La chevauchée fantastique de Wyatt E.

Le deuxième album de Wyatt E. est un disque de rock instrumental lourd et halluciné. © Juliette Pagacz
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Supergroupe liégeois (Leaf House, The K.) signé sur un label israélien, Wyatt E. invite au voyage avec une intense musique instrumentale et mystique aux sonorités orientales. Quand le post-rock retrouve des couleurs…

Bruxelles. Un café de vieux dans le centre-ville. Sébastien von Landau, longs poils, belle barbe, perfecto, boucle dans le nez et t-shirt des Ramones, fait des infidélités à The K. et est venu causer d’Exile to Beyn Neharot. Puissant, mystique, lancinant, orientalisant, le deuxième album de Wyatt E. est un disque de rock instrumental lourd et halluciné. Appelez ça orient doom, drone, post-rock… Quelque part entre Godspeed, Om et les Swans… « Stéphane Rondia de Leaf House et moi, on vient du même bled, Waremme, retrace Sébastien. C’est avec lui qu’on a fondé le groupe il y a une dizaine d’années. On ne s’appelait pas Wyatt E. On avait une boîte à rythmes à l’époque. On était dans un délire Big Black. Guitares scotchées autour de la taille à la Steve Albini. On s’est longtemps cantonnés à notre local de répète et on a donné quelques concerts il y a quatre ou cinq ans, avec des murs d’amplis derrière nous, un délire à la Sunn O))), c’était l’enfer. On devait chaque fois emprunter la bagnole de son père, une Octavia break avec une remorque, pour pouvoir embarquer tout le matos avec nous. »

La chevauchée fantastique de Wyatt E.

Complété par l’arrivée de Romain Hoedt (ex-Deuil, ex-Isaiah), Wyatt E. sort en 2015 Mount Sinai/Aswan. Deux titres déjà pour une demi-heure de musique. « On n’avait pas de label, donc on s’est dit qu’on sortirait nous-mêmes des cassettes. Comme on voulait un paysage sonore, la BO d’un film imaginaire dans un Orient imaginaire lui aussi, on a commandé une oeuvre à Ammo, un illustrateur français installé à Bruxelles. On voulait que les six cassettes rassemblées forment un paysage dessiné. Je n’ai jamais rencontré le gars. Je ne sais même pas à quoi il ressemble. Il a conçu un panoramique pour le projet. On lui a filé de la musique et on lui a expliqué dans quel trip on partait, en lui recommandant de regarder L’Évangile selon Saint Matthieu de Pasolini, Les Mille et Une Nuits, le cinéma hollywoodien des années 50, Cléopâtre, Exodus… Les péplums orientalistes, je vais dire. Puis aussi toute l’imagerie qu’on peut retrouver dans l’album Dopesmoker de Sleep. Les images de chrétienté orthodoxe que tu retrouves aussi chez Om. Ça va de la droite vers la gauche. Comme l’écriture arabe. »

Cultivé, curieux, malin, Sébastien von Landau a étudié le cinéma, enfin la vidéographie, à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. « Et ce qui m’a toujours manqué dans mes décors en extérieur, c’était ces grands espaces. J’ai l’impression qu’en Europe, tout est construit. Bon évidemment, tu peux aller te promener dans les Fagnes mais il n’y a rien de très exotique là-dedans… Ça m’a toujours beaucoup frustré. Stéphane et moi, on est aussi fans de westerns. Au départ, avant que Romain arrive, il y avait ce côté bande originale. Un peu Morricone, oui. Même s’il y avait déjà le truc doom post-apocalyptique dans l’histoire. Finalement, on a quitté le Far West pour partir sur le Far East. On a embarqué vers l’Orient, mais avec cette recherche de grandes étendues, de désert… »

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De Jérusalem à Babylone

Duel au soleil de King Vidor, La Prisonnière du désert de John Ford, La Captive aux yeux clairs ou encore La Chevauchée fantastique: le trentenaire affiche son amour du western. Ce n’est toutefois pas sur une maison de disques américaine mais… israélienne que vient de sortir Exile to Beyn Neharot. L’anecdote est amusante. À l’époque de son premier album, Wyatt E. ne se sent pas prêt à tourner. Pour dissocier l’aventure de leur personne et de leurs projets, Sébastien, Stéphane et Romain évitent les photos et ne font aucune référence à The K., Leaf House et Isaiah. Ils prétendent même, pour faire écho à leur musique, venir de Jérusalem. « Le label Shalosh Cult nous a contactés. On avait été repris dans deux magas israéliens. L’un nous plaçait dans les dix meilleurs EP’s produits en Israël en 2015. Et l’autre nous classait dans les 40 meilleurs albums de métal du pays… On s’est dit que c’était parfait pour alimenter notre projet. »

Leur premier album baignait dans un trip d’égyptologues. Cette fois, les Wyatt E. sont tombés sur l’épisode de la mise à sac de Jérusalem par Nabuchodonosor. « Il a emmené tous les intellectuels de Jérusalem à Babylone, a déporté toute l’intelligentsia. Quant à Ishtar (à laquelle le deuxième morceau du disque fait référence), c’est la déesse de la guerre babylonienne. La fameuse porte de Babylone en brique bleue remontée à Berlin s’appelle la porte d’Ishtar. »

Après quelques années un peu plus difficiles, ou à tout le moins sous les radars et sans l’attention du grand public, le post-rock semble ces derniers mois reprendre du poil du bête. « Je me rappelle qu’il y a quatre ou cinq ans, le Dunk!festival à Zottegem, LE rassemblement post-rock en Belgique (lire ci-dessous), faisait du crowdfunding pour essayer de survivre et se déroulait dans une salle des fêtes. Aujourd’hui, il va nettement mieux. Ses organisateurs viennent d’ailleurs d’en créer une édition américaine. Le regain d’intérêt pour le post-rock est notamment dû, je pense, à l’avènement de tous ces festivals Roadburn, Desertfest qui font du stoner. Nous, on établit quelque part la liaison entre Godspeed et Sleep. Roadburn est cher. Le curateur c’est Sunn O))), Om, Doom. Et ça part dans le post-rock stoner sludge downtempo. D’autres choses doivent jouer. Notamment l’arrivée dans la maturité de cette tranche de la population qui a entre 30 et 40 ans, qui commence à avoir de bons boulots et du fric à dépenser dans les festivals et se met à acheter du merchandising, à faire vivre ces groupes. C’est le genre de musique dans laquelle tu débarques généralement avec l’âge. Tu as autre chose à faire quand tu as quinze ans, que de t’asseoir derrière ta platine, mettre un casque et écouter des morceaux de 20 minutes. C’est plus facile d’aller danser sur Roméo Elvis. »

Le post-rock, Seb von Landau, est tombé dedans il y a une dizaine d’années. « Je traînais souvent sur XSilence, un site de chroniques français. J’essayais les noms les plus bizarres. Quand tu découvres le label Constellation, tu fais connaissance avec Fly Pan Am, HRSTA et tu restes dedans. J’ai aimé Godspeed sur le tard… » On perçoit aussi chez Wyatt E. l’influence d’un Swans. « Les cymbales qui t’emmènent. Cette construction pyramidale de la musique qui en fait aussi, d’une certaine manière, un groupe orientalisé. Le côté néo-folk country americana. Au delà des sonorités orientales et western, c’est une invitation au voyage… »

Une tournée vient de les emmener jusqu’en Turquie, à Istanbul, à jouer sur la rive européenne et sur la rive asiatique du Bosphore. « On s’est demandé ce qu’on ferait quand on nous proposerait d’aller jouer en Israël. Mais en même temps, la scène alternative est tenue par des mecs comme nous, ce ne sont pas les bras armés de Sharon. Puis, je ne crois pas qu’on soit assez connus pour que Roger Waters twitte en nous demandant de boycotter. L’Orient? Stéphane va souvent en Arabie saoudite pour le boulot, souriait Seb avant le départ. Il conçoit des métros. Là, pour le moment, il est à Riyad. Il corrige des maquettes sur place. Normalement, le métro devait être installé dans toutes les villes du pays mais à cause de la guerre au Yémen, ils n’ont plus les budgets. Il ne trouve ça vivable que dans les hôtels et les centres commerciaux. C’est pas cool. C’est vraiment un no woman’s land. »

L’an prochain, Wyatt E. jouera à Rtanj, dans l’un des villages qui devaient être épargnés par la fin du monde (en 2012) annoncée par une prophétie maya. « À l’époque, plein de promoteurs immobiliers se sont mis à spéculer sur Bugarach, en France. Celui-ci est en Serbie. Le Mount of Artan Festival existe depuis quinze ans. Je ne sais pas s’ils voient un truc sacré en nous, mais c’est vrai qu’on a un côté un peu mystique. »

Exile to Beyn Neharot, distribué par Shalosh Cult. ****

Le 10/11 au Magasin 4 et le 09/12 au Botanique dans le cadre du Loud Festival.

De Zottegem au Vermont…

Au bord de l’asphyxie il y a quelques années, le Dunk!festival revit. Il tente même sa chance aux États-Unis.

Wout Lievens
Wout Lievens© NELE DIERICK

Né en 2005 pour financer un club de basket de Zottegem, le Dunk!festival (tu saisis?) a rapidement fait du post-rock la pierre angulaire de sa programmation. Fils de Luc, son fondateur, Wout Lievens y avait joué le tout premier concert de la toute première édition avec Green Itch. « Du post-funk ou un truc du genre. » Aujourd’hui, batteur d’un groupe de post-metal (Stories From The Lost), il coorganise avec sa bande un événement de trois jours et d’autant de podiums qui attire 1 000 visiteurs quotidiens. « On est petit mais les spectateurs viennent de partout en Europe, d’Australie même. On est reconnu comme un festival de qualité. » Il gère depuis 2011 un label vinyle, Dunk!records. Déjà 50-60 sorties post-rock, post-metal, ambient, drone… « Ça postule de partout et je vends plus de disques en Allemagne que chez nous. » Il tient même un magasin à Gand, Dunk!store, ouvert tous les mercredis, jeudis et vendredis.

En 2013, le festival a pourtant bu la tasse et frôlé la noyade. « Il faisait très froid. On était en concurrence avec d’autres événements. On a perdu pas moins de 10.000 euros cette année-là. On ne doit notre salut qu’au crowdfunding. Et il a eu des résultats inespérés. » La coquette enveloppe de 15.000 euros a permis au Dunk! de rebondir. Et ce, cet été, jusque dans le Vermont. Même si son premier décrochage américain n’a pas eu le succès escompté. « On ressaiera probablement. Mais pas l’année prochaine« , sourit Wout.

C’est que le post-rock, entendu au sens large du terme, semble pour l’instant revenir dans l’air du temps. « Le post-rock laisse de la place à l’imagination et à sa magie. Il crée des émotions plutôt que de les chanter. Il est cool à voir et à expérimenter en live. Il construit des atmosphères, bâtit des univers et se nourrit tout particulièrement de la relation entre les artistes et le public. À mon avis, il a toujours été intéressant. Mais c’est le point de vue d’un mec qui reçoit en permanence des propositions de disques, de concerts. On parle d’une musique de niche et il faut être curieux, savoir où aller chercher. » Le revival du vinyle est également selon lui connecté au genre. « Et il permet aux groupes d’avancer, de financer d’autres enregistrements. La renaissance d’un projet comme Godspeed après une longue absence a sans doute participé au retour du post-rock dans les médias. Et en Belgique, on a un groupe comme Amenra… » Plus que jamais sans doute, les styles se mélangent. Un phénomène qui a permis au genre d’élargir ses horizons. Pour certains à un moment sans doute trop étriqués malgré tout son relief émotionnel. « C’est le résultat d’une époque où il est facile d’essayer, d’enregistrer, de presser même« , conclut Wout. Les post-musiques ont encore apparemment un bel avenir devant elles…

WWW.DUNKRECORDS.COM

Post-rock automnal

Godspeed You! Black Emperor – « Luciferian Towers »

Depuis qu’il s’est reformé en 2010 pour le festival ATP dont il était cette année-là le curateur, Godspeed a entamé une seconde jeunesse. Le groupe le plus politique du post-rock vient de sortir Luciferian Towers, son troisième album en cinq ans. Réclamant dans la bio qui l’accompagne la fin des invasions étrangères et des frontières, le démantèlement total du complexe industriel et carcéral et la reconnaissance des soins de santé, du logement, de la nourriture et de l’eau comme des droits humains inaliénables. Un disque instrumental vibrant et optimiste.

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Mogwai – « Every Country’s Sun »

Orphelins de John Cummings qui a quitté le groupe pour d’autres aventures musicales, les Écossais de Mogwai, à qui l’on doit notamment la BO de la série Les Revenants, déballaient le jour de la rentrée leur neuvième album studio. Produit par Dave Fridmann (Mercury Rev, Flaming Lips), déjà aux manettes de Rock Action il y a seize ans, et mixé à Abbey Road, Every Country’s Sun réalise la synthèse entre son post-rock historique et ses récents penchants pour le synthé (le très pop et chanté Party in the Dark). Le successeur d’un projet audiovisuel sur la bombe atomique…

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Amenra – « Mass VI »

Il a écoulé tous les tickets de son récent concert à l’Ancienne Belgique en seulement quelques heures. Formé en 1999 à Courtrai, Amenra est l’un des groupes les plus intenses du pays et de ce qu’on qualifiera de post metal. Enregistré avec Billy Anderson (Sleep, Neurosis) et sorti sur le label, Neurot, de ces derniers, son nouvel album, Mass VI, est une expérience à la fois physique et spirituelle. Un vrai tour de force avec des moments d’une infinie délicatesse. « No love without pain. No life without death. No light without darkness… » Amen.

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Nile On waX – « Bell Dogs »

C’est du bon, c’est du belge. Clap deuxième! Projet instrumental créé par la violoniste Catherine Graindorge, notamment croisée auprès d’Hugo Race (Long Distance Operators) et de Bertrand Cantat (Détroit), Nile On waX, jadis NOX, signe avec Bell Dogs un album intense et brumeux, quelque part entre post-rock, jazz et psychédélisme, BO de western et promenade urbaine nocturne. Le groupe a composé pour Charleroi Danse, le théâtre et le cinéma. Hal Hartley a même retenu deux de ses chansons pour son film My America.

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