Critique | Musique

[l’album de la semaine] A Winged Victory For the Sullen – « Invisible Cities »

© A.B. WILTZIE
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Bande-son de l’adaptation scénique du célèbre roman d’Italo Calvino, Invisible Cities permet au duo américain d’étendre ses méditations néoclassiques.

Si la musique ambient est aujourd’hui plus populaire que jamais, elle le doit sans doute en bonne partie au cinéma et à la télé. Et pas seulement pour des films planants ou méditatifs. Ces dernières années, les propositions se sont multipliées, du thriller Uncut Gems, cartonnant sur Netflix avec une BO signée Daniel Lopatin, au docu de Kevin Macdonald sur Whitney Houston. La bande-son de ce dernier était signée Adam Wiltzie. Soit la moitié du binôme américain A Winged Victory For The Sullen, constitué avec Dustin O’Halloran, embarcation-phare de la scène néoclassique.

En 2019, AWVFTS sortait The Undivided Five, enregistré en partie à l’église du Béguinage, à Bruxelles (où vit Wiltzie). Premier album publié pour le label emblématique Ninja Tune, il voyait le duo évoluer en toute liberté. Deux ans plus tard, AWVFTS est de retour, mais cette fois avec une « commande ». En l’occurrence, la bande-son d’Invisible Cities, l’adaptation scénique par Leo Warner du roman Les Villes invisibles d’Italo Calvino. « Leo était fan de notre travail, explique Adam Wiltzie. Et j’avais moi-même adoré le livre de Calvino, cette espèce de journal de bord complètement psychédélique. La proposition était très tentante. Cette connexion était même accentuée par notre amitié avec Ludovico Enaudi, dont le père avait publié Les Villes invisibles, en 1972. »

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Voyages immobiles

Présentée au festival de Manchester en 2019, l’adaptation de Leo Warner aurait dû tourner en 2020. Las, le Covid est passé par là, et le spectacle n’a pratiquement pas pu voyager. « Vous pouvez voir des extraits sur le Net, même s’ils ne restituent pas entièrement l’ampleur de la mise en scène. Elle implique de la vidéo, des éléments d’architecture, du théâtre, de la danse (avec l’intervention du chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui, NDLR), etc. Quelque part, l’aspect sonore n’en constitue qu’une toute petite partie. » En trois mois, il a fallu toutefois composer près de deux heures de musique. « Comme Dustin était déjà lancé sur une autre mission -la bande-son d’une minisérie de Noël pour la BBC-, j’ai un peu pris le lead sur ce projet. Il fallait de toutes façons foncer. Trois mois, c’est court. Même si, comparé au milieu du cinéma, c’est presque du luxe. Et puis, Leo Warner a eu l’intelligence de poser un cadre et puis de laisser tout le monde bosser de son côté, en évitant de tomber dans le micromanagement qui tue souvent la créativité. »

De ces deux heures de musique, AWVFTS a donc tiré treize morceaux, étalés sur une quarantaine de minutes. La patte néoclassique y est immédiatement reconnaissable, à la fois sinueuse et accessible. Les voyages imaginaires de Calvino ont toutefois aussi permis au duo d’élargir ses horizons. En dégageant par exemple de la place pour les voix, même transformées (Desires Are Already Memories), mais aussi pour se rapprocher de plus en plus de la drone music, avec la conclusion tout en tension de Total Perspective Vortex.

A Winged Victory For The Sullen, « Invisible Cities », distribué par Artificial Pinearch Manufacturing. ***(*)

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