Melanie De Biasio, « comme une fleur sur un terril »

Le Charleroi de Stefan Vanfleteren, pour la pochette du Blackened Cities de Melanie De Biasio. © Stefan Vanfleteren
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Avec Blackened Cities, la Carolo Melanie De Biasio fait une déclaration d’amour et de jazz aux cités industrielles décaties (Charleroi, Manchester, Detroit…) comme lieux de possible renaissance.

Fin janvier. On s’est donné rendez-vous à Charleroi, et elle y arrive par le train. Dire qu’il pleut des cordes est un sérieux understatement. La drache est tellement forte qu’elle va peut-être chasser toutes les carcasses métalliques de la ville, rayer la rouille. On peut rêver. C’est justement le motto de Blackened Cities, bouclé dans un petit studio près de la Gare du Midi à Bruxelles, alors que son système nerveux et sanguin s’est sans doute constitué dans la ville la plus controversée de Belgique. Ce Charleroi qui, à l’instar de Molenbeek, charrie des décennies de fantasmes, d’incompréhension et de pauvreté affichée. Petite-fille d’immigrés du Frioul, région rurale du nord-est de l’Italie, Melanie a été carolo ses dix-huit premières années. « Pour le grand-père paternel, ce sera Cockerill et la promesse que ses descendants éviteront l’usine. »

On mange un bout au centre de la cité qui additionne chancres et rénovations: la pièce unique de 24 minutes 16 secondes de Blackened Cities est pareillement calée entre plusieurs genres, phases et statuts, même si elle n’exhibe pas les mêmes blessures que la cité. La sensation de rêver et de planer y croise un jazz conçu en grondement sentimental discipliné. Melanie: « Cette musique a été créée avant même que je ne pense au prochain disque, même si je sentais bien que de la part de Pias (son label, NDLR), il y avait quelque chose comme l’attente d’un retour sur investissement, et donc des chansons disciplinées pour la radio. Mais c’est la musique qui guide mes actions et le storytelling. Le lien, celui qui ensuite s’est révélé être attaché aux villes post-industrielles, ne s’est pas établi d’emblée. Pourtant, il existe vis-à-vis de ces lieux d’espoir inattendu que sont Manchester, Detroit, Bilbao ou Charleroi. »

Sharunas Bartas

Voilà peut-être le retour discographique à la maison d’enfance après trois années folles suite au succès de No Deal, deuxième album paru au printemps 2013. Plébiscité en Flandre -cinq étoiles en extase chez De Morgen-, il l’est également dans plusieurs territoires étrangers, dont la réputée imprenable Grande-Bretagne. Passage au Later… with de Jools Holland -première belge en 20 ans-, adoubement made in BBC, reviews brûlantes et, cerise sur le jazz, remix intégral par Gilles Peterson fin 2014. Pas sûr que Melanie ait vraiment atterri de tout cela.

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Elle parle de Blackened Cities comme d’une créature qui s’apprivoise avec le temps. De fait, l’intro qui gronde sur des accords de contrebasse jouant au violoncelle et une réverbération magnétique renvoie à des sensations extra-musicales. Si des liens se nouent dans la pièce avec un jazz magnifié à la Archie Shepp ou Pharoah Sanders, les premiers moments évoquent davantage l’atterrissage dans un film de Sharunas Bartas ou Tarkovski. L’album s’élabore alors qu’exceptionnellement, Melanie répète avec son groupe pour un concert au Cirque Royal à l’automne 2014: « J’ai pris comme principe de ne jamais répéter les concerts en groupe: chaque musicien apprend de son côté afin que tous les sens soient au maximum de l’éveil au moment de jouer. Parfois, le batteur et le contrebassiste ne se voient pas pendant des semaines, mais lorsqu’il a fallu jouer au Cirque Royal, on s’est quand même réunis avec le groupe dans un petit studio près de la Gare du Midi. J’avais cette idée d’improvisation collective, comme une tranche de pop évolutive, ce qui pourrait aussi être une définition du jazz. Développer une présence, rendre une note palpable, donner de la puissance à la graine. Se mettre en danger de déséquilibre, ce qui oblige à une acuité exacerbée et amène cette hypnose que les gens sentent. Ma musique en concert ne peut pas être juste une musique reproduite. J’ai proposé aux musiciens une maquette à une voix, deux guitares et une fausse basse: le contrebassiste a commencé à chercher ses lignes, la batterie a placé le Un de départ et l’ensemble s’est mis en route. On a fait deux prises. »

Femme ensorcelante

Le hasard, ce vieil ami susceptible de grandeurs comme de trahisons, met la chanteuse en présence d’Arno, amateur des ballades chavirées de De Biasio: il lui présente Stephan Vanfleteren. Photographe célébré pour son noir et blanc gorgé d’émotions, il vient de parcourir pendant plusieurs mois Charleroi pour finaliser une exposition au musée photo de la ville. Vanfleteren en a saisi les cadavres sidérurgiques aux rares fumerolles et l’héritage urbain d’industries anesthésiées. Un monde dystopique et désolant, KO devant la narcose économique qui draine la pauvreté dans les rues. Il en a aussi rencontré « l’incroyable chaleur humaine, cet accueil touchant, ces odeurs que, plusieurs mois plus tard, je porte encore en moi ». Vanfleteren: « Je connaissais Melanie par la radio, et puis j’ai acheté ses deux albums. Sa musique est vite devenue ma compagne de nuit en bagnole, seul sur l’autoroute entre mes multiples déplacements. À Charleroi, j’ai fini par « cruiser » avec ses chansons, initialement sans même savoir qu’elle était originaire de la ville. Cette beauté de la musique est devenue comme une fleur sur un terril, avec une forte émanation de spiritualité et d’émotion. Melanie est devenue la compagne musicale qui me donnait de l’énergie face à la misère, aux camés, à la prostitution, au désespoir: j’avais besoin du contraste d’une femme qui a décidé de faire quelque chose avec sa voix, ses textes, contre la fragilité apparente de cette cité. Melanie m’a semblé être comme Miriam Makeba dans le film When We Were Kings, une femme ensorcelante. »

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Quand Melanie lui propose d’écouter Blackened Cities au casque, Vanfleteren s’oublie dans les rues de Bruxelles et endosse l’ange dans les oreilles. Lorsqu’il revient au point de rendez-vous, face à la chanteuse, il lui signifie simplement qu’il ne peut rien lui dire… « J’étais groggy, ému, touché, désorienté, perdu. Je ne savais pas commenter ces sons. Quand tu vois Melanie en live, elle nage, se noie, ressurgit, alors que toi, tu tiens ta propre femme dans les bras. C’est magique. Blackened Cities l’est aussi. »

Dans les images de Stephan faites à Charleroi, Melanie trouve quelque chose de bien plus large que la ville belge stigmatisée par le péril économique: une façon de regarder l’humanité refusant le désespoir. D’où cette photo de Vanfleteren en couverture du disque, un immense rayon de lumière irradiant la cité blessée. Melanie: « Ce n’est pas une musique spécifiquement écrite sur ou pour Charleroi, elle est plus universelle et peut autant évoquer toute autre cité qui refuse de mourir après avoir subi ce choc d’un passé industriel anéanti: cette fameuse « semence dorée » qui donne de l’espoir et une volonté de renaître. »

Melanie De Biasio – « Blackened Cities »

Les 24 minutes 16 secondes d’une seule pièce débutent par un long signal cinématographique: grondements et murmures. La voix de Melanie, princesse de la rouille vaincue, s’immisce alors dans la musique qui ne va cesser de gonfler à la vitesse d’une rivière aux ambitions de fleuve. La sensation est aussi maritime qu’organique, portée par la batterie imaginative de Dré Pallemaerts et le florilège de piano, synthés, flûte, colorisant les incertitudes de départ. La voix intervient en phrases répétées, injections de mots lovées dans l’instru, avant qu’aux deux tiers du voyage, la pulsion apaisée cède davantage d’espace au chant, chorégraphe de ses propres mouvements. Laissant à l’ultime ligne droite du morceau le plein retour de ce fiévreux jazz cubiste.

DISTRIBUÉ PAR PIAS. ***

LE 4 JUIN À FLAGEY ET LE 14 AOÛT AU JAZZ MIDDELHEIM.

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