Augustin Trapenard, passeur de lettres

La littérature dans la peau? Augustin Trapenard s’est fait tatouer un peu partout sur le corps des citations de William Faulkner, de Marguerite Duras, de Jean Genet, de Virginia Woolf ou encore de F. Scott Fitzgerald… © Delphine GHOSAROSSIAN / FTV
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Depuis le 7 septembre, Augustin Trapenard remplace François Busnel à la présentation de La Grande Librairie. Long entretien avec un lecteur et intervieweur passionné, coqueluche bibliophile du paysage audiovisuel français.

Il est chez lui, entouré de bouquins. Du sol au plafond. À ne pas voir la couleur des murs. Il est midi. Augustin Trapenard est tout entier dans la conversation mais il ne tient pas en place. Il se promène d’une pièce à l’autre, s’allume une clope, se fait un café. Ce jour-là, l’hyperactif lit et regarde les qualifications de l’US Open. Il a grandi à Wimbledon et y a même appris à jouer au tennis, sa deuxième grande passion. Né le 3 avril 1979 dans le 15e arrondissement de Paris, fils d’un banquier reconverti dans l’élevage de chevaux et d’une enseignante, le journaliste culturel, découvert il y a dix ans sur le plateau du Grand Journal, est devenu le visage enthousiaste de la littérature sur le service public. Conversation au long cours…

Comment se retrouve-t-on à la tête de La Grande Librairie?

Je ne suis plus un jeunot. Même si j’aimerais bien. Ça fait quinze ans que j’ai la chance d’exercer mon boulot d’intervieweur à la fois en presse écrite, à la radio et pour la télé. Pour Le Magazine littéraire et Elle. Puis sur France Culture et France Inter. Sur Canal+ et France Télévisions. Mon expérience a compté, j’imagine. Mais il y a aussi une envie très forte de ma part. J’ai grandi avec les émissions de Bernard Pivot. C’est toute une tradition littéraire et médiatique française, une exception même, que de programmer en prime time à la télévision pendant une heure et demie des interviews d’écrivains. Pour moi, ça relève à la fois de l’honneur et de la vocation. Ce modèle de Bernard Pivot me hante et m’a donné envie de faire ce que je fais. Le troisième point, c’est un choix. Un choix d’affinité. François Busnel, qui a créé La Grande Librairie et en reste le producteur, est comme un grand frère pour moi. Quand j’ai créé 21 cm, mon émission de littérature sur Canal, il a toujours été d’une grande générosité. Avec cette idée que plus il y a d’émissions littéraires mieux c’est. Une grande histoire d’amitié et de bienveillance.

Qu’est-ce qui vous distingue? Qu’est-ce qui va changer?

Nous ne sommes pas les mêmes lecteurs. Chaque lecteur est unique. Et nous ne sommes pas les mêmes personnes. On n’a pas la même encyclopédie. On n’a pas la même histoire personnelle, la même éducation, la même formation. Je n’ai pas le même âge non plus. Je suis un peu plus jeune. Mais on a des tropismes en commun. François est un américaniste et j’ai réalisé des études d’angliciste. On partage un goût certain pour la fiction et la place qu’on a envie de donner à la littérature. Mais aussi un grand éclectisme. Dans Boomerang (son rendez-vous culturel, pop et piquant qu’il a mené de 2014 à juin dernier sur France Inter, NDLR), j’ai pu me le permettre tant au niveau des genres que des publics. Je ne suis pas opposé à faire entrer, dans La Grande Librairie, de la littérature de l’imaginaire, des littératures de genre. Mais également du poche, des beaux livres. Et pourquoi pas la bande dessinée et le manga. J’ai une curiosité qui m’est propre. Mais j’ai aussi un sens de la télévision qui m’est venu avec Canal+. Une télé un peu plus produite. Ce qui va surtout faire la différence, c’est ma tonalité, mon enthousiasme, ma joie. Un mot pas trop éloigné du mot jouissance, et c’est comme ça que j’envisage la littérature. Après, il y a le parti pris de l’émotion que j’ai toujours essayé de mettre en valeur. Il est important pour moi d’envisager les écrivains comme des êtres sensibles autant que des êtres de pensée.

Vous faites tous deux un peu figure d’exception dans le PAF…

François est un lecteur attentif mais aussi un grand observateur de nos métiers. Il écoutait Boomerang et m’envoyait des messages à la fin des émissions pour me dire s’il avait aimé. En France, beaucoup de journalistes se veulent aussi romanciers. L’un des points communs qu’on a, François et moi, c’est que nous ne sommes pas des écrivains. On n’est pas des artistes. On défend un métier d’intervieweur littéraire, de passeur, de lecteur. C’est le grand malentendu qui existe face au journalisme culturel. Et en particulier face à l’interview culturelle. Je suis frappé du mépris que beaucoup, y compris certains de nos confrères, peuvent afficher face à ce métier. Je désespère devant les questions superficielles et accessoires. Le “Pizza ou hamburger?” adressé à un rappeur américain qui pourrait te raconter l’histoire de Detroit. Ces futilités tuent nos métiers. D’autant qu’elles font deux ou trois millions de vues et que c’est là que les responsables de promo envoient leurs artistes. Nous, on défend la complexité, la construction, le travail qui précède une émission. Des grandes émissions culturelles qui ont pu être réalisées en France, peu ont été portées par des gens dont c’est le métier. La base de notre boulot, c’est de croire en la parole de l’artiste. L’écrivain a quelque chose à dire sur le monde. Dans sa parole anarchique, dans sa parole trébuchante. Ce n’est pas la parole de l’expert, du journaliste, du politique qu’on entend partout. C’est une parole qui hésite, une parole qui tremble. Une parole qui dit beaucoup de choses à mon sens sur le monde aujourd’hui.

Quel regard jettes-tu sur le traitement de la culture à la télé et son évolution?

Bernard Pivot avait cette chance et cette immense responsabilité d’être dans un paysage audiovisuel avec peu de chaînes et peu de tribunes. Ce que je remarque, c’est que la littérature à la télévision s’est totalement disséminée. Aujourd’hui, on a dans chaque émission, sans doute pour des raisons de paillettes, une petite chronique ici ou là de 1 minute 30. Je le dis d’autant plus facilement que c’est ce que je faisais au Grand Journal. Il ne faut pas se plaindre. Ce n’est pas une attaque, c’est un constat. C’est intéressant à observer. Mais la séquence, la rapidité, l’effervescence, le tout tout de suite, il faut s’en méfier. La Grande Librairie résiste avec sa longueur, sa profondeur, sa place privilégiée dans les grilles. On assiste à des métamorphoses pour le moins inquiétantes de certains arts. Le cinéma est à mon avis en grand danger. Il risque de disparaître. On peut faire semblant que ça continue comme avant, mais il suffit de regarder les chiffres de ces dix dernières années pour se rendre compte qu’on a un problème. Il faut agir. Il ne faudrait pas qu’il arrive la même chose à la littérature. L’émission, c’est notre façon à nous d’aider. Quand j’ai commencé la télé, Michel Denisot m’a dit cette phrase qui me hante encore aujourd’hui: “Tu vas faire ce qu’il y a de plus difficile: parler de la littérature à la télévision.” Comment parler de quelque chose qu’on ne peut pas montrer. C’est un défi. Et ça m’excite terriblement. Comme je suis excité par l’interview impossible, celle de quelqu’un qui a du mal à parler.

Depuis 2008, François Busnel a incarné La Grande Librairie.
Depuis 2008, François Busnel a incarné La Grande Librairie. © GETTY IMAGES

C’est quoi une bonne interview justement?

C’est une interview qui parle à ceux qui la regardent et qui l’écoutent. C’est une interview qui leur ressemble. Je me dis toujours quand il ne s’est pas passé grand-chose dans un entretien que c’est de ma faute. Que je n’ai pas pu produire suffisamment la parole. Tout le monde a quelque chose à dire. Il faut juste trouver les moyens pour faire sortir cette parole. Pour la délivrer, sans mauvais jeu de mots.

Tu as présenté une émission sur le cinéma: Le Cercle. À la base, tu es un enfant des salles obscures ou de la littérature?

De la littérature, sans aucun doute. Dans la mesure où c’est l’art qui m’a accompagné toute ma vie. C’est par là que j’ai commencé. J’ai étudié la littérature, je l’ai enseignée. Je suis un pur produit de l’Éducation nationale. Je me suis ouvert à d’autres formes d’art par curiosité, par passion. Mais je suis davantage un mélomane qu’un spécialiste de musique. Davantage un amateur de danse qu’un expert de la chorégraphie. La littérature m’accompagne. Elle va de pair avec une formation. Une expérience.

Es-tu un enfant de la télévision ou de la radio?

Je viens d’une famille où on ne regardait pas beaucoup la télé. Sauf les grands-messes qu’étaient Apostrophes, Bouillon de culture… Les Nuls aussi. Mes parents nous autorisaient à regarder Canal. Ça leur correspondait et ça les amusait. Ils étaient contents qu’on grandisse avec cette chaîne-là.

Dans ton rapport à la littérature, il y a un déclic, une révélation, un coup de foudre?

J’ai toujours énormément lu. J’avais fait la promesse à mon grand-père, quand j’avais 9 ans, de lire tous les livres du monde. Promesse que je n’ai pas tenue évidemment. On ne vas pas se mentir (rires). La lecture vers 10 ou 11 ans des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, qui m’a énormément accompagné, a été un catalyseur pour moi. J’ai compris avec ce livre que la littérature allait m’ouvrir des portes, des chemins, des vies, des territoires auxquels je n’avais pas forcément accès. J’ai commencé ma thèse -que je n’ai jamais terminée- sur Emily Brontë. La lecture de Faulkner, vers l’âge de 20 ans, m’a aussi beaucoup chamboulé. Parce que je me suis rendu compte qu’on pouvait faire des diamants avec des mots. Que c’était un art de l’orfèvrerie. Que la beauté pouvait surgir. Ce que j’ai constaté aussi en lisant Virgina Woolf, que Faulkner admirait d’ailleurs.

Tu es parrain de l’ONG Bibliothèques Sans Frontières. Ça signifie quoi et quel en est l’enjeu d’après toi?

Ça a changé ma vie. J’ai été contacté il y a quatre ans et demi par son fondateur, Patrick Weil, un grand historien de l’immigration. Il écoutait mon émission, connaissait mon travail dans les médias et m’a proposé de les soutenir. Ça m’intéressait si c’était pour les suivre sur leurs programmes. Ils m’ont envoyé à Palerme dans un centre d’accueil pour réfugiés. Puis autour du monde. Que ce soit en Colombie, en Jordanie ou au Bangladesh. Au Burundi, où on a un programme magnifique avec des enfants des rues, ou aux États-Unis, avec un programme dans les lavoirs automatiques. Parce qu’on s’est rendu compte que les populations noires les plus précaires avaient comme lieu de sociabilité privilégié les Lavomatic. On a aussi deux tiers de nos programmes en France. La mission est très simple: promouvoir l’éducation, l’information et la culture auprès des personnes les plus vulnérables quelles qu’elles soient et dans le monde entier. À travers ces actions, j’ai pu comprendre que la culture, quand on l’envisage avec générosité, partage, précision et efficacité, peut avoir un impact monumental sur des communautés et des populations. Pendant des années, j’ai dit dans des studios de radio et de télévision que la culture changeait le monde. J’en avais l’intuition mais je n’en avais pas véritablement la preuve. C’est le cas avec Bibliothèques Sans Frontières. J’ai énormément appris en allant à la rencontre de ces gens pour qui la culture est un enjeu fondamental.

À quoi va ressembler votre première?

J’ai construit un plateau autour de quatre livres que j’aime beaucoup et qui me paraissent importants. Je vais insister sur une jeune romancière, Blandine Rinkel, qui, avec Vers la violence, signe un livre extrêmement fort de la rentrée littéraire. Elle sera accompagnée par Virginie Despentes. Je trouve important qu’elle fasse chez nous sa première intervention visuelle pour parler de ce livre événement. Il y aura aussi Laurent Gaudé, dont le livre traite de violence et de réconciliation, le thème qui parcourra cette première émission. J’accueillerai également Lola Lafon. Elle a écrit un texte absolument inouï sur une nuit passée dans la Maison Anne Frank.

Quelle est ta marge de liberté par rapport aux maisons d’édition?

Elle est totale. Je ne suis lié à aucun éditeur. J’ai toujours travaillé comme ça, en me protégeant. Pour une raison assez simple: je me suis rendu compte très vite que c’était une forme de piège. D’ailleurs, c’est quelque chose que Bernard Pivot et François Busnel m’ont toujours dit: « Protège-toi des maisons d’édition. Protège-toi des éditeurs. Fais ce que tu veux. Lis le plus possible. Et choisis en ton âme et conscience. » On se protège comment? En ne les voyant pas. Je ne partage pas ma vie avec quelqu’un qui fait ce métier. Je partage ma vie avec un agent immobilier. En réalité, je n’ai pas d’ami dans l’édition. Je vois ma sœur (directrice littéraire chez JC Lattès, NDLR) deux fois par an et, quand on se voit, on ne parle pas de littérature.

Tu es un peu devenu le chouchou des médias. Comment tu vis et vois tout ça?

J’ai commencé dans un Canal+ extrêmement regardé qui menait une politique de talents. Ces talents, Le Grand Journal les mettait en avant. En faisait, sinon des stars, des célébrités. Ça relevait de son marketing. C’est quelque chose avec lequel j’ai appris à vivre. Je ne suis pas Brad Pitt non plus. Quand les gens me croisent dans la rue, ce qu’ils me demandent, c’est quel livre ils doivent lire. Ce qui fait hurler de rire mes amis étrangers. C’est là qu’on voit l’exception française.

La Grande Librairie, tous les mercredis à 21h, sur France 5.

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