Succès de librairie, L’Empire enquête notamment sur les liens nébuleux du rap français avec le crime organisé, entre tentatives d’extorsion, meurtres commandités. Le genre n’est cependant pas le seul à avoir frayé avec le milieu…
C’est assurément un joli succès de librairie, surtout pour un livre dédié à l’industrie de la musique. Fin décembre, dans les classements de vente en France, L’Empire talonnait encore, entre autres, le dernier Franck Thilliez, auteur à succès de polars. Logique après tout, tant l’ouvrage, écrit par les journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, se lit… comme un thriller. Sous-titré Enquête au cœur du rap français, il appuie là où ça fait mal: sur les liens entre le milieu du rap hexagonal et le crime organisé. Depuis que le rap est devenu le genre le plus écouté en France, il génère en effet une masse financière qui suscite de plus en plus de convoitises. C’est du moins ce qu’expliquent les auteurs de L’Empire dans un récit aussi passionnant que glaçant.
Un drame a notamment marqué les esprits, illustrant les dérives actuelles. La séquence, comme tout droit sortie d’une série mafieuse, se déroule à l’été 2024. Le 26 août, SCH donne un showcase au club La Dune, une boîte de la station balnéaire de La Grande-Motte, non loin de Montpellier, en bord de Méditerranée. Tête d’affiche de la scène rap, Julien Schwarzer, de son vrai nom, est devenu encore plus populaire après avoir ouvert le tube Bande organisée, en 2020. Dans la foulée, le Marseillais est également apparu comme l’un des jurés emblématiques de Nouvelle école, le télécrochet rap du géant Netflix. Un artiste en vue donc, au succès incontestable.
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Cette nuit-là, racontent les journalistes dans L’Empire, SCH profite encore un peu de la soirée après son miniconcert, avant de s’éclipser vers 4 heures du matin, avec ses deux gardes du corps, à bord d’un SUV de location. Deux heures plus tard, le reste de son équipe lève le camp à son tour. Alors que leur van aux vitres teintées remonte la route longeant la plage, un Range Rover s’arrête net devant eux, bloquant la route. Deux hommes armés d’AK-47 sortent du véhicule et arrosent le van. Vingt-et-une balles sont tirées. Ami du rappeur, Tahar Taibi décède sur place. Rachid, le conducteur, est grièvement blessé. Quand il apprend la nouvelle, SCH comprend rapidement que c’était lui, la véritable cible. Depuis plusieurs mois, il fait en effet l’objet de menaces. Aux enquêteurs, quelques heures après l’attaque de la Grande-Motte, il expliquera: «A Marseille, si on n’est pas produit ou managé par des gens du « milieu », ils cherchent un prétexte pour vous faire payer quelque chose que vous ne devez pas. Ils trouvent n’importe quel prétexte bidon pour vous inciter à payer. Aujourd’hui, je pense que c’était la dernière alerte.» La police ne met pas longtemps à découvrir le nom des commanditaires: la DZ Mafia, organisation criminelle ultraviolente, qui a pris la main sur le narcotrafic marseillais…
Sur un air d’opéra
Avec moult détails, L’Empire explique comment et pourquoi le rap hexagonal en est arrivé là. Le genre n’est cependant pas le seul à avoir eu affaire avec les milieux de la criminalité. En réalité, l’industrie musicale a toujours croisé la route de personnages douteux, souvent liés à des environnements mafieux. Bien avant SCH, le célèbre chanteur d’opéra italien Caruso fut lui aussi victime de tentatives d’extorsion. Souvent désigné comme la première véritable superstar de l’industrie discographique, le ténor a subi plusieurs coups de pression. Les malfrats le menaçant d’abîmer sa voix en lui faisant boire de la soude caustique… Caruso finira par céder et payer. Quand il comprendra que cela ne suffit pas à calmer l’appétit des truands, il se décidera à faire appel à la police. Les enquêteurs coffreront deux voyous, appartenant à la Mano Nera, la «main noire», organisation mafieuse composée d’immigrés siciliens new-yorkais.

Avant même la naissance de l’industrie musicale, le monde de l’opéra a dû composer avec des pratiques «licencieuses». Plus ancienne compagnie de danse classique au monde, le ballet de l’Opéra national de Paris n’a pas toujours été uniquement dédié à la beauté de l’art et au perfectionnement de la discipline. Dans le courant du XIXe siècle, l’endroit abritait aussi une importante activité de prostitution. Recrutées très jeunes, généralement de condition modeste, les petits rats de l’Opéra étaient souvent exploitées sexuellement. Peint notamment par Degas, le foyer de l’Opéra servait notamment de lieu de «rencontre» privilégié entre les danseuses et les abonnés de l’institution.
Coup de jazz
Plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, c’est dans les bars et les bordels de Storyville, le quartier chaud de La Nouvelle-Orléans que naîtra le jazz. La nouvelle musique se répandra rapidement, s’appuyant entre autres sur un circuit de clubs largement dirigé par le crime organisé. L’exemple le plus célèbre reste le Cotton Club. Situé à Harlem, à l’angle de Lenox avenue et de la 142e rue, ce temple du jazz était directement géré par la mafia locale, en la personne d’Owney Madden, gangster dont les méthodes violentes durant la Prohibition lui ont valu le surnom de «The Killer»…
Les liens entre musiciens et criminels pouvaient prendre plusieurs formes. Manager de Louis Armstrong et Billie Holiday, Joe Glaser était connu pour entretenir des relations étroites avec la pègre. Par ailleurs, les malfaiteurs ne cherchaient pas seulement dans le jazz une source de revenus ou un moyen de blanchir leur argent. Ils étaient aussi souvent sincèrement intéressés. Al Capone était connu pour être un amateur éclairé. Earl Hines, par exemple, se souvenait que «Scarface («le balafré») s’entendait bien avec les musiciens. Il aimait arriver dans un club avec sa bande et demander ses morceaux favoris à l’orchestre. Il était très généreux, avec des pourboires de 100 dollars.»

Le célèbre pianiste est cité dans Le Jazz et les gangsters, publié en 1980 par Ronald L. Morris (et réédité en français en 2016, aux éditions Le Passage). Professeur universitaire, Morris explique notamment comment musiciens afro-américains et hors-la-loi issus de l’immigration juive et italienne se sont retrouvés liés par un même sentiment d’exclusion. Il dépeint surtout les gangsters moins comme des bandits sans foi ni loi que comme des soutiens fidèles –dans son autobiographie, Duke Ellington décrit d’ailleurs comment, lors d’un concert à Chicago, il a pu dégonfler les menaces qui pesaient sur lui, grâce à ses «relations»: «Owney Madden avait téléphoné à Al Capone, qui avait passé la consigne: « Personne n’embête Duke Ellington dans le Loop (NDLR: l’un des quartiers centraux de Chicago). »» En fait, pour Morris, c’est clair: sans l’appui du crime organisé, le jazz n’aurait jamais pu décoller. «Au même titre que ces tyrans princiers dont le mécénat envers les peintres et les sculpteurs favorisa l’avènement de la Renaissance, les mobsters italiens et juifs favorisèrent le développement du jazz en introduisant dans le système leurs codes non écrits, leurs motivations ambitieuses, leur intérêt personnel et leur imagination.»
Chansons de mauvaises vies
Par la suite, ces collusions se prolongeront au travers d’autres genres. Pas besoin de rappeler les (bonnes) relations qu’entretenait Frank Sinatra avec la mafia, notamment Lucky Luciano, célèbre chef de la pègre new-yorkaise. Dans les années 1960, Frankie Valli (et ses Four Seasons), chanteur de tubes aussi énormes que Can’t Take My Eyes Off You, était également connu pour fréquenter des pontes de la mafia. Dans son ouvrage Rock’N’Roll Justice (La Manufacture des livres, 2021), l’auteur-avocat Fabrice Epstein n’a pas pu faire non plus l’impasse sur le personnage de Morris Levy. Propriétaire de Roulette records, cofondateur du club de jazz Birdland, soutien financier du label pionnier du rap Sugar Hill, Levy avait la réputation d’être un dur à cuire, inventant tous les moyens possibles pour ne pas payer ses artistes. «Dans le monde de la musique, il est connu comme le loup», écrit Epstein, rappelant notamment ses liens avec le clan mafieux Genovese. Peu avant sa mort, en 1990, il sera finalement condamné à dix ans de prison pour extorsion.
Les milieux mafieux sont tellement impliqués dans l’industrie qu’ils en viennent parfois à créer leur propre «genre» musical. Au Mexique, les ballades narcocorridos ne se contentent plus de chanter les méfaits des cartels. Ses auteurs sont souvent directement liés ou soutenus par les groupes criminels. Au début des années 2000, le label Pias sortait de son côté la compilation Il Canto di Malavita, sous-titrée La musica della mafia. Un document quasi ethnologique, regroupant des airs populaires racontant la vie de la ndrangheta, la mafia calabraise. Interdit en Italie, l’album comprenait notamment un morceau de Fred Scotti, chanteur abattu d’une balle dans la tête, pour avoir approché d’un peu trop près la femme d’un des parrains locaux…
Aux Etats-Unis, le gangsta rap a également joué dangereusement avec les limites, accumulant les morts violentes. Né à la fin des années 1980, ce n’est sans doute pas un hasard si le genre a accompagné l’explosion commerciale du hip-hop. Comme la trap a boosté la domination du rap dans l’ère du streaming. A cet égard, le Billboard annonçait en octobre dernier que, pour la première fois depuis 1990, aucun morceau rap ne figurait dans son Top 40. De la même manière, en France, même s’il reste dominant, le rap recule. Ce qui, au fond, n’est peut-être pas une si mauvaise chose pour un genre qui a payé un lourd tribut au succès. ●