Arno, ses bars fétiches: ceux qui l’y ont côtoyé le racontent

En terrasse au Daringman, l’un de ses repaires. © Tom Blaton
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Du Daringman à l’Archiduc en passant par l’AB Café, Arno a beaucoup traîné dans les troquets de Dansaert et du centre de Bruxelles. In a bar under the sea.

Cet article est extrait du Hors-série du Vif Arno, 1949-2022, disponible dès maintenant en librairie.
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« Bruxelles est une des rares villes au monde où l’on peut consommer de l’alcool dès le petit matin. Pas dans un café, hein: dans une poissonnerie. Quand je sors avec des amis étrangers, ils n’en croient pas leurs yeux: c’est du jamais vu pour eux. Je connais des cafés et des bars dont les propriétaires ont paumé la clé de la porte d’entrée il y a des années.” Lorsque Donald Trump avait qualifié Bruxelles de trou à rats au lendemain des attentats de mars 2016, Arno avait envoyé à l’ancien président américain cette lettre pleine d’humour et d’amour pour sa ville. Il y évoquait à une deuxième reprise les troquets. “À la longue, on a l’impression que nous vivons dans une zone de guerre. C’est mauvais pour les cafés et les restos. Juste après les attentats à Paris, le chiffre d’affaires à Bruxelles a chuté de 85%. Je voulais donner une tournée générale dans un café, mais il n’y avait personne. Bizarre.

Arno l’Ostendais s’est fondu dans Bruxelles. Fondu dans ce quartier Dansaert où il habitait, où il avait plus que ses habitudes et dont il ne cessait d’arpenter le pavé. Fondu aussi dans ses cafés. À commencer par l’Archiduc, son QG. “Mon ami n’a plus mal et il a retrouvé les yeux de sa maman”: le message posté par le mythique établissement sur Facebook est empreint d’amour et poésie. Le choc est trop grand. Les pensées trop intimes que pour être partagées. L’Archiduc, ce magnifique et intimiste piano bar à l’allure Art Deco, c’était son living à Arno. Il y avait sa table, ses amis, ses habitudes. C’est là qu’on le croisait souvent quand il n’était pas sur les routes. Là qu’a été enregistré le 3 mars son tout dernier concert, acoustique, intimiste, sans public. L’Archiduc était son endroit préféré de Bruxelles avec l’Ancienne Belgique. De ceux, comme il disait, où il passait plus de temps que dans son living.

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L’Ancienne Belgique, pour Arno, ce n’est pas juste un endroit où il a donné des concerts, un tas de concerts. C’est aussi un lieu où il allait régulièrement en voir. Lui qui atterrissait régulièrement aux tables et au comptoir de l’AB Café. “Il était régulièrement ici pour manger et il nous demandait sans cesse qui jouait. Il venait très régulièrement jeter un œil, explique Eric Meersmans, responsable horeca de l’institution bruxelloise et premier roadie d’Arno (c’était en 1981). Tous les genres l’intéressaient même si le jazz, disait-il, n’était rien pour lui. Il a toujours beaucoup suivi l’actualité. Musicale mais aussi politique, sociale, internationale. C’était un grand lecteur.

Arno, ce n’était pas un client, c’était un ami. Un homme humain, gentil, intelligent.

Depuis plusieurs semaines, tout le personnel des bars porte un t-shirt à son effigie. Arno était depuis huit ans le parrain des équipes cyclistes de l’AB Café qui participent chaque année aux 1000 kilomètres contre le cancer de Kom Op Tegen Kanker. C’est Eric qui, déjà en 2002, avait fomenté la rencontre entre le rocailleux chanteur de charme et Eddy Merckx. “Il me parlait d’un vélo depuis longtemps et on n’avait jamais été le lui acheter…” L’Ancienne Belgique vend aussi au profit de l’association son vin: le Oh La La La. “Arno, ce n’était pas un client, c’était un ami. Un homme humain, gentil, intelligent. À l’image de ses chansons. On essayait de se voir régulièrement, mais il m’a déjà manqué énormément ces deux dernières années…

Débriefings

Un jour je me retrouve avec Arno dans les urinoirs, raconte Alain, client des mêmes bistros. On est en train de pisser. Je le regarde et je lui dis: “Arno, tu n’ouvrirais pas un peu les yeux pendant tes concerts”. Il m’a répondu: “Alain, tu es le seul à me dire ça. Jamais aucun journaliste ne m’en parle. Tu bois une bière? ”Ça, c’était lui, son état d’esprit. Accessible. Un sens de l’humour incroyable.

Les cafés, la musique… Les deux sont liés. Forcément. “On s’est souvent vus en backstage en festival, se souvient le guitariste Teuk Henri. Mais notre première rencontre, c’était dans un bar. Au Daringman. Je ne saurais même pas dire en quelle année. À l’époque, il s’arrêtait pratiquement tous les jours boire son petit vin blanc. Avec Jan Decorte, l’acteur, qui y passait tous les jours à 17 heures avec sa femme. Les cafés, c’était son délire quotidien. Un lieu de rencontre. Il marchait beaucoup. Ça a mis deux ans, je pense, avant qu’il connaisse mon prénom et qu’il me paie un verre. Et là, je me suis dit: OK, on est devenus des copains (rires). Quelques mois plus tard, on passe une soirée ensemble. Et le lendemain, je reçois un coup de fil. Numéro inconnu. C’était Arno. “Teuk, je suis dans le train. Qu’est-ce qu’on a fait hier soir?” Je lui ai dit: “On s’est quitté à 5 heures du matin. Je ne sais pas ce que tu as fait après. Tu voulais manger un dürüm.””

Le débriefing au téléphone. Une spécialité d’Arno. “Quand il partait tard et que je recevais le lendemain un appel anonyme, je savais que c’était lui, sourit Martine, la patronne du Daringman, rue de Flandre. Il demandait s’il avait été sage, s’il était rentré seul.”

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Martine ne se rappelle pas de leur première rencontre. Elle tient le Daringman depuis 22 ans et avait auparavant un petit bistro où il se rendait déjà régulièrement. “Souvent les dimanches. Après ses bouffes avec Dominique Deruddere et Marc Didden dans un espagnol rue des Tanneurs. C’était un homme d’habitude. Sa place, c’était juste là dans le coin. Il aimait la discrétion.” Martine se souvient par contre du premier concert auquel elle a assisté, dans une petite salle d’Ostende. Elle avait 19 ans et était au premier rang. “C’était le plus beau. Il avait déjà évidemment en lui cette rébellion, cette liberté.” L’ancienne assistante sociale décrit Arno comme un homme très gentil, timide, assez fermé. “Mais quand tu le connaissais un peu ou quand il se sentait à l’aise, plutôt le soir, après avoir bu quelques verres, il devenait très sociable. Il aimait beaucoup être avec les gens. C’était quelqu’un de curieux et d’extrêmement ouvert.” La plupart des artistes aussi célèbres et reconnaissables qu’Arno se terrent chez eux, se murent, s’isolent. Lui sortait, se promenait. “Il n’avait aucune allure de star. Ni dans le comportement ni dans ses vêtements. Je pense qu’il portait tout le temps les mêmes, qu’il les faisait réparer.

Les clients qu’il avait l’habitude de croiser au bistro ont tous leurs petites anecdotes. “On s’est retrouvés une vingtaine de fois ensemble en train de fumer une cigarette dehors, raconte Christophe, un habitué de chez Martine. On avait des discussions sans aucun sens. Exprès. On se disait des trucs qui n’avaient rien à voir. On discutait comme ça pendant cinq minutes. Puis, on s’arrêtait et on repartait chacun de notre côté. On ne disait que des bêtises.

Un soir, un pote m’a invité à le rejoindre boire un verre dans un café. Il était attablé avec Arno, explique François-Xavier. On a parlé de musique, des Gilles de Binche avec lui chez Drucker, de mon groupe (Little X Monkeys) . Notre ami en commun s’est endormi à table. Et Arno est venu avec nous le raccompagner jusqu’au taxi, s’assurer qu’il rentrerait bien chez lui. Deux semaines après, il était à un de nos concerts, assis dans le public à côté de B.J. Scott.”

L’âme de Sainte-Catherine

Si Arno avait ses bars, il avait aussi sa cantine: Le Petit Chou de Bruxelles, un restaurant rue du Vieux Marché aux Grains. “Lorsqu’il y avait du monde et qu’il voyait que sa table n’était pas libre, il partait faire un petit tour, raconte Philippe, un serveur. Il pouvait lui arriver de passer quatre, cinq ou six fois devant le resto et de continuer parce que sa table était prise. C’était un mec direct, avec un point de vue sur la vie incroyable. Si on avait tous une vision comme la sienne, le monde se porterait mieux. Il était vraiment ce qu’il exprimait dans ses chansons. C’était l’homme qui disait toujours ce qu’il avait au bout de la langue. Et tout le temps avec une touche d’humour.

C’était vraiment quelqu’un de très simple, très humble, remarque Naoufal Mandour, le patron. Un mec qui ne se soucie pas de la couleur de peau et des origines. Tu vois ici, c’est pas grand-chose. On a 40 mètres carrés, pas vraiment une décoration de dingue. Mais il s’y plaisait. Après, Arno, il s’en foutait. Il pouvait tout aussi bien s’embarquer un paquet de frites avec une fricandelle.”

Au Petit Chou de Bruxelles.
Au Petit Chou de Bruxelles. © National

Tous les matins, il débarquait avec six ou sept quotidiens. Il lisait aussi bien la presse néerlandophone et francophone qu’anglaise. “On a des habitués. Il disait bonjour, sans s’épancher. Il ne parlait pas spécialement avec les autres clients, ne se lançait jamais dans de grandes conversations. Mais quand quelqu’un n’était pas là, il venait aux nouvelles. “Il est où le monsieur? Il a un problème?” Il s’inquiétait, mais discrètement.” Naoufal avoue avoir été touché qu’Arno l’invite à la cérémonie quand il a été élu citoyen d’honneur de la ville. Il se marre quand il raconte que l’artiste lui a dédicacé un vinyle “Pour Les Moules” parce qu’il n’arrivait pas à retenir son prénom. “Il était extrêmement discret et réservé età certains moments, il se lâchait. Un jour, il me dit: “Arrête de travailler. Je peux voir tes chaussettes, s’il te plaît? ”Je les lui montre et il me dit: “Ça va, c’est bien. Tu peux retourner bosser.” Je n’ai jamais su ce qu’il me voulait. Il me demandait combien je le paierais pour qu’il fasse des strip-teases avec son string léopard. Et aux gens qui voulaient une photo, il répondait parfois: non, désolé, ma femme ne sait pas que je suis au bistro.” Le quartier pleure un mec populaire, un gars du peuple. “On ne réalise pas encore vraiment. Arno, c’est Sainte-Catherine. C’est son âme. Son identité. Je lui disais qu’il en était le roi. Même avec la maladie, il n’a jamais montré de faiblesse. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre. Toujours le même rituel. Toujours le même regard. Droit dans les yeux. Même quand il parlait avec des difficultés, il essayait de ne rien montrer. Quand je vois qu’on geint, qu’on chiale quand on a mal aux dents… Il a gardé toute cette douleur pour lui. Il est même venu ici avec ses tuyaux.”

Quasiment jusqu’au bout, Arno sera sorti pour voir du monde. “Il est rentré à l’hôpital début 2021. Il n’a pas voulu y rester. Il a été soigné à la maison, chez lui. Et sa première sortie, c’était ici, raconte Martine. D’abord en chaise roulante, avec son kiné et sa copine. Ensuite seulement avec sa compagne. Puis sans la chaise roulante. Et enfin tout seul. Avec ses baxters et toujours son légendaire sac en plastique.” Dans un reportage radio, Chez Martine, le bar où les Belges s’aiment encore, Arno disait aimer le Daringman parce qu’il mélangeait toute l’Europe. “De temps en temps, je rentre chez moi à 5 heures du matin et je ne sais pas quelle langue j’ai parlé.” Il résumait l’établissement d’une belle formule: un petit bistro avec un grand esprit. Mais qu’est-ce qui l’attirait autant dans les cafés, les bars, les troquets? “Rencontrer des gens, parler jusqu’au dernier moment, commente Eric. Les belles femmes aussi. C’est le côté séducteur du personnage. ” “Je pense qu’un des trucs qui lui plaisait tant dans les bistros, c’est qu’il pouvait être au milieu des gens sans toujours devoir parler. Il aimait bien être entouré, estime Martine. “Je pense que ça avait quelque chose de sécurisant, emboîte Christophe. Les gens n’étaient pas là pour lui. Il était juste là au café comme tout le monde et comme n’importe qui.

La vie sociale en Belgique, c’est les bistros. C’est pour ça que les Flamands et les Wallons sont les mêmes, poursuit Arno dans le document sonore de 2010. L’amitié dans un café, c’est être social. Ne pas être seul. Et on paie l’amitié. C’est comme un psychiatre ou un thérapeute. Moi, je suis le voyeur. Je voisça. Ça me rend triste mais c’est mieux que la psychiatrie.” “S’il faisait semblant de ne rien voir, termine Irvic, l’auteur de ce reportage audio, Arno observait tout.

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