Le rap belge en alerte niveau 4

Niveau 4: Senamo & Seyté, Woodie Smalls, Roméo Elvis, Dvtch Norris, Coely, Stikstof, Caballero & JeanJass © PG
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Le rap belge a la cote. La preuve avec l’accueil que lui réserve le festival Couleur Café, rassemblant en exclu quelques-uns des cadors du genre, du nord au sud. Nom du projet: Niveau 4…

Ce sera l’un des événements de cette édition 2016 de Couleur Café. Le dimanche 3 juillet, le festival bruxellois a convoqué sur la même scène quelques-unes des principales têtes d’affiche du rap belge actuel. Non seulement francophones, mais aussi flamandes! Sont ainsi attendus sous le chapiteau Univers: JeanJass, Caballero, Roméo Elvis, Senamo et Seyté (La Smala) pour la tribune sud; Stikstof, Woodie Smalls, Coely, et Dvtch Norris, côté nord. Du lourd.

S’il a pu parfois donner l’impression de se chercher ces dernières années, Couleur Café a eu au moins pour constante d’ouvrir toujours plus sa programmation au hip hop. Y compris en misant sur les talents locaux émergents. Logique donc de le retrouver à l’initiative de ce projet inédit. Et à vrai dire, assez événementiel.

Chaque courant musical a ses « moments ». On se souvient par exemple comment, en 2004, la soirée Sacrés Belges organisée à l’Ancienne Belgique avait contribué à asseoir une scène rock wallonne encore hésitante. Le projet Niveau 4 pourrait jouer le même rôle pour une communauté hip hop qui reste encore bien souvent la grande oubliée des médias locaux. Jusqu’ici, il y a bien sûr eu des bornes essentielles: comme l’album Une ball dans la tête de De Puta Madre, le disque d’or de Starflam… Avec Niveau 4, Couleur Café marque pareillement le coup, braquant les projecteurs sur une scène qui a plus que jamais le vent en poupe.

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Le projet arrive en effet à un moment-clé. Depuis plusieurs mois, le rap belge bénéficie d’une cote de popularité inédite. Mieux: d’un « buzz ». Il aura suffi d’une dépêche AFP et d’un relais dans les Inrocks (Hamza dans les noms à suivre de 2016) ou sur les sites spécialisés, type ABCDRduson pour que la rumeur enfle. Longtemps reclus dans l’ombre des parrains français, le hip hop belge n’aurait désormais plus de complexe à avoir. « On sent en tout cas qu’il se passe vraiment quelque chose », explique Roméo Elvis, rappeur bruxellois inclus dans le casting de Niveau 4. Comment cela se manifeste-t-il? « Cela se voit sur les réseaux sociaux ou au nombre de vues sur YouTube. Et puis le relais médiatique est plus important. Il y a aussi un intérêt en France qu’il n’y avait pas avant. On reçoit davantage de demandes de dates de concert sur Paris, Marseille… » Exemple: une petite semaine avant, Roméo Elvis entonnait encore « Bruxelles arrrrrrrive » devant le public de Nantes… « J’espère que ce n’est pas juste un phénomène, que cela va durer… Un mec comme Damso a été repéré par Booba, qui l’a pas mal poussé sur son dernier disque. Le mois prochain, il sort lui-même son premier album. Cela devrait faire pas mal de bruit… »

Du nord au sud

Avec Niveau 4, Couleur Café ne met pas seulement le doigt dans le buzz. Le festival s’essaie aussi à un événement inédit: rassembler sur une même scène des rappeurs du nord, du sud et du centre du pays. En clair, ça rappera donc autant en français qu’en flamand, et même en anglais. Exemple avec Stikstof, combo rap bruxellois qui rime et rame comme tartine et boterham, en néerlandais dans le texte.

Au générique, il y a Astro, Rosko, Jazz, Omar-G et Deejay Vega, âgés de 23 à 29 ans. L’an dernier, ils collaboraient déjà avec Roméo Elvis pour le morceau Dobberman, chacun dans sa langue. Omar-G: « On connaissait Roméo via les gars de l’Or du commun, avec qui on avait déjà voulu faire un truc. Mais ils sont aussi à quatre dans le groupe: cela faisait beaucoup de monde derrière le micro. » Quand l’électron libre Roméo Elvis passe par là, le track bilingue finit par se faire. Le plus naturellement du monde. Roméo Elvis: « J’ai directement accroché avec la mentalité des mecs. Un type comme Omar-G dit toujours les choses très clairement. Il n’appelle pas un chat un chien. Tu sais où tu vas. À partir de là, un morceau comme Dobberman s’est fait très simplement, sans calcul. C’est comme si on parlait la même langue. »

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Aussi bizarre que cela puisse paraître, la sauce prend en effet, français-flamand unis sur le même flow. Omar-G: « Dans le groupe, on est tous bilingues. Ce qui est pratique pour draguer les filles, cela multiplie les opportunités (rires). C’est un peu la même chose en musique, on peut comprendre davantage de choses. Puis, un groupe comme Stikstof est né en écoutant Lunatic, par exemple. De toute façon, la plupart des rappeurs flamands sont fans de rap français. » L’inverse est moins vrai… Roméo Elvis: « Euh, je vais pas mentir, je n’en écoute en effet pas énormément. Je connais des trucs comme ‘t Hof van Commerce ou les Néerlandais d’Opge-zwollen. Mais cela s’arrête là. »

Avec Niveau 4, Couleur Café réussit ainsi ce qui semble toujours compliqué en rock: réunir sur une même scène les forces vives des deux côtés du pays. Paradoxal pour un genre musical qui, plus que les autres, joue sur les mots? Omar-G: « Si vous voulez comparer, en Belgique, le rock a une histoire plus importante. Il existe davantage de groupes. Àl’inverse, la scène rap reste quand même beaucoup plus petite: si vous vous intéressez un peu à ce que font les autres, vous connaissez vite tout le monde. » Et les affinités se trouvent donc facilement, y compris au-delà de la frontière linguistique. Roméo Elvis nuance toutefois: « Mon père est musicien rock. Il a toujours bossé avec des Flamands. Il y a comme un terrain musical commun. En rap, malgré tout, la langue continue de jouer un grand rôle. » Le débat est lancé…

BX vibes

Fait étonnant tout de même: des quatre groupes néerlandophones présents à l’affiche de Niveau 4, seul Stikstof rappe en flamand. « Cela reste notre langue maternelle. Il me semble que cela nous correspond mieux, que c’est le plus honnête, le plus proche de ce qu’on est. » Sans pour autant tomber dans le pur dialecte, comme peut le pratiquer un groupe comme ‘t Hof van Commerce. « Chez certains, c’est pire que du chinois! Avec Stikstof, sans être de l’ABN (algemeen beschaafd Nederlands, le néerlandais conventionnel, NDLR), on reste compréhensible. » Peut-être parce que, plus que flamand, Stikstof est un groupe bruxellois. « Je ne suis pas certain que le reste de la Flandre comprenne vraiment ce qu’on essaie de faire. Nous-mêmes, on ne connaît pas vraiment la mentalité flamande. »

Né vers 2012, l’élément Stikstof -« azote » en français- s’est formé autour de la place Sainte-Catherine, endroit stratégique pour les jeunes Flamands de Bruxelles. « La place se trouve pas loin de trois grandes écoles secondaires néerlandophones. Puis, cela fait office de grande terrasse pour ceux qui n’en ont pas. » La musique du combo est d’ailleurs chargée de tout ça: elle sent volontiers la rue, le pavé, les cannettes et les joints échangés sur un banc. « La place Sainte-Catherine est un lieu de rencontre pour les jeunes, avant par exemple de sortir à Recyclart ou au Beurs. Puis c’est le dernier endroit de la ville où tu peux profiter du soleil. Sur les hauteurs de Bruxelles, du côté de la Porte de Namur ou du Palais de Justice par exemple, tu peux encore en avoir un peu. Mais dans le bas de la ville, tu te retrouves vite à l’ombre. Sauf place Sainte-Catherine: là, le soleil reste jusqu’au bout. »

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Revendiquer sa ville, son terroir, a toujours été un réflexe dans le rap. En mettant en avant Bruxelles, des rappeurs comme Stikstof, la Smala, ou Roméo Elvis investissent une ville qui a passablement dégusté ces derniers mois. Et le Brussels Bashing de tourner à plein régime. À cet égard, avoir choisi de baptiser le projet Niveau 4 n’est évidemment pas complètement anodin. Omar-G: « Le niveau 4 correspond au degré de dangerosité maximale (sourires). Alors oui, forcément, c’est un petit clin d’oeil politique. La ville a été mise à terre une fois, deux fois. C’est une manière de dire que la troisième, on ne se laissera pas faire. Que peut-être la musique peut aider à soigner un peu les blessures. »

Ce n’est pas pour autant que le show de Couleur Café va se transformer en tribune d’opinions: la plupart des groupes présents cultivent trop le second degré et l’autodérision pour cela. L’idée de base reste visiblement de réunir d’abord une scène rap belge, qui a longtemps davantage ressemblé à un panier de crabes -plus encline à se tirer une balle médiatique dans le pied qu’à tenter de briser l’isolement dont elle était l’objet. Roméo Elvis: « Les mentalités ont changé. Notamment grâce à Internet, qui vous donne plus de raisons d’y croire. Vous pouvez plus facilement devenir votre propre producteur, réaliser vos propres clips. Cela diminue les frustrations, et amène aussi plus de diversité. Il n’y a pas de compétition ni de clash. Chacun a son style au final… Avoir intitulé le projet Niveau 4 est génial! Mais il faut être honnête et ne pas vouloir passer pour les porte-parole ou les héros que nous ne sommes pas. La vérité est que tout cela s’est fait le plus naturellement du monde, sans calcul. Il n’a fallu pousser personne. L’envie est d’abord de se rassembler, même si les événements ont donné une autre dimension au projet. » One Belgium under a groove…

NIVEAU 4, À COULEUR CAFÉ, LE DIMANCHE 03/07. WWW.COULEURCAFE.BE

G.A.N., positive attitude
G.A.N.
G.A.N.© Romain Garcin

La première fois qu’on l’a rencontré, il se faisait encore appeler Gandhi. C’était en 2010. Après des années d’activité dans les coulisses du rap bruxellois, Trésor Georges Mundende Mbengani, de son vrai nom, sortait alors son premier album officiel, Le Point G. Six (!) ans plus tard, il est de retour, avec Texte Symbole. Mais sous un autre nom: G.A.N. « J’y pensais depuis un moment. Au départ, quand j’ai choisi mon pseudo, je ne pensais pas faire tout ce trajet. Aujourd’hui, cela devient tout de même lourd à porter… Puis, quand vous googlez Gandhi, vous ne tombez pas forcément directement sur moi! » (rires) L’emprunt avait au moins le mérite de poser le profil du personnage: aux habituelles figures de gangsters prisées par le rap (Scarface, Don Corleone…), celui qui a grandi en écoutant les Sages poètes de la rue préférait une figure historique autrement plus positive. Rassembleuse aussi. En 2012, il réussira d’ailleurs à ramener la grande foule à l’Ancienne Belgique, sur son seul nom: une première pour un rappeur belge en solo. « On avait envie de donner un gros concert à Bruxelles, mais on galérait pour trouver une salle. Au bout d’un moment, on s’est décidés à envoyer un mail à l’AB. Ils nous ont répondu qu’ils étaient intéressés. Mais ensuite, ils nous ont envoyés le devis (rires)… On s’est quand même lancés. L’AB, cela reste un rêve, une salle mythique. Heureusement, le public a répondu présent, on est rentré dans nos frais. Mais cela nous a demandé énormément d’énergie. À vrai dire, je l’ai un peu payé par la suite… »

Kinshasa succursale

L’expérience laisse en effet des traces. Après le succès de l’AB, c’est le coup de mou. Il s’agit de recharger les batteries. À la faveur d’un concert en première partie de Sexion d’Assaut, il se retrouve à jouer à Kinshasa. C’est l’occasion de renouer avec ses racines. « Avec ma grand-mère notamment, à qui j’avais toujours écrit, mais que je n’avais jamais rencontrée. Quand on s’est vus, je n’ai pas pu dire un mot pendant une heure et demie. » Il retrouve aussi son comparse Serge « Imani » Assumani, avec qui il commence à travailler de nouveaux morceaux. L’inspiration revient, un peu différente. « Je parle toujours autant de ma vie personnelle, mais d’une autre manière. En y glissant davantage d’éléments positifs. Parfois, quand je réécoutais mes albums, je me disais que je devais être en dépression » (rires).

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À la clé, il y a donc un changement de nom, de look aussi. Mais toujours la même conception du rap, qui évite les poses. « Fuck les punchlines, moi je fais de l’esprit », rappe-t-il en ouverture. Sur 4 Saisons, il réussit le pari, toujours casse-gueule en rap, d’une chanson d’amour –« J’avais envie d’amener le même feeling que l’on peut retrouver dans le Caroline de MC Solaar, qui reste pour moi un classique absolu ». Plus loin, c’est encore Youssoupha (J’aurais pu) qui amène sa caution à ce qui sonne comme un véritable album, loin de la mode des mixtapes.

À 35 ans, G.A.N. fait office désormais d' »ancien » de la scène belge. « Mais pour moi, cela n’a rien de péjoratif, du moment que je reste cohérent avec ma musique. » Même s’il peut se révéler frustrant de voir la nouvelle génération bénéficier d’une attention qu’il n’a pas eue? « Je pourrais râler. Mais le fait est que chacun suit sa route. Et honnêtement, cet intérêt bénéficie à tout le monde. Aujourd’hui, en France, on se montre plus attentif quand vous dites que vous venez de Belgique. »

G.A.N., TEXTE SYMBOLE, DISTR. UNIVERSAL. EN CONCERT LE 01/07, À COULEUR CAFÉ.

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