Le fait de s’opposer ou pas à un système politique en place. C’est à la fois une analyse politique et sociétale. Les temps s’y prêtent. Elle aborde beaucoup de questions fondamentales dans un style très accessible et peut provoquer la discussion, le débat et la réflexion chez ceux qui la regardent.

Quelles réactions a-t-elle a suscité en Flandre?

«Jusqu’ici, politiquement, je n’ai vu que celle de Filip Dewinter (NDLR: député Vlaams Belang). Je crois que Tom Van Grieken (NDLR: président du Vlaams Belang) est consciemment resté discret sur le sujet. Probablement parce qu’il réalise que ce n’est pas dans son intérêt. De par sa réaction, Dewinter semble confirmer que The Best Immigrant parle de son parti. Van Grieken ne veut pas rentrer dans cette logique. Il a juste dit, je pense, qu’il était déçu qu’un de leur slogan ait été utilisé… Dewinter, en revanche, qualifie la série de «propagande pour la multiculturalité». Mais il incarne la frange la plus radicale de son parti et les créateurs de la série veulent clairement critiquer, ou plutôt mettre en garde, contre les formations d’extrême droite. Du côté de la NVA, critiquer donnerait l’impression qu’on se reconnaît.»

Entre l’écriture de la série et sa sortie, Donald Trump a expulsé à tour de bras, l’extrême droite triomphe aux quatre coins du monde et l’Europe durcit sa politique migratoire. Qu’est-ce que cela dit de la société?

Que la réalité a un peu rattrapé la fiction. En ce sens, c’est forcément effrayant. Ce qui se déroule dans The Best Immigrant ressemble toutefois moins à ce qui se passe en Flandre qu’à ce qui se produit aux Etats-Unis. Notamment avec les déportations. L’idée de réaliser un jeu télé similaire à celui que raconte la série a existé de l’autre côté de l’Atlantique. Trump semblait d’ailleurs trouver que ce serait potentiellement une bonne idée. En Belgique, en 2024, tout le monde évoquait le fait que le Vlaams Belang pourrait accéder au pouvoir, du moins dans un gouvernement flamand. Ça ne s’est pas produit. Aujourd’hui, les chances ou les risques que ça arrive sont beaucoup moins élevés qu’il y a deux ans. Cependant, un peu partout, les grandes tendances, les grandes évolutions, les politiques –pas nécessairement menées par des partis d’extrême droite d’ailleurs– s’alignent. On se dirige vers une droitisation. C’est assez clair dans le monde en général. Notamment sur les questions d’immigration. Tout le monde vire à droite. Même les partis classiques dans beaucoup de pays européens… La série est aussi assez représentative de notre époque dans le sens où j’ai parfois eu l’impression, ces dernières années, de vivre dans un épisode de Black Mirror. Les Etats-Unis montrent que les choses peuvent évoluer fortement et rapidement.

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