Under the Reefs Orchestra, le sens du récif

Clément Nourry (à l'avant-plan) a enfin réussi à monter le groupe dont il rêvait. Grâce à Louis Evrard et Marti Melià. Alleluia! © DR
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Emmené par la guitare de Clément Nourry, le premier album d’Under The Reefs Orchestra virevolte, étourdissant, dans les profondeurs marines et la magie des musiques instrumentales. Rencontre.

Bruxelles. Un parc, un banc et un long bras de distance. À deux pas de l’Union Saint-Gilloise, début de la fin du confinement et première interview en chair et en os depuis deux mois. L’album d’Under The Reefs Orchestra méritait bien ça. Cette petite pépite de disque instrumental tournoyant au carrefour du rock, du jazz et des musiques de film (on y pense vite quand les voix se taisent devant les instruments) a germé rue Royale sous les coupoles du Botanique. En 2016, à la sortie de son deuxième album solo, Under The Reefs, Clément Nourry, le guitariste de Nicolas Michaux, quitte Joy as a Toy dans lequel il s’est investi corps et âme pendant dix ans. « Il y avait un truc dans ce groupe qui était possible. Se jeter, tenter des choses. À un moment, j’ai senti qu’on n’était plus super en phase, que j’avais besoin de prendre l’air. »

Clément contacte Paul-Henri Wauters. Il cherche des concerts, espère des premières parties. Le programmateur du Bota lui propose une carte blanche aux Nuits 2017. Il saute sur l’opportunité et embarque Louis Evrard, avec qui il joue dans Yôkaï, et Marti Melià, un saxophoniste basse qu’il a côtoyé dans une fanfare pendant dix ans. Ils prennent le nom d’Under The Reefs Orchestra. « Je voulais qu’il y ait quelque chose de physique dans ce groupe. Qu’il y ait du corps, un truc rock, un véritable investissement. Et Marti, c’est ça. Une espèce de colosse. Cet instrument dingue, gigantesque. Sans que ça appelle non plus au stage diving. » Dans l’aventure, il y a aussi à l’époque Monolithe Noir. « J’avais envie de trouver une façon de travailler collective qui fasse écho à ma manière de bosser en solitaire. En solo, tu as une liberté qui rend tout possible. Tu montes sur scène et si tu veux tout chambouler d’un instant à l’autre, ça ne pose en soi aucun problème. C’est assez excitant. Tu peux donner un coup de volant à droite ou à gauche à n’importe quel moment. Même par petites touches, tu peux réinventer tout ce que tu fais. Les choses ne sont jamais finies. Je voulais essayer de retrouver cette liberté de démarche mais à plusieurs. Rassembler des gens qui se jettent autant dans le vide que moi. »

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C’est censé être un coup d’un soir mais Nourry y voit l’occasion de monter le groupe dont il rêve, de développer un son intuitif avec des gens qui savent improviser. Il a filmé le concert, trouve quelques dates et booke le Jet Studio pour deux jours afin d’y enregistrer un disque. L’idée est de jouer cinq fois le même set et d’en tirer un album avec les morts et les blessés… Un dispositif qui lui filera quelques sueurs froides mais qui correspond à son envie de capturer un instantané. « J’ai appelé le projet Under The Reefs Orchestra parce que c’est le prolongement de cette expérience-là. On a des morceaux en commun. Il y a un univers aquatique, cette idée des fonds sous-marins. D’explorer la chute, le vertige aussi. L’endroit où tu perds pied. Ce qui se passe après. Au-delà de l’impression d’échec ou de réussite quand tu as tout abandonné, quand tu n’as plus de repère, quand tu ne peux plus t’accrocher à ce que tu connaissais avant. Avec l’idée d’un océan au-dessus de toi, d’une grosse pression malgré tout. »

Conservatoire et impro libre

Originaire de Lille, Clément Nourry a débarqué à Bruxelles pour étudier le jazz au conservatoire. Chez les Flamands, sourit-il, les seuls qui ont voulu de lui. « La première musique instrumentale qui me parle, c’est la musique classique que j’écoute quand mon frère, violoniste, répète Chostakovitch en quatuor à côté de ma chambre. Il n’y a rien à faire: ça a de la gueule. Ça bastonne. Ça envoie du lourd. Quand tu as dix ans, ça le fait. Du coup, toute la culture romantique du début de siècle a été importante. La Nuit transfigurée de Schönberg. Énorme truc. Puis aussi Sibelius, Tchaïkovski… À l’époque, j’ai entre dix et quinze ans. J’écoute aussi beaucoup Queen, Prince et AC/DC. »

Adolescent, le Nordiste baigne dans le blues et le rock: John Lee Hooker et Albert Collins. PJ Harvey, Morphine, les années 90… Le jazz entre dans sa vie lorsqu’il entame des études en mathématiques. « Contrairement à ce qu’on peut imaginer, la fac en math, c’est pas que des mecs hyper sérieux avec des lunettes. C’est aussi des gens qui passent leur temps à prendre de la cocaïne, à boire du rhum et à jouer aux échecs. Un grand ami qui est devenu journaliste scientifique jouait du saxophone. Je lui faisais écouter Radiohead. Pour lui, c’était la même chose que les Smashing Pumpkins. Et lui, il me faisait découvrir le jazz. Steve Coleman, toute cette scène-là. C’est à ce moment-là que je vrille, que j’arrête mes études. Je passe au Art Ensemble of Chicago, aux années 50, 60, à Miles Davis. »

En concert, The Reefs Orchestra aime se jeter dans le vide.
En concert, The Reefs Orchestra aime se jeter dans le vide.© DR

Son année au conservatoire de Lille l’emmerde. « Des gens un peu étroits d’esprit. » De Bruxelles à Liège, la Belgique lui permet de rencontrer Bert Dockx (lire en page 28), Fred Lyenn Jacques… Mais aussi, en marge des cours, la scène d’impro libre. « Ce sont des gens qui se cherchent. Des gens souvent intéressés par le jazz parce que l’improvisation t’amène toujours un peu sur ces rivages-là. Ils sont issus de la musique classique et contemporaine, du rock… Ils ne cherchent pas à devenir des virtuoses de leur instrument, à développer des savoir-faire mais plutôt à trouver du sens. À être dans l’intuition, renverser les systèmes, foutre le bazar. »

En sortant du conservatoire, Nourry essaie de monter des projets, mais a un peu de mal à rassembler les énergies. « Peut-être parce que je manquais de confiance en moi. C’est difficile de créer un groupe. Donc je pars de la base. Et la base, c’est moi et ma guitare. Je me suis interdit d’emblée l’utilisation de plusieurs pistes. J’aimais l’idée qu’il y ait du silence dans la musique, que toute chute puisse être fatale, que tout ce qui s’arrête puisse s’entendre. Je voulais vivre quelque chose avec les gens. »

À l’époque, il se produit aux Ateliers Claus, au Greenwich… « Je me souviens avoir passé une semaine à Liège en me disant: je vais aller jouer dans les bars et on verra ce que ça donnera. Ça a été une expérience un peu douloureuse. Faire de la musique expérimentale pour des gens qui n’ont rien demandé, c’est se mettre d’emblée dans une situation un peu inconfortable. » Clément se marre, partage des anecdotes cocasses. « On a donné nos premiers concerts dans des restaurants où des gens venaient nous voir à la fin en nous disant que c’était la dernière fois. On allait un peu loin. Un jour, un de mes élèves m’a demandé s’il pouvait venir. J’ai compris que ses parents avaient assisté à une de nos prestations et pensaient qu’on ne savait pas jouer du tout. « Mais si je te jure. Il m’apprend Muse. » Un soir, une fille est venue nous voir, Bert et moi, après un concert. « Ah, c’est pas mal. Ça vaut le coup de continuer à faire de la guitare. » La meuf croyait vraiment qu’on se moquait d’elle quand on lui a dit qu’on venait du conservatoire et qu’on jouait depuis 20 ans. »

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De Ryley Walker à Veence Hanao

Obsédé par le jazz, trop occupé à écouter Sonny Rollins, Jim Hall, Paul Desmond ou encore Ornette Coleman, Nourry est passé à côté du post-rock. Il avoue avoir longtemps eu une vision galvaudée de Sonic Youth et est revenu au rock via John Zorn, Marc Ribot, Tom Waits… Quand on lui fait parler de ses guitaristes préférés, il cite ses amis, évoque la géniale naïveté et la créativité des chanteurs qui jouent de la guitare. « Ils la prennent pour ce qu’elle est. Un outil. Une machine à faire des sons facilement, aux possibilités très étendues. » Il déclare aussi sa flamme à Jim O’Rourke, Arto Lindsay, Marisa Anderson ou encore Atahualpa Yupanqui. Il a même dédié une chanson, Tucuman, à l’Argentin. « Je joue tout le temps chez moi de la musique brésilienne et d’Amérique latine en général. C’est un peu une blessure de guitariste. Il y a un truc qui me fascine et que je ne pourrai jamais jouer parce que ça appartient à cette terre. Un bazar rythmique de malade. »

Dans son univers, on entend aussi John Fahey, Bert Jansch. Extrait de l’album, Le Marcheur est un clin d’oeil à Ryley Walker. « La différence avec moi, c’est qu’il est acoustique. Alors que perso, même quand je me frotte au fingerpicking, je le fais sur une guitare électrique. La guitare folk reste pour moi un mystère. J’ai pensé à Bill Callahan aussi. Et à Donovan quelque part. » Sumo a étonnamment été marqué par la chanson La Jungle de Veence Hanao. « Tu vois ce morceau? J’étais hyper impressionné par cette chanson. Sa capacité de me parler, de rassembler plein d’univers, d’être stylistiquement intraitable et en même temps totalement évidente. Ça m’a beaucoup plu. Et je me suis dit: waouh, si je pouvais faire de la musique pour ce type… »

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Alors, il s’est mis à explorer le beat du Motel et l’a rendu méconnaissable. Clément avoue entamer nombre de ses morceaux comme des pastiches. « Je manque souvent totalement mon objectif. Je suis quelqu’un d’assez peu virtuose. Quand j’essaie d’atteindre un but, je le rate assez franchement. Mais ce que je réussis est moins intéressant que ce que je fais par accident. Je change un peu avec l’âge. J’essaie de maîtriser davantage. »

Nourry écrit des textes et chante parfois. Un truc pas encore mûr, dit-il. Il garde les projets séparés. Avec Under The Reefs Orchestra, il veut faire vivre la musique instrumentale et l’amour qu’il lui porte. « Ça m’agace un peu quand on me dit: « Ouais, mais il y a pas de voix. Il en faut pour que les gens puissent s’identifier, tu comprends?  » Depuis combien de temps dans l’Histoire de la musique, il y a un chanteur unique, cette idée du conteur forcément sur le devant de la scène? Je suis issu de la musique classique, de la musique impressionniste du début du siècle. Il n’y a aucune raison de s’imposer du chant. Sans pour autant être associé au jazz rock, à cette idée que la musique instrumentale est forcément élitiste et liée à l’étalage des capacités techniques d’un musicien. C’est vraiment un truc que j’essaie d’éviter. »

Under The Reefs Orchestra, distribué par Capitane Records. ****

Le pouvoir de l’image

Under the Reefs Orchestra, le sens du récif

L’album d’Under The Reefs Orchestra sort sur Capitane Records, le label de Nicolas Michaux. Une source d’inspiration et un mec important dans le parcours de Clément Nourry. Ensemble, ils ont travaillé l’image du projet, développé son univers. Ils veulent l’emmener plus loin. Le diffuser plus largement et lui permettre de rayonner. « Je viens du milieu underground. Même si je ne m’en revendique pas spécialement, le Do It Yourself, c’est mon mode de vie, explique Clément. Faut faire un clip, je vais m’en occuper. Faut de l’argent, je vais le trouver. Faut faire quelque chose, je vais apprendre ou trouver un pote qui peut m’aider. Ça a à la fois son charme et ses limites. »

Ils ont dès lors fait appel pour des vidéos à Thomas de Hemptinne, le chanteur de Great Mountain Fire. Ils ont aussi embauché notre collaborateur Olivier Donnet pour le clip de Une île, qui n’est pas sans rappeler le Theme from Turnpike de dEUS, ou encore Isabelle Solas pour celui d’Hana, rythmé par des combats de sumos.

Pour la pochette de l’album, Clément avait en tête une oeuvre de Dan Hernandez, un artiste de San Diego qui à travers son projet Genesis (référence au texte religieux et au nom américain de la console Mega Drive de Sega), revisite des tableaux de la Renaissance et de l’art byzantin avec l’imagerie des jeux vidéo des années 90. Il a finalement utilisé les talents de David Delruelle et prolongé l’esthétique des singles sortis en numérique. « On a cherché dans son répertoire. Cette oeuvre m’a interpellé parce que c’est la moins directement lisible. Tu as dans son travail cette collision d’imaginaires. C’est ce que j’essaie de faire avec la musique. Cette image est magique: pleine de naïveté et d’optimisme parce que tu as les enfants, mais il y aussi un truc menaçant. Pour moi, elle dégage vraiment la même force que cet album dans lequel j’ai investi beaucoup de choses à la fois positives et négatives. Angoisses de fin du monde et envie de beauté. Ça renvoie encore une fois à l’idée du vertige. Tu es attiré par la chute et tu en as peur. C’est ce qu’on vit un peu actuellement. Tu as envie que ça parte en couilles, que le monde chute pour que quelque chose de nouveau puisse arriver et en même temps, c’est très inquiétant. »

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