Critique | Musique

Tamino : « Sahar est une sorte de digestion de l’aventure Amir »

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Tamino, humble et lucide: “La première règle à suivre quand tu es une personnalité publique, c’est de ne jamais croire ce que l’on dit de toi, en bien ou en mal.” © herman selleslags
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Album - Sahar

Artiste - Tamino

Genre - Pop

Label - Virgin Music

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Le deuxième album de Tamino, Sahar, tente de répondre à l’irréductible mélancolie de l’artiste. Via l’apprentissage par l’Anverso-Égyptien de l’instrument majeur du monde arabe, l’oud.

Il est entre deux avions, deux voyages, deux promos, deux humeurs, deux couleurs. De sa piaule anversoise, on distingue via Zoom des murs blancs et une fenêtre qui bat la chamade d’un drôle d’été pourri. Et puis, la belle gueule de Tamino-Amir Moharam Fouad, 26 ans en octobre, semble fatiguée. Ou timide. Probablement les deux, possible résultat de six années intenses depuis la sortie du single Habibi en 2016. La ritournelle conjuguait alors une expression courante du monde arabe (“mon amour”) dans un style à mi-chemin entre Jeff Buckley et… Mike Brant. Il y avait autant de mélopée orientale que de grain rock et d’irrésistible sirop bio sur le premier album Amir. La réussite critique s’est étendue aux médias anglo-saxons. À l’automne 2019, The Guardian parlait d’un “indie rock mélancolique et d’un falsetto qui décolle, relevant à la fois la virtuosité vocale du jeune homme et une collaboration qui compte et qui impressionne: celle de Colin Greenwood, bassiste de Radiohead. Plutôt pas mal donc pour le kid flamand, rejeton d’une mère belge anthropologue et d’un père égyptien, musicien et organisateur d’événements. “Tu sais, je ne parle pas arabe, enfin peut-être quelques mots, je le lis un peu, nous dit Tamino. Mes parents se sont séparés quand j’avais 3 ans, donc je n’ai pas eu l’apprentissage linguistique. Et je n’ai revu mon père que neuf ans plus tard (silence). Mais aujourd’hui, on a repris contact et il habite d’ailleurs à Anvers.

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Le succès, on le sait, est rarement une sinécure et Tamino, prototype atypique, a 20 piges lorsque les critiques internationales se mettent en mouvement. Certaines snobent ce talent particulier mais la majorité des reviews jouent de superlatifs. “Ta vie change complètement. Heureusement, tous les gens qui m’entourent ont fait en sorte que ça ne soit pas trop toxique. Parce qu’après un moment, tu traverses des choses dénaturées, au-delà de ce qui est bon pour le corps et l’esprit. L’espace de réflexion se rétrécit, tu n’as pas vraiment conscience de ce qui se passe, il faut juste tenter de vivre l’instant. Il faut du temps pour se reconnecter aux amis, à la réalité et à la vie. Je n’ai jamais pensé être un génie. La première règle à suivre quand tu es une personnalité publique, c’est de ne jamais croire ce que l’on dit de toi, en bien ou en mal. Revenir au réel, c’est comme une expérience de cold turkey.” Soit un atterrissage comme un sevrage brutal des drogues dures.

Pour Sahar (qui signifie “juste avant l’aube”), les racines égypto-orientales ne reviennent pas par la porte mais par la fenêtre, instrumentale. “J’ai commencé à travailler Sahar dans cet appartement anversois, avec l’idée d’apprendre à jouer de l’oud, cette sorte de luth à cordes pincées, le plus populaire du monde arabe. ça s’est fait avec un musicien syrien qui avait déjà collaboré au premier album, via l’orchestre Nagham Zikrayat, essentiellement composé de réfugiés du Moyen-Orient.” Ancêtre du luth et de la mandoline, l’instrument se dompte dans certaines conditions techniques. Tamino reconnaît que sa pratique de la guitare l’a aidé à développer muscles et aptitudes pour en jouer, tout en évoquant la difficulté de l’accordage d’un instrument sans frettes (ces barres métalliques qui divisent le manche en demi-tons) et celle, par exemple, à intégrer les trémolos.

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Fouille des bagages

Des questions techniques, la conversation passe à la situation au Moyen-Orient: “On m’en parle beaucoup, mais ça n’intervient pas vraiment lorsque j’écris une chanson, même si cette réalité occupe toujours une partie de mon esprit. Je ne fais pas de morceaux “politiques” à proprement parler, mais, sur Sahar, un titre comme You Don’t Own Me pourrait toucher toute personne opprimée. J’en laisse l’interprétation à l’auditeur.

Il y a donc un peu du syndrome Nick Drake, cette dépression qui affleure. La peau fragile qu’il raconte volontiers, sans faux drama. “Terminer un album est comme une libération, et d’ailleurs, j’ai commencé à écrire de nouvelles chansons. La fierté liée à la sortie de Sahar est indissociable d’une sorte de frustration, celle de considérer que ce que tu penses être les meilleurs morceaux du monde lorsque tu les écris, ben non, ils ne le sont pas (sourire). Sahar est une sorte de digestion de l’aventure Amir.” Là, voilà le citoyen belge devant les diverses et volontiers insondables questions d’identité. Il détient le passeport belge et pourrait demander l’égyptien, bien que celui-ci “ne soit pas au top de la hiérarchie des documents pour voyager facilement. Même si, au quotidien, je n’ai jamais ressenti de racisme. Quoique dans les aéroports américains, mon nom amenait parfois une fouille des bagages (sourire). Ou alors à l’école, j’ai le souvenir d’un prof qui m’avait pointé du doigt comme “un de ces types-là”.

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En ce début d’automne 2022, Tamino rêve d’Amérique, d’aller y travailler. Clairement, les USA et en particulier New York constituent pour lui un territoire encore fantasmé. J’aime l’idée d’une ville qui à la fois m’inspire et me fait peur. C’est une bonne combinaison.” On en reparle dans deux ans?

Tamino “Sahar”

Qu’aurait pensé son grand-père, Muharram Fouad, célèbre acteur et chanteur égyptien, du deuxième album de son petit-fils? Que l’apport d’un instrument arabe -l’oud- peut parfaitement s’insérer dans une pop occidentale lyrique, toujours cousine de l’univers Radiohead (Sunflower), tout en embrassant ici et là des évidences orientales (A Drop of Blood). L’inspiration du moment insère une nouvelle fois profondément la mélancolie dans le tissu intime des chansons, comme si le monde de Tamino servait d’abord d’exutoire aux lamentations. Au sens musical, presque baroque. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit: malgré le single Fascination, quasi “rock”, l’Anversois amène toujours son folk-pop ultra-travaillé (The First Disciple) dans les territoires de la mémoire, du spleen et du défi au temps.

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