Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Netflix Boulevard

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Le monde du cinéma traverse une période de turbulence qui laissera des traces. Il faut sans doute remonter à l’irruption du parlant à la fin des années 1920 pour trouver un choc d’ampleur équivalente. Comme à l’époque, c’est une innovation technologique qui a allumé la mèche. Le parallèle avec la révolution qui a balayé l’industrie de la musique il y a une bonne dizaine d’années est d’ailleurs tentant. L’arrivée des Spotify, Deezer et autres juke-box digitaux a rebattu les cartes et transformé en profondeur l’économie du secteur, comme aujourd’hui les plateformes de streaming du type Netflix, Prime Video ou Disney+ bousculent les modèles de financement et de consommation traditionnels des films. Avec pour résultat hier une chute libre des ventes de CD, aujourd’hui une désaffection des salles. Selon le bilan annuel du Centre du cinéma et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le box-office a ainsi plafonné en 2021 à 7,5 millions d’entrées, contre… 20 millions en temps normal.

Où sont passés les habitués des sorties ciné? Réponse: dans leur canapé, à “binge watcher” des films et des séries sur leurs écrans plats dont la taille n’a cessé de croître pour atteindre des formats qui se rapprochent de plus en plus du petit écran de cinéma. Un catalogue étoffé et disponible à la demande combiné à un matériel vidéo et audio de pointe ont réduit cruellement le différentiel d’expérience qui justifiait la dépense et le déplacement en salle. Même si bien sûr, il manquera toujours dans son salon la dimension sociale et collective d’une séance publique. Et aussi cette magie, cette élévation d’esprit que seul le cinéma est véritablement en mesure de transmettre et que Godard a résumée d’une formule cinglante: “Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse.

Le Covid est aussi passé par là bien sûr. Il brouille d’ailleurs le diagnostic. Les exploitants s’accrochent à l’idée que la pandémie est la cause principale de la désaffection qui frappe tous les pays européens. C’est vrai mais en partie seulement. La “simple grippe” comme l’appelait Maggie De Block a accéléré un mouvement plus profond de repli dans sa bulle qui a profité d’une nouvelle donne technologique pour s’enraciner, et qui va obliger les salles à se réinventer. D’autant que contrairement à ce qui s’est passé dans le secteur musical, l’implosion du modèle économique se double pour le 7e art d’une mutation esthétique, voire épistémologique. Certes, le streaming a boosté l’écoute de singles et on a vu se multiplier les playlists mais la grande lessive numérique n’a pas détrôné le format de l’album.

Dans le monde de la fiction audiovisuelle par contre, le long métrage n’est plus le mètre étalon absolu. La série art et essai s’est imposée en peu de temps comme un genre cinématographique à part entière. La preuve, elle s’invite régulièrement dans les festivals comme Cannes ou Venise et on ne compte plus les cinéastes de classe mondiale qui ont franchi le Rubicon. “Je ne considère jamais mes films comme du cinéma ou de la télévision, mais comme des fictions”, déclarait récemment Olivier Assayas dans Télérama à l’occasion de la diffusion de sa série Irma Vep, adaptation de son propre film. Pour ces réalisateurs, la série est le prolongement du cinéma par d’autres moyens. “Ça me permet de raconter autre chose, pas nécessairement mieux que dans un long métrage, mais différemment”, précisait-il.

Or, pour des raisons évidentes de durée, ce cinéma au long cours ne trouve pas sa place dans les salles. La télévision connectée a donc non seulement dévié le flux mais elle a boosté un mode narratif qui leur échappe. La double peine. C’est dire si les enseignes vont devoir faire preuve de créativité pour arracher la génération Netflix à son sofa. En inventant des modèles collaboratifs comme au Kinograph? En se recyclant en partie dans le jeu vidéo? À moins que le vent ne tourne dans l’autre sens. Le choix de Paolo Sorrentino, un autre converti, de ne plus travailler avec Netflix entretient cet espoir. On attend impatiemment le film -ou la série- de David Fincher (qui auscultait l’envers de l’âge d’or hollywoodien dans Mank) sur le sujet…

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