L’art avant et après (5/6): la Liberté guidant le peuple

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Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Durant tout l’été, l’art contemporain remixe les maîtres de la peinture.

En 2019, à l’occasion de son exposition In Nomine Artis à la galerie Strouk (Paris), le street-artiste Brusk (Saint-Priest, 1976) réalise une série de tableaux rendant hommage à des œuvres incontournables de l’histoire de l’art. Parmi celles-ci, le Lyonnais choisit de revisiter l’une des toiles majeures d’Eugène Delacroix (1798-1863): La Liberté guidant le peuple (1830). Imaginée dans un même esprit de monumentalité, même si un peu plus réduite que l’originale (200 x 250 cm alors que, pour rappel, le chef-d’œuvre du Louvre s’étend sur 260 x 325 cm), la composition puise sa vibration à même une actualité troublée. «J’ai peint cette toile juste après le mouvement des gilets jaunes, précise l’intéressé. La dimension qui m’intéressait était celle du peuple se mobilisant afin de ne pas laisser disparaître des acquis hérités de la Révolution. Je souhaitais conserver la force de la peinture de Delacroix tout en me l’appropriant avec mes coulures et déchirures. J’ai axé mon travail sur le plaisir de retrouver la finesse et la qualité du chef de file du romantisme français.» L’œil attentif distingue le mélange de peinture aérosol, d’acrylique et de feutres gouachés d’un talent ici au sommet de sa maîtrise. La palette très dripping style, dominée par un effet dégoulinant, suggère une lecture pessimiste du devenir historique. Ces coulures invitent à mesurer une dissolution, un fléchissement de l’allégorie en raison de ce que Nietzsche aurait qualifié d’«éternel retour du même». Sans doute ce phénomène de réalité qui «tourne en boucle», selon les mots de cet artiste représenté en Belgique par la Mazel Galerie, suggère-t-il que l’idéal démocratique, toujours à remobiliser, s’use à l’heure de la surveillance généralisée et de l’économie financiarisée. «La voix du peuple, le besoin d’autodétermination sont de plus en plus bafoués», commente l’artiste urbain. Toujours est-il que deux ans plus tard, au moment du premier tour de l’élection présidentielle française, Brusk s’est fendu d’une édition papier de l’œuvre (59,9 x 74,9 cm). Comme une invitation à diffuser la nécessité de monter au front, de ne pas déposer les armes.

© BRUSK

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