M83: le kitsch, c’est chic

M83 © Andrew Arthur
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Cinq ans après le triomphe de Hurry Up, We’re Dreaming, M83 revient avec Junk. Concentré de pop eighties s’inspirant des sitcoms US d’époque pour repousser toujours un peu plus les limites du bon goût.

C’est le genre de hit qui vous colle à la peau. En 2011, Midnight City inventait quelque chose comme la mélancolie pour stade, tube bombastic à la pompe imparable. Un vrai piège pour l’auditeur. Et son créateur d’ailleurs: comment se sortir d’un carton pareil? Peut-être parce qu’il n’en était pas à son premier album -cela faisait déjà dix ans que M83, alias Anthony Gonzalez, oeuvrait dans les marges de la pop synthétique-, le Français a eu l’air de gérer parfaitement l’emballement, sans jamais le bouder. « Cela reste quand même quelque chose d’exceptionnel, qui a lancé ma carrière dans pas mal de pays. C’est un rêve de gosse que de pouvoir par exemple jouer aux Etats-Unis. »

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C’est en effet là que la mèche s’est d’abord allumée. Depuis, l’ancien résident d’Antibes s’est d’ailleurs installé à Los Angeles. Une manière d’assouvir son rêve américain, et de surtout rencontrer d’un peu plus près ses envies de BO de film. « Déménager à Hollywood participait en effet de ce fantasme. » Après le triomphe de l’album Hurry Up, We’re Dreaming (2011), M83 a donc varié les plaisirs. « J’ai pu travailler sur deux BO: une grosse production hollywoodienne (celle d’Oblivion, avec Tom Cruise, NDLR) et le long métrage de mon frère (le drame érotique Les Rencontres d’après minuit, avec Eric Cantona, NDLR). »

Le succès n’est donc pas qu’une pression supplémentaire. Il peut aussi se voir comme un nouveau gage de liberté, offrant la possibilité de faire à peu près ce qu’on veut. Comme le nouveau Junk, par exemple. On préfère prévenir: il risque autant de fasciner que de repousser. Car si jusqu’ici M83 a puisé dans les années 80 une matière sentimentale héroïque, il gratte cette fois plus franchement dans tout ce que la décennie a pu engendrer de jetable, déclassé, vulgaire… « Avec Midnight City, j’ai la chance de ne plus devoir courir après ce genre de succès. Cela m’a permis de passer à autre chose en toute quiétude. Et de réaliser un album qui me correspond encore plus. Je ne dis pas que ce n’était pas le cas avec le précédent. Mais certaines choses me gênaient. Je trouve que l’album était trop frontal, grandiloquent. Puis, vocalement, j’en faisais trop. En concert, notamment, cela n’était pas toujours simple à assumer… »

Avec Midnight City, M83 avait déjà contribué à la réhabilitation du saxophone dans la musique pop -meilleure envolée solo depuis le Careless Whisper de Wham. L’instrument honni y trouvait là une dimension héroïque, se chargeant de libérer toute la tension adolescente du morceau. A l’époque, Gonzalez commentait: « Parfois, une chanson a besoin d’un seul élément pour être complète. Vous savez bien que cet élément a déjà été utilisé dans le passé, qu’il est considéré comme cliché ou cheesy, mais la chanson le réclame. » Avec Junk, M83 pousse le vice encore plus loin. « J’étais un peu lassé des albums précédents, de leur côté un peu trop sérieux, conceptuel. J’avais besoin de me libérer de ça. La mélancolie est donc toujours là, mais avec plus de légèreté. » Et de perversité aussi…

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L’amour du risque

Né en 1980, M83 a toujours aimé malaxer la décennie « perdue ». Il n’est pas le seul, loin de là. Cela fait même un moment que les citations rétro, y compris eighties, ne font même plus débat. « C’est important pour moi de ne pas forcément être tourné vers le futur, mais de pouvoir regarder en arrière. Je trouve ça beaucoup plus intime et touchant, plutôt que d’essayer à tout prix de trouver un nouveau son. Je crois de toute façon que c’est une quête perdue d’avance. C’est très rare, voire impossible, de venir avec quelque chose de vraiment neuf. Ce qui fait l’originalité d’un disque aujourd’hui, c’est le mélange d’influences. »

Pour Junk, M83 explique ainsi avoir été influencé aussi bien par les musiques qu’écoutaient ses parents –« que je trouvais à l’époque ringardes, mais que j’ai appris à redécouvrir »– que par les séries télé qu’il regardait gamin. « Pour moi, cela reste un âge d’or de la télévision. Je veux parler de toutes ces séries américaines aux génériques toujours très mélancoliques, très orchestrés… Je pense aussi à l’arrivée de ces dessins animés ultraviolents, avec également une musique très lyrique. Franchement, nos parents n’avaient pas conscience de ce qu’ils nous laissaient regarder. Des dessins animés comme Albator, Ken le survivant, Ulysse 31… C’était rempli de sang, de tristesse et de pleurs. » Autre chose évidemment que Bob l’éponge« J’adore, ça me fait marrer. Mais un héros comme Albator proposait quand même un message autrement plus fort. Il était question d’amour, de mort, de se battre pour la justice… Aujourd’hui, les programmes pour enfants ne véhiculent plus grand-chose. Pour grandir, je pense que l’enfant doit se prendre un peu des claques dans la gueule. Passer par une violence poétique, pour appréhender une violence de la société, bien réelle celle-là. »

Woody Allen disait que « la vie n’imite pas l’art, elle imite la mauvaise télévision ». On pourrait presque en dire autant de Junk qui semble parfois s’être abreuvé des sitcoms US les plus tartes. Gonzalez cite lui-même « l’influence » de séries telles Punky Brewster ou Madame est servie. Un morceau comme Moon Crystal semble en effet sortir tout droit d’un soap eighties. Il est suivi de For the Kids, ballade crapuleuse au kitsch revendiqué, tandis que Road Blaster sonne comme le générique d’une émission d’été de France 3, pardon FR3… « Je ne veux pas avoir un discours de vieux con qui trouve que tout était mieux avant. Je regarde pas mal de nouvelles séries par exemple. Mais elles me touchent moins. Tout est devenu trop propre. Même le grain de l’image a changé. Aujourd’hui, je suis Game of Thrones, par exemple. J’adore ça, j’ai un plaisir fou à regarder cette série. Mais je trouve le générique horrible. La musique est ignoble. Et les effets spéciaux, réalisés à l’ordi, sans âme. Pareil avec le dernier Star Wars: cela a perdu de la magie. J’attendais les monstres à l’ancienne, avec des nains dans les costumes… »

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Vaille que Vai

La nostalgie n’a pas toujours désigné la mélancolie liée au passé. Pointée dès le XVIIe siècle par un étudiant en médecine alsacien, elle décrivait le mal du pays vécu par les mercenaires suisses de l’armée de Louis XIV. Sa racine grecque le rappelle d’ailleurs très bien: nostos est le terme homérique pour parler du retour à la maison… Ce n’est que plus tard que la nostalgie a commencé à ruminer le passé. Dans le cas d’Anthony Gonzalez, Frenchy « exilé » aux Etats-Unis, on peut imaginer que la distance a autant joué que les souvenirs d’enfance. Jusqu’à, par exemple, chanter ici pour la première fois en français. « Cela fait six ans que je suis installé à Los Angeles. L’année dernière passée en studio a été un peu difficile, avec des hauts et des bas. Il y a eu les attentats. Je me sentais loin de ma famille, de mes proches… Je me sentais triste, inutile. Pas du tout à ma place. J’avais besoin d’un retour aux sources. »

Le mal du pays et la nostalgie qui va avec n’expliquent cependant pas tout. Au-delà de l’effet madeleine de Proust, comment des sons rétro parviennent-ils à illustrer des sentiments contemporains? Qu’est-ce qui intrigue autant dans ces fameuses années 80? « Elles ont représenté un terrain de jeu incroyable. On a vu arriver de nouvelles machines, de nouvelles technologies… Tout restait à écrire! » Exemple avec Jan Hammer, pianiste jazz (Mahavishnu Orchestra), reconverti en compositeur pop, responsable de la musique de la série culte Miami Vice. Au Rolling Stone, l’Américain expliquait en 2014: « La machine la plus importante était le Fairlight CMI, qui était l’une des premières machines à sampler fonctionnant à partir d’un ordinateur. J’échantillonnais mes batteries et mes percussions, et travaillais la musique en ajoutant des sons acoustiques, ce qui était assez neuf à l’époque. »

Reste malgré tout la question du kitsch. On pensait que les derniers tabous étaient tombés depuis un moment. Tout faux. « Aujourd’hui, pour se faire remarquer, un critique n’a qu’à soutenir qu’une musique autrefois dénigrée par tout le monde est, en fait, du pur génie », écrit par exemple Carl Wilson, dans son Let’s Talk About Love (son essai sur le (mauvais) goût, récemment traduit en français, aux éditions Le mot et le reste). La manoeuvre est d’ailleurs une spécialité très française. De Daft Punk honorant les Buggles à Yelle reprenant A cause des garçons, en passant par les cas Justice, Sébastien Tellier… A chaque fois, aux accusations d’ironie, les intéressés ont plaidé la sincérité de la démarche. C’est aussi la défense de M83, qui repousse encore un peu plus la limite du ringard: « J’essaie toujours de faire les choses de manière naturelle. Après, en effet, il y a peut-être ici un second degré qu’il n’y avait pas avant. J’essaie d’amener ma musique à la limite du kitsch, au bord de l’insoutenable, pour la rendre la plus pertinente et essayer de déclencher une émotion chez l’auditeur. Mais à la base, le geste est complètement sincère. Je ne me fous pas de la gueule de ceux qui vont acheter mon disque. Ce sont vraiment des instruments qui me touchent. »

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Comme l’harmonica de Sunday Night 1987 ou le solo de Steve Vai sur Go! -oui, Steve Vai, légendaire branleur de manches des années 80. « Il a eu la chance d’arriver à une période où les effets de guitare ont pu permettre à des guitaristes de créer une signature. Vai a ce côté technique, mais aussi mélodique, une recherche sonore qui est superintéressante. Pour moi, c’est vraiment unique. Il me fait penser à la guitare du futur. C’est pour ça que j’avais envie de collaborer avec lui: je savais qu’il allait amener cette touche un peu folle de solo spatial, complètement dingue, à la fois superrapide et un peu dissonant.  »

Disque aussi extravagant que chelou, Junk frôle régulièrement le dérapage. Chaque fois qu’il fait mine de se vautrer dans le ridicule ou le cheap, il réussit pourtant à redresser la barre. Quitte à vous faire sentir un peu coupable de tomber dans le panneau. Dans tous les cas, il mérite bien son titre. Pour le meilleur et (parfois aussi) pour le pire.

M83, JUNK, DISTRIBUÉ PAR PIAS. ***

EN CONCERT LE 17/08, AU PUKKELPOP.

Les enfants de la télé

Beastie Boys vs L’Homme qui valait 3 milliards

Hot Sauce Committee Part Two est le 8e album des Beastie Boys. Paru en 2011, il est aussi leur dernier -quelques mois plus tard, Adam MCA Yauch décédera en effet d’un cancer. Même sans cela, le disque ne peut s’empêcher de dégager une certaine nostalgie. Le premier single est intitulé Lee Majors Come Again, salve punk-rock qui fait évidemment référence à l’acteur qui incarnait L’Homme qui valait 3 milliards« Like the Six Dil- Million Dollar Man/In the back of the bus… gonna bust!/Lee Majors style ».

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Weezer vs Happy Days

Réalisé par Spike Jonze, le clip de Buddy Holly reste certainement le plus célèbre de Weezer. Le groupe de Rivers Cuomo est filmé au fameux resto-route d’Arnold, de la fameuse série Happy Days, Jones mélangeant images du tournage et de la série télé. Classique.

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Daft Punk vs Albator

En 2001, Daft Punk sort son deuxième album. Chaque morceau de Discovery est illustré par un clip, réalisé sous forme de manga, par l’un des maîtres du genre: ni plus ni moins que Leiji Matsumoto, le célèbre créateur d’Albator. Rassemblées, les différentes vidéos formeront Interstella 5555, moyen métrage de 65 minutes présenté à Cannes deux ans plus tard.

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