Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Retour de flemme

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Le “monde d’après” ne ressemblera pas au “monde d’avant”. Promis, juré, craché. Confiné dans sa bulle, forcé de ralentir le tempo, confronté à la fragilité de l’existence, découvrant pour certains les plaisirs de la contemplation et pour d’autres tout simplement qu’ils avaient des enfants, chacun se persuadait au plus fort de la crise sanitaire qu’il allait adopter dans le futur un mode de vie plus durable, plus apaisé, plus éthique, plus équilibré. Une prise de conscience, enfin!

Deux ans plus tard, la société a effectivement changé, mais pas vraiment dans le sens espéré. L’élan collectif a tourné court. Et pas seulement à cause de la guerre en Ukraine. Le mal est plus profond. Sur le front domestique et social par exemple, une attitude potentiellement toxique s’est répandue comme un blob: la flemmardise. “Finalement, je ne pourrai pas venir, désolé”, “On verra, on se décidera le jour même”, “Je suis crevé, si on restait à la maison”… Ces excuses, on les a tous entendues et on les a tous utilisées pour décommander une soirée, reporter une sortie ciné ou sécher un concert. Avec culpabilité parfois -envers les organisateurs de l’événement et surtout envers soi-même pour sa mollesse et un manque d’entrain chronique-, avec soulagement souvent, celui que l’on ressent quand on s’abandonne au plaisir coupable de la procrastination.

Un syndrome “dernière minute” qui n’épargne rien ni personne. Planifier relève désormais de la torture psychologique: on retarde la réservation de ses vacances, on se rabat sur un plateau télé alors qu’on avait déjà sa veste sur le dos, on reporte sans cesse un repas avec des amis. Même Macron a attendu la dernière ligne droite pour annoncer sa candidature. Il y a derrière cette attitude impulsive et puérile la hantise de se sentir coincé, contraint, alors qu’on a peut-être changé d’avis entre-temps.

On s’est imaginé sortir tous les soirs, enchaîner ciné, spectacles, concerts… Alors que le moment venu, une fois sur deux, on n’a plus qu’une seule envie: se dissoudre dans son canapé.

Ou qu’on a eu les yeux plus gros que le ventre. Car instinctivement, a fortiori après une longue période de disette, on pense qu’on va profiter deux fois plus de l’abondante offre pour rattraper le temps perdu. On s’est imaginé sortir tous les soirs, enchaîner ciné, spectacles, concerts, bref croquer la vie à pleines dents. Alors que le moment venu, une fois sur deux, on n’a plus l’énergie et qu’une seule envie: se dissoudre dans son canapé devant une série à l’intrigue cousue de fil blanc. Voilà qui explique sans doute la progression inquiétante du “no show”, ces personnes qui ont payé un ticket mais n’assistent pas au concert. Un phénomène d’ordinaire limité mais qui peut atteindre aujourd’hui les 20 à 30%. Sur 2 500 places vendues pour une des dates de Zwangere Guy à l’AB, 500 acheteurs manquaient à l’appel, révélait récemment le directeur Tom Bonte dans L’écho.

On était pourtant censé penser le fameux “monde d’après”, fondé sur des valeurs de temps longs, à la fois plus introspectif et réflexif”, constate Vincent Cocquebert, auteur de La Civilisation du cocon (éditions Arkhê), dans une interview au magazine numérique ADN. Or, c’est le contraire qui s’est passé. L’individualisme a profité de la paralysie générale pour enfoncer ses crocs. Puisque le futur n’est plus une option, nous sommes coincés dans un présent encombré de sollicitations (merci Instagram) et de responsabilités diverses. Ce qui nous amène à agir dans l’urgence, en mode panique. Le repli sur soi qui dédouane en apparence d’avoir à affronter une réalité asphyxiante et anxiogène apparaît du coup comme la solution la plus safe.

À cela s’ajoute une fatigue existentielle plus générale, qui se traduit notamment par une recherche excessive de sécurité. Un penchant naturel qu’ont renforcé la pandémie mais aussi la technologie -qui a transformé le salon en centre de loisirs. Un cocooning qui a toutefois un coût: la perte du sens commun, le délitement du lien social, sans parler des risques économiques pour le monde de la nuit, de la culture ou de l’Horeca. Si on ne veut pas finir comme les membres auto-séquestrés de la famille Angulo dans le sidérant docu The Wolfpack (2015), il va falloir mettre son petit confort de côté et aller à la rencontre de l’Autre, qu’il soit beau, laid, fictif, inspirant ou franchement rebutant.

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