Vies vinyles: quatre vinylophiles nous racontent leur passion au temps du corona

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Cette année, le Record Store Day est organisé à trois dates différentes – dont le 26 septembre dernier- mais Covid plus sorties peu marquantes égal demi-flop. Pas de quoi décourager les vinylophiles.

Bizarrerie. Scinder l’unique journée supposée événementielle du Record Store Day (RSD) -lancé en 2008 en Amérique du Nord- où, partout dans le monde, les magasins de disques indépendants délivrent des centaines de vinyles exclusifs, pressages en couleur, pochettes spéciales, en trois dates: 29 août, 26 septembre et 24 octobre. L’info n’est pas forcément passée auprés du public, d’autant que la date initiale de l’événement -18 avril- a d’abord été repoussée au 20 juin, puis à la fin août. « L’année dernière, à l’ouverture du Record Store Day, on devait avoir 75 personnes qui faisaient la file à la première heure devant le magasin. Cette fois-ci, lors du premier des trois jours, fin août, il ne devait probablement pas y avoir plus de quinze clients… Les gens étaient en vacances, ou ne connaissaient pas la date. Ou n’étaient simplement pas attirés par les sorties proposées. » Dédé, sexagénaire ultra-documenté et pilier historique de Caroline Music, opère depuis le magasin bruxellois situé juste en face de l’Ancienne Belgique. Et il atteste que le dispositif 2020 d’un RSD réparti en trois jours n’est pas une sinécure. Après une double annulation de l’événement, le RSD souffre visiblement d’une ambiance où le corona s’ajoute à une confusion temporelle et, fait peut-être plus important, à des sorties vinyles apparemment moins événementielles que ces dernières années. Julien, cogérant du Pêle-Mêle de Waterloo, témoigne: « Vu les conditions d’accueil du public, la séparation de l’entrée et de la sortie, lavage des mains, la nécessité de prendre un panier, on s’est dit qu’il n’y avait pas une véritable possibilité de recevoir les gens dans de bonnes conditions. Au-delà de l’aspect structurel, il y a aussi le fait que la scission du RSD perturbe les amateurs, d’autant que les sorties proposées cette année -genre des 45 tours Bowie hors de prix- ne semblent pas forcément pertinentes ou attractives. » Nous avons contacté une demi-douzaine de disquaires bruxellois, pourtant renseignés comme participants 2020 sur le site belge de Record Store Day: ils disent qu’ils n’en seront pas cette année. Bizarre donc.

Xavier, 39 ans

Xavier 39 ans
Xavier 39 ans© PHILIPPE CORNET

« Mon père achetait un album par semaine, entre 1967 et 1982, un rituel. J’avais toujours plein de disques à la maison, du jazz, de la soul, du prog, du jazz-rock. Et quand j’ai commencé à en acheter, vers 1997, c’est le hip-hop et la musique club-électro qui étaient là, surtout par le maxi. J’ai commencé à acheter de nouveaux disques uniquement sur ce format-là, notamment du rap bruxellois… » Deux décennies plus tard, ce quasi-quadra, ingé commercial de formation, travaille à temps partiel à l’Atelier 210 et puis, aussi, comme DJ sous le nom de Funky Bompa. D’où une collection d’une dizaine de milliers de plaques glanées en grande partie sur des brocantes: « C’était la boîte de Pandore où, pour 10 euros, tu ramenais 20 pièces, ce qui n’est plus vraiment possible aujourd’hui. Je n’avais pas vraiment la collectionnite mais j’avais du mal à me séparer des disques. Puis, comme je vivais dans un 70 mètres carrés, j’ai eu des problèmes de place. La boulimie de nouveautés des débuts s’est estompée. Même si aujourd’hui, je cherche toujours l’objet, l’âme et l’originalité. Oui, il m’est arrivé de mettre un cachet de DJ du Nouvel An sur un disque, par exemple le N°4 de Gainsbourg. » Et puis, il y a l’épisode de la République dominicaine, où Xavier va vivre pendant une année en échange étudiant. Il y découvre toute la musique d’Amérique latine, y retourne chaque année pour visiter sa famille d’accueil et en « ramène des centaines de disques« . C’est toujours dans son ADN, y compris lors de son émission sur Bruzz le dimanche soir. « Certains thésaurisent le vinyle, d’autres prennent l’objet comme but de voyage, d’autres encore le collectionnent, voire le spéculent. Je connais un mec qui a revendu 5 000 disques de soul et qui a pu s’acheter un appart… »

Coralie, 35 ans

Coralie 35 ans
Coralie 35 ans© PHILIPPE CORNET

« Pour moi, le vinyle est aussi une histoire de transmission: quand mes enfants de quatre et six ans rentrent de l’école, pas question de les caler devant la télévision ou Internet. Par contre, ils sont libres de regarder les vinyles, de les ouvrir et de poser des questions (sourire). Mon fils Gabriel est fan de David Bowie parce qu’il est aussi intéressé par le personnage découvert sur les pochettes. » Déléguée médicale et bénévole pour l’ASBL Silly Concerts, Coralie commence son histoire d’amour avec le vinyle il y a environ cinq ans, replongeant dans l’enfance familiale: « J’ai un rapport très émotionnel avec l’objet, que je trouve fantastique pour plein de raisons. La pochette évidemment, racheter des vinyles qui ont déjà vécu, voir un nom ou un prénom sur la pochette, tu te dis: « Waouh! C’est qui cette Corinne? » Le mystère derrière l’objet. Et il y a aussi le rituel de sortir le LP du papier un peu jauni. Plus le fait d’écouter toute une face de A à Z et d’aller faire signer l’objet auprès des artistes de passage. » Installée dans le Brabant flamand, Coralie visite volontiers Pêle-Mêle ou Troc, cette dernière chaîne où la trentenaire découvre « hallucinée » un Yello au royal prix de 1 euro. Même topo pour les voyages où il n’est pas question d’oublier de visiter les magasins spécialisés: fan hard de Metallica, Coralie est plutôt fière d’un Tour de France vintage de Kraftwerk dégotté pour 10 livres chez un disquaire londonien.

Lucas, 51 ans

Lucas 51 ans
Lucas 51 ans© PHILIPPE CORNET

« J’ai environ 3.000 vinyles, viens voir… » Artiste plasticien, auteur de pochettes de disques mais aussi de visuels pour la danse ou la musique, ce quinqua habite un loft molenbeekois où il est difficile de rater la grande armoire à rangement vinylique. On y trouve du mélangé: depuis un LP vintage de Ten Years After à une série de remue-popotins dominée par la galaxie funky-soul de George Clinton, Rose Royce et Bootsy C. En passant par ce qui tourne à ce moment-là sur la platine -Porsche avec cellule équivalent Jaguar- les pas franchement connus Meridian Brothers. « C’est un groupe de Bogota, précise Lucas acheté en janvier 2020 en précommande, reçu en vinyle rouge tiré à 100 exemplaires. Ce qui leur a permis de presser la série des vinyles ordinaires. Par Bandcamp, ça m’a coûté 40 euros. » Un long moment DJ au Bulex et sur Radio Campus, Lucas est d’abord admirateur de l’objet, du son, du carton qui se déplie en visuel ridiculisant évidemment le mini me du vinyle CD. « Pour moi, au final, c’est le son qui compte, surtout sur ma Technics SL 1300. D’où mon intérêt pour la qualité des pressages américains. J’ai passé ma vie chez les disquaires et c’est la matrice qui compte! Ceci dit, mon premier LP était Exodus de Marley, celui avec la pochette dorée: je l’ai tellement aimée celle-là que je l’ai accrochée au mur de ma chambre! »

Pierre, 31 ans

Pierre 31 ans
Pierre 31 ans© PHILIPPE CORNET

« En Jamaïque, je suis tombé sur un magasin fermé, où se trouvaient des montagnes de 45 tours, la plupart sans pochette et poussiéreux. J’ai fouillé et il y avait des perles introuvables en Europe ou alors à des prix impossibles. J’ai fini par quitter le pays avec une centaine de 7 inches, c’était plus facile à mettre dans mon sac à dos que des maxis ou des LP. » Quatre ans après le trip d’un mois dans l’île de Bob, Pierre reste évidemment fidèle au vinyle reggae-dub qui constitue « 90 % de sa discothèque« . Celle-ci, dans une cave aménagée d’Uccle, compte entre « 1.000 et 2.000 pièces, dont 75% de maxis qui reste une particularité dub-reggae, même si en Jamaïque, bizarrement, le vinyle a pratiquement disparu« . Quand on aime, c’est bien connu, on ne compte pas. Rejeton d’un père « dans la hi-fi depuis toujours« , Pierre grandit avec des modèles de sonos et de platines au-delà du commun, commençant à glaner des vinyles autour de ses quatorze ans. Aujourd’hui chef de salle à l’Atelier 210, il a intégré The Roots Corner Soundsystem, remarqué à Couleur Café en 2018 et 2019. Pierre avoue être investisseur -à raison d’une vingtaine de vinyles par mois quand même- et à part le magasin Arlequin qui fait du reggae, c’est Internet qui supporte ses fantasmes plastiques. Notamment Bandcamp, qui « permet d’acheter en direct chez les groupes« . Pierre souligne que le marché du vinyle d’occase ne cesse de grimper, avec une accélération ces derniers temps: « Il est difficile de faire des affaires, dans le sens où Discogs fait grimper les cotes. Pour un vieux Lee Perry chez Black Ark, tu peux dépenser 300 euros. Certaines raretés valent une fortune. »

Vinyle, dans quel état?

Dans le vinyle d'occase,
Dans le vinyle d’occase, « la rareté fait le prix », confirme José, chez Pêle-Mêle à Waterloo.© PHILIPPE CORNET

En 2019, la Recording Industry Association of America annonce que pour la première fois depuis 1986, les ventes vinyles vont dépasser celles du CD, ce dernier support mourant trois fois plus rapidement que son concurrent de plastique noir. Le vinyle affichait l’année dernière un chiffre d’affaires (américain) de 224,1 millions de dollars pour 247,9 millions gagnés par le compact disc. Mais en discutant avec les disquaires bruxellois, sachant que le vinyle a/va détrôner incessamment sous peu le CD, l’enjeu semble être davantage le neuf ou l’occase. Thomas, chez 72 Records à Bruxelles, vend les deux: « Je fais du seconde main surtout sur le punk, donc je prends des rééditions parce que les punks n’étaient pas très soigneux… Seconde main ou neuf, c’est pas le même public, je deale 70% d’occase et 30% de neuf. Les gens qui achètent du neuf, dans la vingtaine-trentaine, viennent d’acquérir une platine. Pour le seconde main, ce sont des gens plus âgés, qui se rachètent une collection, celle qu’ils ont larguée dans les années 1990. On commence à 5 balles et puis la plus grosse pièce, cela a été 800 euros pour un vieux Blue Note. Sinon, j’ai aussi un Jenghiz Khan (groupe belge seventies de Pierre Rapsat) à 240 euros. » Chez Pêle-Mêle Waterloo, le cogérant José, explique que trouvant le Record Store Day 2020 peu attractif (voir intro), le magasin a jugé plus judicieux de faire du bruit autour du vinyle d’occasion. Même si l’essentiel des rentrées de Pêle-Mêle -trois magasins à Bruxelles et en Brabant wallon- tourne autour des 70% via la vente de livres et que le disque ne représente qu’entre 10 et 15% du chiffre d’affaires.  » Alors que le prix de vente du CD diminue depuis des années, on est autour de 2,5 euros, celui du vinyle a plutôt tendance à monter. » La marque PM commence à attirer les clients, il y a 20 ans, avec de la nouveauté avant d’établir, au fil du temps, une jolie brochette d’authentiques vieilleries. Généralement bien conservées. « Je freine sur l’achat du neuf mais j’y vais sur l’occase, confirme José. D’abord, parce que je ne sais pas concurrencer le mainstream de MediaMarkt (du neuf uniquement), qui débite à perte ou avec un minimum de marge. Ils vendent certains vinyles 15, 16 ou 17 euros, c’est le prix auquel je les paie. » Chez PM, le prix de l’occase 33 tours commence à 1 euro, et puis les disques courants s’affichent de 5 à 15 euros. « Pour les raretés, cela peut grimper à 20, 40, 60, 100 euros. Je viens d’acheter une collection de jazz, avec des perles Blue Note qui peuvent grimper à plusieurs centaines d’euros. Il y a deux semaines, j’ai vendu à 500 euro, l’édition originale d’un des premiers John Coltrane. Mais c’est exceptionnel. Ce qui a beaucoup changé ces dernières années, c’est l’apparition de Discogs, le Wikipédia du vinyle, où l’on peut acheter et vendre. Et qui donne des cotes. Cela a incroyablement dynamisé le marché qui est devenu cartésien. C’est donc la rareté qui fait le prix: un single de Boards Of Canada de 2014, une seule face avec un morceau d’une minute dix, s’est vendu 1 400 euros. » Et voilà José, pris dans le swing de l’occase, ne résistant pas à exhiber et déployer la pochette ultra grande du live Space Ritual, quatrième album des acides Hawkwind sorti en 1973. Prix de vente du double LP: 40 euros.

Nous n’avons pas pu obtenir de chiffres actuels du marché vinyle belge de la Sabam ou de la Belgian Entertainment Association.

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