Manu Dibango est mort du coronavirus: notre dernière interview avec le père de la world music

Manu Dibango, ici sur scène à Ezy-sur-Eure, France, en 2015. © GETTY IMAGES/Francis Apesteguy
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Le célèbre saxophoniste est mort des suites du coronavirus à 86 ans, a confirmé Thierry Durepaire, gérant des éditions musicales de l’artiste, à l’AFP. En guise d’hommage, nous republions ici la dernière interview qu’il nous accordait, en 2007, alors qu’il allait fouler les planches de Couleur Café.

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Chers parents, chers amis, chers fans,

Une voix s’élève au lointain…

C’est avec une profonde tristesse que nous vous…

Geplaatst door Manu Dibango – Officiel op Dinsdag 24 maart 2020

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Article initialement paru dans Le Vif/L’Express du 15 juin 2007.

Manu Dibango, un demi-siècle de métissage

Sur la scène de Couleur Café, le vert septuagénaire, père de la world music, débarque avec un pétaradant big band qui joue la « great black music ». Impressionnant.

Ce qui frappe d’emblée chez Manu, c’est son fameux rire tonitruant, un vrai rêve d’orthodontiste. Ensuite, c’est sa propension naturelle à explorer une vaste histoire qui l’a mené de la classe moyenne africaine de l’avant-guerre – il est né à Douala, au Cameroun, en 1933 – à sa posture actuelle de musicien internationalement respecté. Dans le récent CD/DVD Lion of Africa (Munich Records), son big band panafricaniste tourne au big bang gorgé de cuivres, de jazz, de funk et d’une panoplie de rythmes nègres soudés dans un corpus formidablement vivace et dansant. Si le Camerounais n’a pas la dimension de martyr christique de Marley ni celle de rebelle ultime façon Fela, son attitude est celle d’un sage qui met le feu aux rythmes avec appétit, conscience et modernité.

Le Vif/L’Express: Le départ musical de Manu Dibango est-il la chorale d’église dirigée par sa mère?

Manu Dibango: D’une certaine façon. Ma mère, qui avait une entreprise de couture, dirigeait la chorale du temple protestant où mon oncle paternel jouait de l’harmonium. Les deux côtés de la famille aimaient la « musique Hallelujah » (rires). La radio n’existait pas encore, mais les marins rapportaient des disques, et la musique cubaine régnait en Afrique centrale, simplement parce que les Cubains avaient gardé l’usage du tambour, qui avait été diabolisé chez les Noirs américains!

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Quand est apparue l’idée de métissage dans votre vie?

Au Cameroun, les Blancs faisaient des enfants aux Africaines et ces enfants étaient mis dans une école pour métisses, à Yaoundé. L’apartheid a toujours pris plusieurs formes.

Mais votre plus grand acte de métissage n’est-il pas d’avoir épousé, en 1957, une femme blanche (et belge), Coco, disparue en 1995?

En France, dans les milieux artistiques, cela ne semblait pas si difficile à vivre. C’est quand la guerre du Congo a éclaté, en 1960, qu’on a ouvert les yeux. On est allé vivre là-bas pendant un an. Avec Coco et on était le premier couple métisse de non-fonctionnaires: les Blancs n’étaient pas contents et les Africains m’enviaient, les chefs pensaient qu’ils pouvaient simplement s’acheter une blonde… Le tout dans une Afrique occupée à naître. Il fallait être naïf et avoir un bon karma pour s’en sortir!

Votre carrière a commencé à Bruxelles, non?

Oui, en 1957, dans une boîte à la porte de Namur. Puis j’ai fait la tournée des bases américaines, où j’ai rencontré pour la première fois des Blacks américains. L’idée de Black Is Beautiful est venue plus tard avec Martin Luther King, et puis le Black and Proud de James Brown. C’est à ce moment-là que je suis entré en scène (rires)…

J’ai commencu0026#xE9; u0026#xE0; Bruxelles, en 1957, dans une bou0026#xEE;te u0026#xE0; la porte de Namur

… Avec Soul Makossa qui est devenu un gigantesque tube afro-funk en 1972(1)!

Oui, cela correspondait à la vision que les Noirs américains avaient d’une Afrique européanisée: des cuivres, une orchestration et une façon plus africaine de cultiver un pot commun. Quand les Noirs américains ont commencé à s’intéresser à l’Afrique contemporaine, ils sont venus chercher des disques à Paris et sont tombés sur Soul Makossa, qui était la face B d’un hymne au football que tout le monde a oublié. Ma vie a soudain changé et, du coup, la world music a commencé à naître. Jusqu’alors, il n’y avait guère que Miriam Makeba et Hugh Masekela comme stars africaines…

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Quelle était votre impression lors de votre première tournée aux Etats-Unis, en 1973?

J’en savais plus sur eux qu’eux sur moi… J’avais lu Baldwin et, surtout, Chester Himes, j’avais l’impression de connaître Harlem par coeur avant d’y mettre les pieds. Quand j’y suis allé, la similitude avec l’Afrique était frappante, les gens étaient dans la rue avec des ghetto-blasters qui crachaient la musique. Il y a l’atavisme quand même… J’ai joué dix soirs à l’Apollo d’Harlem (en première partie de The Temptations): c’était la première, et la dernière fois jusqu’à présent, qu’un Africain le faisait! Tout le monde est venu m’y voir, même Mohammed Ali!

Vous avez croisé la route de deux symboles absolus du panafricanisme, Bob Marley et Fela: sur quoi portaient vos discussions?

Nos discussions crissaient un peu: Bob considérait Hailié Sélassié comme un Dieu, ce qui, pour un Africain, est déjà difficile à avaler. De plus, je pensais que les popes qui étaient sans cesse chez lui n’étaient que des escrocs alors que, pour lui, ils dessinaient le chemin du paradis. J’étais son invité, j’ai donc modéré mes propos (rires). Je ne partageais pas l’idée de Fela de gueuler contre son propre pays et, d’une certaine façon, d’en faire un « commerce »… Je me considère comme engagé mais, pour la politique culturelle, j’essaie de servir la musique, et mes engagements politiques sont personnels.

Je suis engagu0026#xE9;, mais j’essaie d’abord de servir la musique

Contrairement à Fela ou à Miles Davis, vous n’avez jamais manipulé l’image du « Blanc oppresseur ».

Déjà au départ, je suis métis, puisque mes parents sont de deux ethnies différentes, yabassi et douala, ce sont les Wallons et les Flamands du Cameroun (rires). J’ai subi la colonisation mais, en grandissant en Europe dès l’âge de 15 ans, je n’ai pas subi les bagarres des indépendances. Je considère que, derrière la couleur, il y a quelqu’un et c’est ce quelqu’un qui m’intéresse!

Que pensiez-vous lorsque vous accompagniez dans les sixties Nino Ferrer chantant Je voudrais être noir?

Lui pensait aux Noirs du Mississippi, mais moi je sortais plutôt du manioc (rires). Mais je jouais de l’orgue et du saxo, et je correspondais à son idée de l’homme noir. N’oublions pas que, pendant très longtemps, pratiquement jusqu’aux années 1980, le seul type qui représentait la diaspora black en France, c’était Henri Salvador!

L’époque a spectaculairement changé! Il y a même le syndrome du « présentateur noir de TF1 »!

Mais en Grande-Bretagne ou même en Allemagne, qui a eu très peu d’histoire coloniale, il y a plein de visages noirs en prime time. En France, il y a maintenant une vraie rupture puisque, pour la première fois, un non-Gaulois est président de ce pays. Il a quand même mis une autre fille d’immigrés à un poste régalien (NDLR: Rachida Dati, ministre de la Justice) ! Il faut lui donner sa chance, même si, au départ, j’ai plutôt le coeur à gauche. Mon épicentre n’est pas dans le ghetto, mais dans la « normalité »…

Vous venez jouer à Couleur Café, où se produit également Manou Gallo, ex-bassiste des Zap Mama, qui vient de sortir son second album solo. Vous avez visiblement craqué pour cette jeune musicienne ivoirienne installée à Bruxelles. Pourquoi?

Je sais d’où elle vient: de l’école de Were Were Liking, à Abidjan. Liking est une sorte de Molière de l’Afrique, une écrivaine, peintre, sculpteur, créatrice d’une troupe qu’elle a maintenue contre vents et marées dans une Côte d’Ivoire très secouée. Manou Gallo est une véritable découverte. Je pense que je sais déceler davantage de qualités chez les autres que chez moi… Et puis, Couleur Café, c’est Bruxelles, et c’est là que j’ai commencé. Bruxelles est mon ange gardien parce que j’y ai connu ma femme: c’est elle qui a cru en moi et qui m’a « fixé » à partir de l’âge de 22 ans. J’étais la risée de mes copains parce que j’étais rangé (rires).

(1) La chanson a été plagiée par Michael Jackson en 1983 et puis, en 2003, par Jennifer Lopez. Les deux affaires se sont réglées en dehors des tribunaux, par chèques interposés.

Manu Dibango, en big band, le 29 juin à 19h30, à Couleur Café, à Bruxelles. www.couleurcafe.be

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