Jeronimo: « Thamel, c’est un peu une coquetterie personnelle »

Jeronimo alias Thamel. © philippe cornet
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Sous le patronyme de Thamel, Jeronimo propose une ambient synthétique en édition cassette très limitée et download: un geste libératoire aux parfums d’enfance.

« Depuis quelques années, j’éprouve un ras-le-bol vis-à-vis de la nécessité de demander l’aumône permanente auprès du marché belge francophone, pour au final vendre 300 albums et donner 20 concerts en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je sens également les radios de plus en plus fermées: si, en début de carrière, c’est assez rigolo d’imaginer des refrains fédérateurs, une fois que tu as donné à manger à l’ego, il n’a plus faim et tu peux donc passer à autre chose. » Jérôme Mardaga revendique moins d’amertume que de réalisme, celui éprouvé depuis les débuts de carrière solo sous le nom de Jeronimo et Un monde sans moi en 2002. Y compris depuis la parution de Zinzin il y a quatre ans, Jeronimo n’a cessé de faire son Zelig, épousant d’autres musiques comme une éponge aux multiples perméabilités. « Jeronimo a toujours été une partie seulement de mon boulot. Là, par exemple, je tiens la basse dans Everyone Is Guilty, un projet countrysant à la 16 Horsepower, truc chopé en marche avec lequel je vais prochainement enregistrer à Denver, dans le Colorado. C’est juste un exemple puisque j’ai bossé avec des gens aussi différents qu’Olivier Juprelle, Saint André, Hugo, The Loved Drones ou même Mark Gardener, le guitariste de Ride. Au départ, dans les groupes garage de mon adolescence, j’assumais la guitare, l’accident a été de me mettre à chanter. » Récemment, Jérôme a aussi prêté ses talents d’instrumentiste-producteur au travail de recréation effectué par David Bartholomé/ Sharko en acoustique. La diversité pour échapper à la routine.

Jeronimo:

Thamel se positionne exactement dans la lignée qui consiste à fuir les similitudes comportementales de la redite. Deux choses surprennent: le choix d’un répertoire de musique électronique qui rappelle en partie les planeries allemandes des seventies (voir la critique ci-dessous) et celui du support, la (bonne vieille?) cassette audio, tirée dans ce cas-ci à un très modeste 50 exemplaires, avec des possibilités de download plus contemporaines et la promesse d’un futur vinyle. Pour expliquer cette sortie peu taillée pour le Top 50, Jérôme raconte: « Je suis parti en tournée en Chine avec Olivier Juprelle au printemps 2015. À Pékin, on avait pris l’habitude de fermer les bars et puis je rentrais à l’hôtel, le genre décoré de dragons rouges et or dans un vieux quartier un rien misérable. Tu te sens très loin de la maison et le décalage horaire te donne le sentiment de vivre un sommeil parallèle. J’avais emmené un petit haut-parleur sur lequel j’écoutais la musique d’Alessandro Cortini, un Italien dont le disque Avanti invite les synthétiseurs. » Du coup, un lien se fait entre ces sons répétitifs qui rappellent certaines textures ambient de Brian Eno, dont l’approche « philosophico-musicale » rentre également dans la sphère émotionnelle de Jérôme. L’incubation de tout cela sous dragon chinois décalé crée un univers qui ramène le chanteur wallon à sa prime jeunesse. Période où, via un tonton, il découvre sur support cassette les compositions de Jean-Michel Jarre comme celles, teutonnes et plus expérimentales, de Tangerine Dream. Jérôme -né en 1972- y décèle une forme d’épiphanie où le messie « apparaît sous la forme d’une musique qui fait un peu peur mais qui constitue une bande-son pour l’esprit, créant des images comme des histoires, une madeleine de 1981 jamais oubliée« . L’absence de textes, les sensations majeures de flottement dessinent un autre type de narration: cela tombe bien puisque Jeronimo veut calmer une âme sans refuser les partitions de la mélancolie « dans un pays, la Belgique, qui, depuis quelques années, crie haut et fort son besoin incommensurable de réussir. Il n’y a qu’à voir le monde du football.« 

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Version iPad

Thamel pourrait n’être qu’un gadget sonore atypique, recyclant d’électroniques oldies et un support tout aussi ancien, la cassette, à nouveau à la mode ceci dit. Mais l’album au titre vaguement Nouvel Âge –Duna- a une autre consistance qui le rapproche d’une expérience d’émancipation, voire d’un flux libertaire. « J’ai travaillé avec de vraies machines analogiques, collectionnées au fil du temps, mais aussi avec des applications actuelles comme la version iPad du VCS3 (1), me rencardant sur certaines utilisations d’oscillateurs via les tutos de YouTube (sourire), utilisant également le Pro Tools digital contemporain. Ce genre de musique sensitive crée énormément de sons accidentels et imprévisibles, grâce à des boutons et pas seulement à ta souris d’ordi: la démarche musicale, tellement différente de celle de la pop-chanson, en l’absence de mesures et de timing imposés, donne d’autres codes et un maximum de plaisirs et de sensations. Surtout, j’ai voulu que Thamel laisse du champ à l’auditeur et puis, rentrer dans le club des artistes ambient, c’est un peu une coquetterie personnelle. » Pas sûr que Thamel se produise sous L’Arche de la Défense ou sur la Place Tian’anmen de Pékin comme l’un de ses fameux inspirateurs, mais le concept pourrait néanmoins séduire le marché bis électronique, très éveillé ces temps-ci, de Téhéran à Tokyo.

(1) dont la version analogique créée en 1969 sera extraordinairement popularisée par Pink Floyd dans ses albums seventies ou le Who de Who’s Next.

Thamel – « Duna »

Cassette chez Koridor Records, en digital sur Bandcamp. ***(*)

Huit instrumentaux pour lesquels Jérôme Mardaga a lui-même posé quelques références du passé: Jean-Michel Jarre, Brian Eno ambient et Tangerine Dream. On pourrait y ajouter Klaus Schulze et d’autres carburants à chillum mais ce n’est pas le plus important: assez vite, on a la sensation d’une musique plus riche que ses connotations. Si la guitare reste minoritaire (Hotel Gellert), elle s’inscrit dans la construction d’une densité sonique touffue, dont les meilleurs moments déploient aussi des sentiments proches d’un néo-classicisme à la Górecki (Choxolat, Margit). Preuve que l’humanité, y compris ses contorsions spleen, transcende les musiques de Jérôme Mardaga, indépendamment du genre pratiqué.

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