Lancé alors que le rap était encore largement snobé par l’industrie musicale, l’agence de booking Skinfama est devenu aujourd’hui l’un des principaux acteurs du secteur, bossant avec quelques-uns de ses plus gros vendeurs, comme Soprano ou Orelsan. Retour sur une trajectoire de 20 ans, entre art de la débrouillardise, fidélités cultivées, et esprit hip hop.
Ils étaient derrière le concert historique de Médine, samedi dernier à l’AB. Ils organiseront celui de la superstar Soprano ce samedi, au Palais 12. Une belle manière pour Skinfama de fêter ses 20 ans. Dans le petit monde des bookers – ces audacieux qui font le lien entre les artistes et les salles ou festivals -, la structure bruxelloise fait partie maintenant des anciens. Des pionniers même : parmi les premiers à organiser des concerts hip hop, à un moment où le rap ne rassemblait pas autant les grandes foules. Pour fêter cet anniversaire, pas de grosse fiesta, mais une année bien remplie. « Cela nous ressemble assez. On a toujours imaginé ce travail comme celui de gens de l’ombre, au service des artistes. Cela ne fait pas longtemps qu’on met notre logo sur les affiches par exemple. »
C’est le boss qui parle, Lino Grumiro. C’est lui qui, il y a 20 ans, s’est lancé dans l’aventure, en compagnie de Pitcho, puis Greg Jacqmain pour s’occuper du reggae. L’étincelle ? « A 18 ans, je suis parti à New York. Sur place, je me prends une claque. J’écoutais déjà beaucoup de rap. Mais là, je réalise l’ampleur de cette culture. En rentrant, je me suis dit que je voulais aussi être acteur de ce mouvement-là. » On peut dire que c’est réussi. Après les années de galériens, à bosser sans se payer, Skinfama est devenue l’une des agences incontournables du paysage live belge. Avec Nicolas Giegas, l’un des derniers arrivés chez Skinfama, Lino Grumiro revient sur une trajectoire unique en son genre.
LES DÉBUTS DE SKINFAMA
Lino Grumiro : Où suis-je il y a 20 ans ? Je bosse en agence de voyage. Sur le côté, je m’occupe du management de Pitcho. A l’époque, il fait partie de Souterrain. Mais il avait envie d’un peu séparer les choses. Ce qui, je pense, était assez malin de sa part. Même s’il a quand même été décrié au sein de Souterrain, qui ne comprenait pas qu’il amène quelqu’un qui ne faisait pas partie du crew (sourire). (…)
On sort donc un album (NdR : Regarde comment !, considéré aujourd’hui comme l’un des classiques du rap belge). Mais on ne trouve personne pour faire le suivi, que ce soit pour faire la promo, le booking, etc. On avait même été voir Bang (NdR : label phare de l’époque, plutôt branché indie rock), mais personne ne captait le truc. Donc on s’est dit : pas grave, on va le faire nous-mêmes. C’est un peu comme ça qu’on s’est lancés dans le booking (…)
Un truc très important que l’on a tenu à mettre en place directement, c’est une certaine rigueur. Il y avait pas mal de clichés sur les rappeurs. Il faut bien avouer qu’ils étaient souvent les premiers à les entretenir. Et c’était compréhensible : il y avait tellement peu d’opportunités, que quand une porte s’ouvrait, tout le monde cherchait à en profiter. On a voulu un peu trancher avec ça. Donc, s’il était convenu d’arriver par exemple pour 15h, à six, à la salle, on faisait en sorte de ne pas débarquer à 20 à 17h. De cette manière, on a gagné petit à petit la confiance des organisateurs, et commencé à jouer au Botanique, à l’Ancienne Belgique, Anvers, Gand, etc. (…)
L’autre idée qui nous réunissait avec Pitcho, c’est qu’on visait le long terme. Ce qui nous amenait à accepter parfois des plans mal payés. Mais toujours en rétribuant les artistes qui étaient sur scène avec nous, en honorant la Sabam, les assurances, etc. En réalité, pendant plus de 10 ans, on a bossé sans se payer. Il nous est même arrivé de mettre de notre poche. C’était comme un investissement. En même temps, cela crée un état d’esprit. Les gens qui bossaient avec nous, savaient qu’on était réglo, et ils faisaient du coup eux-mêmes les choses sérieusement.
SKENFAMA
Le nom de l’agence vient d’un morceau (Ndr : Skenfama) sur le premier album de Pitcho, Regarde comment ! En soi, le mot ne veut rien dire, c’est comme le langage schtroumpf. Pendant ses concerts, Pitcho faisait toujours monter quelqu’un sur scène pour faire un freestyle en « skinfama ». Les gens kiffaient vraiment le morceau. Au point que, dès qu’on arrivait dans une salle, tout le monde criait « skinfama ! ». Donc quand on s’est décidé à lancer une structure, on n’a pas hésité longtemps.
SELF MADE
Cela a été un long processus. Aucun de nous ne venait de ce milieu. Personnellement, mes parents sont des ouvriers italiens. Je n’avais aucun exemple d’entrepreneurs autour de moi, pour me dire comment m’y prendre. On a vraiment dû tout apprendre sur le terrain. Donc forcément, cela prend plus de temps que si on avait eu un « tuteur » ou un mentor parmi nos proches pour nous guider. (…) En 2007, on fait Sniper, alors que le groupe était interdit de concert en France. On les avait amenés à l’AB, et la salle était remplie. A ce moment-là, je me souviens qu’on s’est regardé avec Greg, en se disant qu’on ne ferait jamais mieux que ça ! (…) Pendant longtemps, beaucoup de gens autour de nous ne voyaient même pas trop ce que l’on faisait. On s’est encore rendu compte pendant le covid d’ailleurs. Les gens ne captaient pas. Vous êtes quoi ? Artiste ? Technicien ? Entre les deux ? Résultat : on a reçu très peu d’aide pendant cette période-là.
UNE RÉPUTATION À CONSTRUIRE
On vient quand même d’une époque où le rap n’était pas encore du tout structure comme aujourd’hui. Les organisateurs ne connaissaient pas toujours bien les codes ou les publics. Je me souviens d’un concert d’Alliance Ethnik, avec De Puta Madre en première partie, au Botanique. L’entrée était gratuite. Et Alliance Ethnik venait de sortir son tube (NdR : Simple et funky). C’est forcément parti en sucette. Les gens rentraient par derrière, certains ont commencé à monter sur scène, et se barraient avec les platines (…). Pour nous aussi, cela n’a pas toujours été simple. Je me rappelle d’un concert de Nessbeal sur la péniche en face de Tour&Taxis qui est parti complètement en vrille. Ou d’une scène de Sefyu au parc Duden, à Forest. C’est devenu tellement compliqué qu’il a fallu l’évacuer. Je suis arrivé avec la voiture directement derrière le podium, Sefyu a sauté dans le coffre. J’ai tracé avenue Wielemans-Ceuppens, Sefyu toujours à l’arrière (rires). Mais on a appris. (…)
Plus tard, Sefyu est revenu au Botanique. C’était au moment où la série Prison Break cartonnait. Il y avait l’un des personnages qui taillait des brosses à dents en forme de couteau. Ce soir-là, je crois que la sécu a dû récupérer une vingtaine de brosse à dents (rires). (…) Pour le concert complet de Rohff, à l’Ancienne Belgique, on a doublé la sécurité. On a aussi ramené les grands frères des quartiers devant la salle. Quand les gars qui voulaient éventuellement venir foutre le bordel les voyaient, ils faisaient demi-tour. Et tout s’est bien passé. L’idée, c’était de pouvoir répondre à la fois aux codes des organisateurs de concert et à ceux du public rap. C’est comme cela qu’on s’est taillé petit à petit une réputation. Quand Forest National traînait des pieds pour nous louer la salle pour Soprano, on a pu par exemple demander à l’AB de leur passer un coup de fil pour les rassurer, et leur expliquer que tout allait bien se passer…
MADE IN BELGIUM
On a travaillé avec pas mal de groupes belges, mais à une période où personne n’en voulait. On a fait les débuts de Scylla, Veence Hanao, Gandhi, etc. A ce moment-là, quand tu disais que tu étais un rappeur belge – à moins de s’appeler Starflam qui avait quand même vendu pas mal -, ça n’intéressait personne. (…) Au bout d’un moment, on a fini par s’essouffler et à abandonner un peu le créneau. C’était vers 2015, juste avant que la scène belge explose… Du coup, on a raté ce train-là. Aujourd’hui, on travaille quand même avec pas mal d’artistes d’ici : Frenetik, Isha, Peet, etc. (…)
L’apparition d’autres acteurs dans le booking, comme Backinthedayz ? Personnellement, cela me va très bien. La concurrence fait partie de l’esprit hip hop. Cela te pousse à essayer d’être meilleur que l’autre. Après, je trouve qu’artistiquement, on fait des choses fort différentes. C’est toujours du rap évidemment, et on pourrait se retrouver sur certains artistes. Mais ils ont réussi à développer leur truc, notamment sur le rap belge, avec Roméo, JeanJass & Caba, etc.
L’ÉVOLUTION DU LIVE (1)
J’ai quand même l’impression aujourd’hui que beaucoup montent sur scène en présentant quelque chose qui n’est pas encore abouti. Les gars rappent – pas toujours beaucoup -, sur des bandes, et basta. Il y un côté un peu fast-food. Certains ne sont même pas vraiment dans la démarche de faire carrière. Ils savent qu’ils sont là pour un moment très court et ne cherchent pas à développer leur projet à outrance. Ce n’est pas négatif ou positif. C’est comme ça. C’est peut-être même juste générationnel. Quelqu’un comme Nicolas, par exemple sera peut-être moins gêné par ça.
Nicolas Giegas : Ce qui se passe, selon moi, c’est qu’il y a surtout beaucoup plus d’artistes qu’avant. C’est vrai qu’il reste encore pas mal de rappeurs qui pensent que ça va rouler, avec juste un micro, un PBO (NdR : seule la « bande orchestre » est en playback), un DJ set, et zéro mise en scène. Comme s’ils donnaient un showcase de 30 minutes. Mais je crois que le public commence à se lasser de ça. Il y a un trop plein. Et les artistes s’en rendent compte. Les sets proposés deviennent plus qualitatifs. Certains ramènent parfois un guitariste, une batterie, voire un groupe plus complet. Cela permet aussi de se démarquer auprès des programmateurs de festival.

L’ÉVOLUTION DU LIVE (2)
Lino Grumiro : C’est vrai que les cachets des artistes ont tendance à s’envoler. De l’autre côté, les festivals ne vont pas bien. Tous les frais augmentent. Donc à un moment, cela se répercute sur le prix du ticket. La réussite d’un événement comme Couleur Café tient évidemment à son concept, à sa programmation, mais aussi au fait qu’ils ont réussi jusqu’ici à maintenir des prix raisonnables. Mais ce n’est pas évident. Là-dedans, on a bien sûr un rôle à jouer, en tant que booker. Il faut parfois se battre pour faire comprendre que le cachet demandé par l’artiste est trop élevé pour la Belgique. Cela étant dit, cela va dans les deux sens. On estime parfois qu’à un certain stade de son développement, certains peuvent demander plus. Mais comme vous vous en doutez, généralement, cela va plutôt dans l’autre sens (sourire).
Nicolas Giegas : C’est l’une des premières choses que j’ai comprises en démarrant dans ce métier. Je pensais que le booker faisait partie de l’équipe de l’artiste. En fait, on n’est ni du côté des artistes, ni du côté des festivals, on est au milieu, pile entre les deux. Il faut que l’artiste soit payé correctement, mais aussi éviter de faire flamber les prix et qu’au bout du compte, les festivals finissent par couler.
LA FIERTÉ DES NÔTRES
Lino Grumiro : Notre plus grande fierté ? Je pense que c’est notre longévité. Exister depuis 20 ans dans ce secteur, en Belgique. Ne pas avoir lâché, avoir réussi à se développer, à engager, et créer de l’emploi, etc. C’est quand même appréciable. Et puis, il y a aussi certaines collaborations exceptionnelles avec des artistes qui nous sont restés fidèles à travers le temps, même quand cela a décollé pour eux. Ce sont de belles histoires. Je pense à Médine, avec qui on a refait une AB sold out. Je pense aussi à Orelsan ou Soprano – la première toute grosse salle qu’il a faite, Belgique et France confondues, c’est ici, à Forest National ! Même à Marseille, il n’avait pas fait de salle de 8000 places. Ou encore Disiz. On a toujours mis un point d’honneur à lui trouver des dates, même quand c’était plus compliqué. Et, maintenant que sa carrière a repris de manière assez incroyable, c’est beau de voir qu’il ne nous a pas oubliés.