Snapped Ankles, un groupe aussi cérébral qu’animal

Ensorcelant, viscéral, arty et profondément Do It Yourself, Snapped Ankles est un groupe aussi cérébral qu'animal. © Snapped Ankles
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Hommes des bois londoniens, les Snapped Ankles jouent avec leurs instruments customisés le kraut, le post-punk, le cinéma et Kraftwerk pour mieux questionner notre rapport à la nature. Snapped chat…

Snapped Ankles. Chevilles brisées. Leur nom est un clin d’oeil à l’une des plus cruelles scènes de l’Histoire du cinéma. Quand dans Misery, Annie (interprétée par Kathy Bates) explose à la masse les pieds d’un auteur (Paul Sheldon alias James Caan) pour l’empêcher de s’enfuir et l’obliger à réécrire la fin de sa saga. Le film de Rob Reiner, les Anglais l’ont même utilisé dans une étrange performance, Drum Cinema, mêlant ses images à celle de Peeping Tom et de Blue Velvet. « Tous les trois entretenaient une relation particulière avec le voyeurisme, explique Patrick « Paddy » Austin derrière sa grande moustache dans une cave de Manchester. On était trois. Chacun mixait son film. On frappait sur des trucs et on montrait des extraits en utilisant des softwares de VJ. C’était un grand collage de sons et d’images. Le groupe improvisait avec la BO, avec les dialogues, avec les orchestrations… Aujourd’hui, les gens peuvent tout voir. Ils peuvent sucer tout ce qu’ils veulent sur leur laptop, leur téléphone. La vraie question était de savoir si l’on pouvait transformer le cinéma en un instrument. »

Envolée kraut tribale de huit minutes, Jonny Guitar Calling Gosta Berlin est l’un des titres les plus hypnotisants du premier Snapped Ankles et fait référence au Week-end de Jean-Luc Godard. Un film, l’un de ses plus fous et sauvages, qui dissèque la civilisation des loisirs. Les Londoniens sont de grands amateurs de 7e art. « Il y a sept ou huit ans, juste avant que le streaming prenne le pouvoir, des films du monde, de la Nouvelle Vague française comme tchèque et des longs métrages japonais se sont mis à remplacer les blockbusters dans les rayons… Tu pouvais débusquer au coin de ta rue ce que tu ne trouvais normalement que dans les écoles de cinéma. On a absorbé tellement de choses à cette époque. Godard, Tarkovski… De l’horreur, du documentaire, du road movie… Puis avec les DVD, tu avais les director’s cuts. Les réalisateurs t’expliquaient ce qu’ils avaient fait. Comment? Pourquoi? »

Ensorcelant, viscéral, arty et profondément Do It Yourself, Snapped Ankles est aussi cérébral qu’animal. Avant de donner naissance à la bête, Paddy et Mike Chestnutt ont eu un groupe de garage (SchwaB) qui aimait les beats hip-hop. « Un croisement entre The Jon Spencer Blues Explosion et les Beastie Boys avec un petit côté Fu Manchu pour saupoudrer le tout. On a sorti un album et quelques singles. Puis, Giorgio, Sol (Haim, NDLR), qui fait maintenant nos vidéos, et moi avons lancé Snapped Ankles. On voulait monter un groupe de musique dansante jouée avec des vrais instruments, partir sur une espèce de techno live, mais avec un côté post-punk, guitare pour discothèque. On a essayé beaucoup d’idées et donné un tas de concerts improvisés. »

Les premiers pas de Snapped Ankles ont eu lieu dans un entrepôt de Bricklane. Un building industriel alors baptisé Silwex House où des artistes en tous genres -sculpteurs, comédiens, musiciens, perfomers- développaient différents types de projets et événements. « On avait des voisins. Donc on ne pouvait pas faire de grosses fêtes. Mais au sein de notre groupe, il y avait des danseurs, des performers, des mecs dans l’électronique qui créaient des shows laser. On s’est dit qu’il fallait exploiter ces talents et cet endroit.« Ils ont donc mis sur pied des soirées -les London Topophobia- où s’enchaînaient de courtes performances de 15 à 20 minutes. « Ça nous a vraiment poussés à nous développer, à faire aboutir des idées musicales comme visuelles dont nous ne serions probablement jamais arrivés à bout, retrace Giorgio Zampirolo. Plein de trucs sont nés à l’époque. On devait être rapides, efficaces. On n’avait pas vraiment de morceaux, de répertoire dans lequel aller puiser. Ça nous a emmenés vers d’autres territoires, des choses un peu folles qui ne ressemblaient pas spécialement à des chansons mais tenaient davantage de l’installation. C’était une expérience totale. Et on pouvait customiser tout ce qu’on voulait. La lumière, l’espace, la façon de se présenter. Tu avais des trucs partout, tout le temps. Certains artistes performaient même avec des machines à laver… » « On a découvert un nouveau monde, sourit Paddy. Un monde dans lequel on pouvait se promener sous un gros costume poilu avec des gens prêts à nous applaudir. Dans le milieu du rock, beaucoup se seraient demandé ce qu’on foutait. »

Snapped Ankles, un groupe aussi cérébral qu'animal

Les morceaux ont longtemps muté avant de se retrouver sur le disque des bestioles… Les Snapped Ankles possèdent 20 versions de chacune de leurs chansons. Parfois plus hardcore. À d’autres moments plus minimalistes. « Ce qui est important pour nous, c’est l’instrumentation. On a utilisé différents types de machines. Et elles ont orienté la musique, dicté la manière de jouer les titres. » Fans de Gum Takes Tooth et de Lightning Bolt, les Snapped Ankles sont des artisans et bricolent leurs propres instruments. « On a pas mal expérimenté. On a notamment fait fabriquer cette machine, le Velotone, par un mec un peu dingue connu sous le nom de Nervous Squirrel. » Particularité de l’engin: les lumières et les sons sont générés par les coups de pédale. « On a exploré comment produire de la techno à partir de l’énergie humaine. C’est de là que vient Snapped Ankles: fabriquer de la dance music mais avec les erreurs propres à l’homme. C’était très difficile à jouer en live mais on voulait réagir à cette électro très calibrée, digitale, dirigée par les ordinateurs. On aimait le gros son, pas le timing rigide. Après, on a ces synthés primitifs que tu frappes et qui dégagent de grosses sonorités. On recherchait celles trashy du punk.« 

Technologie du passé, primitivité du futur, questionnement du présent. C’est un peu tout ça, Snapped Ankles. Dans le désordre même. « Tu vois les Borgs dans Star Trek, ces effroyables créatures à la fois organiques et mécaniques? Quand l’électronique devient une partie de la nature? C’est ce qui, j’imagine, nous attend dans le futur. L’électronique est maintenant de plus en plus minuscule. Les disques durs liquides vont bientôt arriver. C’est un nouveau monde qui nous attend… »

Bricolos écolos

Le premier album des Anglais a été enregistré par Capitol K, mais aussi mixé et produit par Danalogue de The Comet is Coming au Total Refreshment Centre. Nouveau QG des Snapped Ankles où le pote de Shabaka a ses habitudes. L’album s’appelle Come Play the Trees. Une chanson s’intitule True Ecology (Shit Everywhere). Et les mecs ressemblent à des hommes des bois. Groupe vert, les Snapped Ankles? Paddy revient sur l’une de ses créations. « J’avais créé un buisson, un arbuste et mis des batteries et des radios à l’intérieur. L’idée était que les sons infectaient les arbres, que les batteries et les radios tuaient la plante. » « Ça symbolisait la relation entre la société et la nature, explicite Giorgio. Quelle est la source de la société? Comment peut-on se mettre en relation avec cette nature? Est-ce qu’on la détériore ou est-ce que c’est elle qui gagne le combat? » Les bricolos écolos ne se voilent pas la face: « On sait que la meilleure chose pour la planète serait qu’on se jette tous à la mer, rigole Paddy Austin. Cette vision selon laquelle on est la peste est notre point de départ. Mais si on veut sauver la terre, quel est l’ultime sacrifice qu’on est prêts à faire? La chanson True Ecology est basée sur Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley auquel on a amené quelques images… Le shit everywhere, par exemple, c’est les bébés… L’impact écologique que représente le simple fait d’élever un enfant est phénoménal dans le monde moderne… Toutes les mamans qui veulent sauver la planète ont des enfants. En même temps, on doit célébrer la nature, se reconnecter, la comprendre autrement. Même dans les sciences. On a seulement réalisé récemment que les arbres peuvent communiquer entre eux… »

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Avec leurs drôles d’accoutrements d’hommes des bois, les Snapped Ankles rappellent les Suédois masqués de Goat. Mais pas de tribu et d’invraisemblables légendes ici. « On avait les instruments et on cherchait une manière de se présenter au public, commente Paddy. Un peu comme Throbbing Gristle, qui portait des uniformes de l’armée.« Eux ont pensé à l’homme sauvage du Tyrol, aux vieilles traditions d’Europe centrale. Mais aussi aux masques et déguisements africains dérivés des carnavals européens. « Les Africains les ont recréés en utilisant des plantes et en mélangeant tout ça à leur monde spirituel. En Europe, le carnaval est surtout devenu un divertissement familial, mais en Afrique, il est encore lié à la culture et à la tradition. On avait ces étranges synthés arbres. On s’est dit qu’on pouvait partir de là. De la peur de la nature et du mystérieux. » L’occasion de faire de leurs concerts des événements singuliers. Jouant vaguement avec la frousse dans un esprit de célébration. « Créer nos instruments et y ajouter un peu de théâtre rend les choses différentes et aide les spectateurs à entrer dans notre univers. Disons qu’on essaie de sauver la planète mais de la pire manière qui soit… »

Le 07/12 au Charlatan (Gand) et le 08/12 au Kultura (Liège).

Come Play the Trees. Distribué par Leaf/Konkurrent. ****(*)

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Le DIY de Why The Eye?

Comme les Snapped Ankles, les Why The Eye? avancent masqués.
Comme les Snapped Ankles, les Why The Eye? avancent masqués.© DR

Ils ne se connaissent pas. Pas encore. Mais ils partagent quelques marottes: Ferdinand Cheval, l’art outsider, les instruments fabriqués et les concerts masqués. Damien Magnette (Wild Classical Music Ensemble, Facteur Cheval, Zoft…) est un peu le cousin belge des Snapped Ankles. Magnette est l’un des membres de Why The Eye?, projet cinglé de trance technoïde expé entre autres passé par Dour l’an dernier. Radiocaphone bricolé avec des oscillateurs maison et des walkmen, drumkit où de petites boîtes remplies de graines remplacent les caisses claires ou encore lamellophones amplifiés… Africain, dansant, tribal, Why The Eye? exploite les instruments de DjP, musicien spécialisé depuis plus de dix ans dans la fabrication de sources sonores. « On n’a jamais parlé du type de musique qu’on cherchait à créer, retrace Damien. Au départ, on voulait surtout travailler avec ses instruments. DjP en fabrique depuis longtemps mais il jouait peu et ils étaient trop souvent sous-exploités à notre goût. Ce sont eux qui ont guidé le genre de musique que nous pratiquons. »Damien aussi aime bricoler ses outils. Ce qu’il avait notamment fait pour faciliter un peu la tâche des handicapés mentaux l’entourant au sein du Wild Classical Music Ensemble. Quand on sait que John Maus a fabriqué lui-même les claviers de son Screen Memories, on se dit que l’artisanat mélomane est tendance… « Il a toujours existé mais on le voit plus qu’avant et je constate l’intérêt grandissant des gens. Peut-être est-ce dû à une certaine forme de lassitude sonore? Les années 90 et surtout 2000 ont été l’ère de l’électronique et des ordinateurs. C’était la classe de faire de la musique sur un laptop avec la petite pomme éclairée au milieu. Il y a sans doute aujourd’hui dans ce phénomène une réaction à la musique et aux sons formatés.« 

Snapped Ankles, un groupe aussi cérébral qu'animal

Comme les Snapped Ankles, les Why The Eye? -qui ont enregistré leur premier album aux Ateliers Claus- avancent masqués. Ils sont des habitués du Carnaval sauvage, un événement alternatif bruxellois qui retourne aux sources des célébrations rituelles tout en critiquant les pressions politiques et financières et la spéculation immobilière qui pèsent sur la ville. « Le carnaval sauvage est assez engagé. C’est une espèce de retour à quelque chose de profond. Déjà, il n’y a pas de public. Si tu veux venir, tu te déguises… On devait y donner notre premier concert. Ça ne s’est pas fait mais on a maintenu l’idée de se planquer derrière des masques et sous des peaux de bête. Sur scène, en musique, ça change vraiment ton comportement et ton rapport au public.Les costumes sont inspirés par des traditions du monde entier et fabriqués avec plein d’objets de récup.« Chez Why The Eye?, qui a aussi sa propre bière, la démarche est moins écolo que Do It Yourself… Pas un hasard si le nom du projet est l’anagramme approximative de DIY.

Le 15/02 au Brass (Bruxelles).

• Why The Eye?, distribué par Plynt Records/Angström Records. ***(*)

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