«Ligne ouverte»: quand la libre antenne radio s’invite au théâtre

Au Théâtre de Poche, Ligne ouverte donne à voir la radio, les ondes libres et les paroles délivrées.

Ligne ouverte est le premier spectacle théâtral du réalisateur Vassili Schémann. Un spectacle qui donne à voir la radio, les ondes libres et les paroles délivrées. Sans esbroufe.

On rencontre Vassili Schémann en amont de sa création, dans les locaux d’[e]utopia, la compagnie d’Armel Roussel, à deux pas du grouillant marché de Noël de Bruxelles. C’est là qu’avec les comédiens Chloé Larrère, Anthony Ruotte et Gabriele Simonini, ils répètent les textes de Ligne ouverte. Plateau quasi nu sous les toits, trois chaises, trois comédiens en tenue de tous les jours, et le texte, seulement le texte, toujours le texte. Sublimé, porté, transcendé par «eux», ces acteurs que Vassili a appris à aimer tant «ils se mettent à nu», donnent tout et font vibrer les mots et les émotions.

Car Ligne ouverte est une aventure humaine pour Vassili Schémann. Le jeune réalisateur français installé à Bruxelles, qui a étudié à l’Insas, est d’abord et avant tout un homme de cinéma. Mais fils de comédienne et metteuse en scène, il est allé à bonne école pour le théâtre. Pour lui, le matériau de Ligne ouverte –des dialogues intimes ouverts au public des ondes– appelait forcément le passage par les planches, au direct du théâtre, à cette intimité partagée qui rappelle celles des ondes libres. Et puis, comme il le confie, il aime la direction d’acteurs dans son essence la plus simple. D’ailleurs, parmi ses nombreuses casquettes, il enseigne à de futurs comédiens. Pour le reste, Ligne ouverte est une histoire de rencontre(s), de coup de foudre, de hasard aussi, peut-être. «Tout a commencé alors que je préparais mon prochain long métrage, dont le sujet parle indirectement de radio», rembobine-t-il. Sans vouloir trop divulguer de l’intrigue de ce dernier, il avoue être tombé, en faisant des recherches sur le sujet (les dialogues intimes d’interviews) sur le livre Ligne ouverte: au cœur de la nuit, de Gonzague Saint Bris (Livre de Poche, 1980), qui revient sur les témoignages d’auditeurs.

Petites et grandes histoires

Retour dans les années 1970. Gonzague Saint Bris est l’animateur de l’émission Ligne ouverte, sur Europe 1. Le «rendez-vous de la parole libre en France, une émission phénomène, à minuit, qui cueille les témoignages des noctambules en manque d’écoute, de conseil». D’humanité aussi, d’abord et avant tout. Des échoués de la nuit, révoltés, angoissées, tenus par les secrets, les doutes et les envols de toutes sortes. En 1979, le journaliste et écrivain en tire le bouquin susmentionné, qui résonne aujourd’hui chez Vassili Schémann. C’est qu’à l’époque, Gonzague Saint Bris a alors à peu près l’âge du réalisateur et metteur en scène. Un peu moins de 30 ans. Un point commun. Et pas le seul…

«C’est la première open line, une écoute qui va chercher l’intimité de la personne.» Et Vassili, ça, ça lui parle, lui qui adore entamer la conversation avec des inconnus, en rue. D’ailleurs, secrètement, il rêverait de faire pareil, une ligne ouverte… Alors il enquête, rencontre la famille de Gonzague, décédé dans un accident de voiture en 2017, ses ayants droit, des personnes qui ont travaillé ou fait des thèses sur les lignes ouvertes. D’emblée, l’adaptation théâtrale est une évidence. «Parce qu’ on se parle l’un à l’autre, dans ces textes. Mais il y a un public. L’open line est une intimité complète de contenu, tout en sachant qu’on est écouté.» Comme au théâtre. CQFD.

«Les récits de vie de ces personnes des seventies sont intensément politiques.»

 

De la pensée au concret

Vassili Schémann constitue un minidossier à partir de ses recherches, qu’il envoie à plusieurs théâtres. Touché par le sujet, Olivier Blin, directeur du Théâtre de Poche, lui répond directement. Ils se rencontrent, et c’est le début de l’aventure de Ligne ouverte.

Le deal de départ? Une économie sur les décors, mais dix semaines de répétitions rémunérées pour pousser le jeu le plus loin possible. Au plateau, il y a la recréation de ce texte écrit par Vassili à partir des archives radio, de Ligne ouverte et d’autres émissions de nuit. Un travail «à nu» des comédiens, qui interprètent, sans esbroufe, tour à tour, 30 personnages différents. Les costumes sont simplissimes, la lumière arrivera à la fin des répétitions, «mais elle est très importante». Essentielle, pour éclairer l’ouvreuse de ciné porno, le thanatopracteur, le fou au nœud papillon, la femme qui a vécu Auschwitz, la jeune fille qui confie sa première fois, l’homme amoureux d’un prêtre, la femme qui lévite, le soldat en permission, l’autre qui a des envies de meurtre, le cheminot seul le jour de Noël, entre autres.

Sur scène, les comédiens, et c’est tout. Des voix qui disent, se répondent, tentent de comprendre… ou de convaincre. Des vies qui se révèlent, se croisent et puis, disparaissent. Des moments forts, tendres, uniques. «On pleure, on rit… c’est tout ce que j’aime, poursuit Vassili. Le texte est politique en soi, je ne voulais pas l’appuyer davantage, il contient tout. Il est ancien, mais les émotions, les situations sont actuelles. Les récits de vie de ces personnes des seventies sont intensément politiques.»

Ce qui fonctionne dans Ligne ouverte? L’effet radio. On a tout à imaginer. Puis il a raison, Vassili. Les comédiens donnent tout. A nu, ils offrent leurs émotions, au service des personnages qu’ils incarnent. «C’est juste leur corps, leur voix qui accouchent des personnages. Ici, on n’est pas frustré comme au cinéma, où la technique a tendance à manger la réalité. On est figé par la technique, on ne peut pas reproduire autre chose tous les soirs.» A ce cinéma, il concède seulement l’apport du fin travail sur les lumières, pour lequel il a conçu des moodboard scène par scène, sublimé par les connaissances plateau de Laurent Schneegans. La résultat est à découvrir au Poche. Pour frissonner et voyager, comme derrière un poste de radio la nuit, mais devant des planches de soirée.

Du 6 au 24 janvier, au Théâtre de Poche, à Bruxelles, puis en tournée en Belgique jusqu’en mars.

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