Le regard d’un vrai urgentiste sur la série médicale à succès «The Pitt»

The Pitt débarque déjà pour une deuxième saison. Décryptage avec un urgentiste sériephile. © HBO MAX
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Immersion dans le milieu hospitalier en mode 24 heures chrono, The Pitt débarque déjà pour une deuxième saison. Décryptage avec un urgentiste sériephile.

The Pitt (saison 2)de R. Scott Gemmill et John Wells

HBO Max
Drame médical avec Noah Wyle, Patrick Ball, Katherine LaNasa. 15 épisodes de 45 minutes. A partir du 9 janvier.

La cote de Focus: 4/5

Le pitch de The Pitt est simple et son dispositif sacrément efficace. Chacun de ses épisodes raconte une heure de boulot aux urgences du Trauma Medical Center de Pittsburgh et chacune de ses saisons retrace une éreintante garde de 15 heures. Un an après son apparition sur les écrans, le docteur Robby (l’impeccable Noah Wyle), ses collègues et ses internes sont de retour pour une journée de folie. Des scènes parfois bien gores. Pas vraiment de retenue. Un peu d’humour. Mais pas des masses. Des plaies, des détenus, du sang, des morts et des touchers rectaux… Redoutable série médicale, saillante, à l’os, The Pitt résume la réalité des soignants en première ligne, chronique leur quotidien et évoque les problèmes structurels et humains du système hospitalier américain. A vos gardes…

Trente ans après avoir secoué le monde des séries et des soins de santé, John Wells, le producteur mais aussi scénariste et réalisateur d’un certain nombre d’épisodes d’Urgences, revenait l’année dernière avec un nouveau drame médical et une visite d’un jour pas piquée des vers à l’hôpital. The Pitt raconte en temps réel le fonctionnement du Trauma Medical Center de Pittsburgh. Un service des urgences surchargé et endetté où le sang coule à flot et le stress règne en maître. S’il n’est pas question de come-back, de reboot ou de spin-off, l’acteur Noah Wyle qui incarnait jadis le docteur John Carter dans Urgences fait le trait d’union entre la mythique série des années 1990 (331 épisodes au compteur) et la petite dernière de HBO Max.

Montrer le métier

Amateur de séries, Romain Dewilde est chef adjoint des urgences au Centre hospitalier de Maubeuge. «Beaucoup de séries médicales découlent d’Urgences. Elle a amené un regard différent sur le milieu au petit écran. Parce qu’avant, la médecine à la télé, c’était essentiellement La Clinique de la Forêt-Noire et des séries sentimentales à deux balles. On voyait beaucoup de romance mais pas cette volonté réaliste, cette idée finalement de montrer un métier. Urgences, The Pitt ou même l’humoristique Scrubs, qui quand je commençais à faire mes stages à l’hosto racontait exactement ce que je vivais, ont recours à des consultants médicaux. Après Urgences, même Grey’s Anatomy qui tombait dans la caricature utilisait des cochons pour les vues d’opération… Parce que ça doit rentrer dans le cahier des charges. A un moment, tu dois avoir un mec avec un bras coupé. Un truc un peu trash.»

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Intense, bien ficelée, en adéquation avec le terrain, The Pitt en est l’une des plus dignes héritières. «The Pitt, pour moi, c’est Urgences 2.0. Urgences au goût du jour, en plus moderne, avec des écrans, des tablettes et le format de 24 heures chrono.» Tout en sachant qu’entre 1994 et 2025,  la télé et notre façon de la regarder ont changé. «Dans Urgences, on avait déjà des grosses plaies et des effusions de sang. On s’y est un peu habitués, certes. Mais quand on regardait la série le dimanche soir sur France 2, c’était sur une télé cathodique. Pas spécialement avec une bonne qualité d’image. Maintenant, les gens ont des grands écrans, de la 4K et des home cinémas. Il y a aussi une évolution dans la fabrication des séries. Une amélioration des techniques et des effets utilisés. Ça rend les scènes plus impressionnantes et vraisemblables

«Des trucs de dingues ne nous tombent pas constamment dessus.»

Le but n’est toutefois pas que les téléspectateurs fassent des syncopes dans leur salon. «Certains prennent du plaisir à voir des bras ou des jambes coupés. Mais pas uniquement. La santé a toujours rendu les gens curieux. La santé est quelque chose d’assez intime qui nous est propre et ils aiment voir l’envers du décor. Ce qu’on montre à l’écran n’est d’ailleurs pas aussi gore que ce à quoi on est parfois confronté. Un collègue est par exemple sorti pour une femme qui s’était fait écraser une jambe par un poids lourd. Il y a des choses qu’on ne peut pas montrer. Ce n’est pas tant de la censure que de la pudeur. D’autant que ça ne sert à rien.»

En attendant, le découpage de The Pitt colle plutôt bien à son sujet. Au rythme, au flux, à l’activité d’un service urgentiste. «Il est clair que ça ne s’arrête jamais. On passe constamment d’une salle d’examen à l’autre. On est quasiment toujours en action sans trop savoir ce qui nous attend. Après, il faut quand même se dire que dans un épisode d’une heure de The Pitt, il y a une dizaine de jours de prises en charge chez nous. A Maubeuge, on a entre 100 et 135 admissions aux urgences et une dizaine d’interventions Smur quotidiennes pour quatre médecins et trois internes. Il y a un peu de criminalité, des accidents de la route et des accidents agricoles. Mais des trucs de dingues ne nous tombent pas constamment dessus.»

Des consultations en hausse

Au-delà de ses images chocs et de ses situations exceptionnelles, The Pitt brosse un portrait assez complet du métier et en dit mine de rien assez long aussi sur la société américaine. «De manière toujours plutôt dramatique. Tu ne regardes pas The Pitt pour rigoler. Mais quand l’équipe annonce un décès et propose le don d’organes, par exemple, c’est vraiment comme ça que ça se passe.»

La série s’attarde aussi sur les relations à l’intérieur même des services. «A côté du mec qui débarque avec trois balles dans le buffet, il y a toujours des enjeux narratifs. Les personnages de la série sont quasiment tous des archétypes. L’interne qui a les dents longues. Le gamin qui ne paie pas de mine mais connaît vachement bien son truc. La nana un peu TDAH qui a du mal à interagir avec les patients. Ça peut parfois sembler un peu too much. Mais c’est ce qui fait qu’on identifie les personnages et ça donne envie de s’impliquer dans leur journée.»

Si Thomas Lilti, ancien médecin, a démontré avec Hippocrate comment faire transparaître à l’écran un vécu professionnel qui soit le plus véridique possible («parce que c’est quelque part l’authenticité que les spectateurs vont chercher»), la plupart des séries médicales sont américaines. «Je crois qu’il y a déjà une question de fascination. Parce que l’accès à la médecine aux Etats-Unis est plus compliqué que chez nous. Il y a, j’imagine, sans doute un petit fantasme là-dessous. C’est peut-être également une question d’argent. En France et en Belgique, se donnerait-on les moyens d’ouvrir de la sorte les portes de l’hôpital? Je ne sais pas. On a peut-être aussi un peu plus de pudeur. Les Etats-Unis sont nourris au spectacle. C’est un peu moins le cas chez nous.»

Ces nombreuses séries ont-elles suscité des vocations? «Je ne sais pas. Peut-être. Pourquoi pas? Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’on fait face à une augmentation croissante du taux des consultations aux urgences. C’est indéniable. C’est environ du 4% par an depuis 1996. Plusieurs facteurs interviennent. Notamment la raréfaction de soins en ville. Mais j’ai aussi l’impression que le fait d’avoir vu une quantité florissante de séries médicales, d’Urgences à Dr House en passant par Grey’s Anatomy, qui montrent les soins et comment on les fait, a amené l’hôpital dans le salon des gens et a désacralisé les urgences. La familiarisation a dû participer au phénomène.»

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