Frànçois épluche sa Banane bleue, « un album qui respire la dolce vita de la bohème artistique européenne »

"Non mais laissez-moi. Non mais laissez-moi..." François Marry, les yeux dans le bleu. © DR
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

François Marry épluche Banane bleue. Un disque européen qu’il a enregistré entre Paris, Athènes et Berlin avec un ancien conducteur de tram finlandais. Rencontre.

« Putain, putain, c’est vachement bien… » Quand on le contacte par Zoom en ce lendemain de Saint-Valentin, on a envie de lui chanter du Arno. François Marry, qui a vécu à Bruxelles, qualifie son nouvel album de nomade et de profondément européen. Le globe-trotteur est chez lui, à Ondres, dans le sud des Landes, où il a emménagé depuis trois mois. Il n’en a pas moins enregistré son disque dans trois capitales européennes et l’a fait produire par Jaakko Eino Kalevi, anciennement chauffeur de tram à Helsinki. « Beaucoup de morceaux ont été écrits quand je vivais à Bristol et le titre d’ouverture est né lors d’un voyage Interrail quand j’avais 18 ans. Pour moi, l’album respire un peu la dolce vita de la bohème artistique européenne. Du fait qu’on habite un continent qui nous offre quand même beaucoup de confort. Une certaine sécurité qui permet aux individus de fournir une activité artistique assez foisonnante. »

La vaste question de l’Europe, de ce qu’elle représente, le Français l’avait déjà abordée sur son album précédent Solide Mirage.

« J’avais vécu pendant trois ans dans votre pays. À côté de l’Union européenne. Dans l’oeil du cyclone. C’était en 2015. Entre les attaques terroristes et la crise des migrants. Enfin la médiatisation de la crise des migrants, parce qu’elle est toujours là même si on n’en parle plus. Il y avait donc cette impression d’être confronté aux problèmes de l’Europe. Cette fois, je voulais plutôt évoquer la vie à l’européenne. Cette Union était à la base un arrangement économique mais répondait aussi à une volonté de créer une zone de paix et de stabilité entre les peuples. L’Europe, c’est beaucoup de soucis sociopolitiques mais également un mode de vie plutôt doux. »

Après quelques disques liés à l’esprit de groupe, nourris par le live, Marry voulait simplifier. Se recentrer sur l’émotion plutôt que sur l’énergie. Un album de studio, en somme, enregistré avec un producteur qui y apporterait sa signature et amènerait ses chansons un peu ailleurs. « J’aime beaucoup la sensibilité pop matinée d’élégance de Jaakko. Cette façon qu’il a d’aller chercher une sobriété quand même très classe. »

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Les deux hommes ne se connaissaient pas mais partageaient certaines aspirations et intuitions. Eino Kalevi vivait à Berlin et voulait voir Athènes. François avait tourné en Grèce le clip du Perpétuel Été et la ville jadis coupée en deux par le mur l’attirait pour cette espèce d’épure qu’il associe à la musique allemande. « J’ai d’abord prévu cinq jours à Berlin en août 2019 et loué un petit atelier avec son studio. À l’époque, on se rencontre. On bosse sur des démos. Très vite, des morceaux marchent: Dans un taxi, Gold & Lips, Revu. D’autres fonctionnent moins bien mais nous permettent d’avancer. » En octobre, le tandem se donne rendez-vous à Nogent-sur-Marne dans une maison de retraite pour artistes. « Il s’agit d’un énorme domaine avec un parc fermé. On était un peu coupés des distractions parisiennes. C’était calme. On pouvait jouer sans déranger personne. On nous a prêté un petit appartement et on a emprunté du matos à droite à gauche. C’est là qu’on a enregistré Coucou, Julie et Holly Golightly. » Dernière étape de leur triptyque, les compères se retrouvent en novembre à Athènes pour parachever le travail. Ils exportent le tout et refilent la banane chaude à Renaud Letang, mixeur réputé qui a bossé avec Souchon, Feist, Gonzales ou encore Manu Chao. « Clandestino ne m’avait pas parlé mais il avait teinté l’air du temps. Aqua, Étienne Daho, Nirvana… Ce sont des trucs qui, même quand tu ne les écoutes pas, nourrissent la période. J’ai des souvenirs de Clandestino à la radio. Ça sentait vraiment malin. Il y avait beaucoup de parfum. Nous, on aimait beaucoup le son de Soft Hair, le projet de Connan Mockasin. On était déjà dans l’épure mais Renaud a encore enlevé une couche. Du coup, on retrouve vraiment le strict minimum. La base des chansons. »

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La fin d’une époque

Plus qu’à Tintin et ses oranges, le titre de l’album fait référence à Warhol, à Katerine et à l’Europe. La « banane bleue » est un concept élaboré dans les années 70 par le géographe français Roger Brunet pour désigner la zone la plus active économiquement du continent. L’enregistrement du disque a éveillé chez François le souvenir d’un cours d’histoire/géographie d’école primaire. « La banane bleue, ça parle vachement aux enfants. On nous avait appris que les villes s’étaient tellement rejointes que la nuit entre Liverpool et Milan, l’Europe était éclairée par un axe de conurbation. Je pense que ça n’existe plus. Maintenant vu d’en haut, ça doit ressembler à une grosse patate. Mais c’était aussi une manière d’évoquer l’Europe, les télécommunications. Puis, il y avait cette idée de république bananière. Je pense à ces grandes entreprises du XXe siècle qui inondaient les marchés et prenaient le pas décisionnel sur les pays. Mettant des dictateurs en place pour pouvoir continuer leur exploitation de la banane. On vit dans un monde à la solde des entreprises de télécommunication. Des datas, des serveurs… C’est intéressant. Une question qu’on n’a pas fini d’explorer. C’était enfin une manière d’avoir un titre quelque part absurde, léger et décalé. »

Frànçois épluche sa Banane bleue,
© DR

Urbain François Marry? Adepte de la vie citadine? Le mec originaire de Saintes en Charente-Maritime y est allé progressivement. Bordeaux, Bristol, Bruxelles puis Paris… « Ayant grandi dans une petite ville de province, j’ai longtemps rêvé d’être artiste dans une capitale. Ça a été autant de tentatives d’accrocher le coeur de l’étoile noire. J’ai vécu quelques mois à Londres. Été de passage à New York, au Caire. Je trouve les grandes villes fascinantes. Elles m’attirent d’un point de vue créatif. Mais il y a un truc avec ma santé nerveuse que je n’encaisse pas du tout. Et qu’avec l’âge j’encaisse de moins en moins. J’ai donc décidé de m’installer à Ondres, qui sonne comme Londres mais qui n’a rien d’une capitale anglaise. »

La Grande-Bretagne, tiens, tant qu’on en parle… Le Brexit résonne de manière un peu particulière dans les oreilles de François. « Je le vois vraiment comme la fin d’une époque. Je suis parti en Angleterre grâce à un programme d’échange européen. Et c’est là que j’ai entamé ma carrière musicale. Là que j’ai eu des relations affectives et des histoires d’amour très fortes. J’ai un peu l’impression qu’une partie de moi a été arrachée mais j’ai conscience que c’est une réalité humaine. Il y a plein d’individus qui ne veulent pas de cette ouverture. Plein de gens qui préfèrent être refermés sur eux-mêmes. C’est un choix. Il est valable. Comme tous les modes de pensée. Mais évidemment l’idéal de vie auquel j’aspirais quand j’ai déménagé à Bruxelles et avant à Bristol, c’était cet espèce d’élan, d’échange culturel humaniste et bienveillant. Le fait de pouvoir aller d’un pays à l’autre. Sans trop de difficultés, sans visa. Pouvoir échanger, partager des délires. Le Brexit m’attriste comme ça m’attristait à l’école de voir les autres branchés sur des occupations de bourrin alors que je préférais lire Franz Kafka et faire de la musique. Tu réalises très tôt que tu es dans une marginalité. À partir de là, que chacun vive comme il le désire… »

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Pop lo-fi, électro arabe et musique classique…

Holly Golightly, Julie, Lee-Ann & Lucie. Banane bleue est un disque peuplé de muses. La muse drôle et amicale sortie du Breakfast at Tiffany’s de Truman Capote. Mais aussi l’obsession de jeunesse. « Julie est une fille qui faisait du roller quand j’étais skater. J’étais amoureux d’elle mais elle ne s’est jamais intéressée à moi. Lee-Ann et Lucie sont des muses amies. Un couple de filles qui vivent ensemble. Elles représentent pour moi une espèce d’avenir de la femme. Une entité ultra cool, ultra sûre d’elle. Ultra créative, indépendante et autonome. »

Outre son déménagement, « ça faisait des années que je voulais me sédentariser« , François a profité du confinement pour enregistrer avec les rockeurs de Lysistrata un disque qui devrait sortir fin 2021, début 2022. « Je butine pas mal. Dans mon van, je mets des cassettes comme celles du label toulousain Hidden Bay. De la pop et du post rock lo-fi. Par contre, quand je vais faire un footing, je vais écouter de l’électro arabe. Un truc qui bastonne. Et le soir en me faisant à manger ou au petit déj, ça va être du classique. Je n’écoute pas beaucoup de chanson française. Je comprends peut être trop le fonctionnement interne. Je sais un peu comment c’est fait. Je vois beaucoup de maniérisme. Les ressorts et mécanismes. Il y a un bla-bla français qui ne m’intéresse pas trop. »

Et de conclure sur une note bleue: « L’Europe est une création de l’après Seconde Guerre mondiale. Un édifice à stabiliser. Je me sens européen mais j’ai conscience que c’est une construction mentale. Fruit de mon éducation. C’est un édifice qui a ses problèmes, ses limites, ses aberrations. Les traités économiques sont hyper durs pour plein de raisons. Mais c’est aussi une énorme chance. »

Frànçois & The Atlas Mountains

« Banane bleue », distribué par Domino/V2. ***(*)

Frànçois épluche sa Banane bleue,

Après avoir adapté en solitaire huit poèmes extraits des Fleurs du mal de Baudelaire, François Marry revient avec un nouvel album de Frànçois & The Atlas Mountains mais pas les musiciens qui vont avec. Sans les membres de son groupe à géométrie variable mais flanqué du Finlandais Jaakko Eino Kalevi, le globe-trotter signe un album de pop moderne douce, colorée, mélancolique et voyageuse. Dix titres polyglottes et radio friendly entre déception amoureuse guillerette (Coucou) et minimalisme teuton (Dans un taxi). Pop Europe Express…

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Pop polyglotte

François Marry écoute énormément de musique dont il ne comprend pas les paroles. Il ne parle que l’anglais et le français mais aime jouer avec les langues. Il jongle avec celles des Beatles et de Daho parfois dans une seule et même chanson comme Julie. « Ça remonte à mon exil volontaire à Bristol. Mon fonctionnement mental était tout le temps tiraillé. Le moment où tu te mets à rêver en anglais est assez magique. Tu te rends compte de la part de toi qui est liée à la langue, au verbe. Notamment la manière dont tu deviens obsédé par certaines infos, par certaines images, par certaines personnes. Je pense que les langues, au-delà de faire circuler du sens, de l’entendement et du narratif, véhiculent un état d’esprit. Elles permettent au cerveau de se former différemment, changent la manière de penser et sont l’une des plus grandes richesses terrestres. »

Il se demande d’ailleurs quelle est la part de contrôle du verbe sur l’esprit. « Je n’ai pas d’enfant mais j’imagine que quand tu vois un être apprivoiser la parole, tu te rends compte qu’il y a quelque chose d’assez fatal dans la manière dont le cerveau se construit vis-à-vis du langage. Il permet à l’homme de faire un tas de choses et en même temps le limite. Je pense par exemple qu’on ne pourra jamais comprendre les vies extraterrestres à cause du langage. Il y a une compréhension du monde qui y est liée et plein de trucs qu’on ne peut pas percevoir. »

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Amusant que François Marry parle de créatures venues d’ailleurs. Pour le clip de son single Tourne autour, il est dans la peau d’un cosmonaute qui postule à un télécrochet mais reste bloqué chez lui. « C’est vraiment un trip du réal. Moi, je voyais un truc à la Osez Joséphine d’Alain Bashung avec un cheval qui tourne. L’idée du morceau, c’est de rester en boucle sur une obsession. De ne jamais pouvoir s’en échapper. En l’occurrence, c’était une fille dont j’étais amoureux et le suis toujours. Cette sensation d’étoile inaccessible. Le réalisateur, lui, était dans un délire Odyssée de l’espace. Mais du coup, c’est très drôle. C’est un bon ami. Il me voit évoluer. Il y a une dérision vis-à-vis de mon positionnement, des concessions que je fais au star system et à l’industrie. À essayer de faire une musique un peu pop et catchy qui passera à la radio mais avec des aspirations artistiques plus cosmiques. »

Foreigner, la chanson polyglotte qui ouvre Banane bleue, rassemble des phrases de touristes. Des phrases de Guide du routard comme il dit. Il est interdit de se pencher, joyeux anniversaire, meilleurs voeux, combien coûte ce lait… Par contre, Marry choisit volontairement des producteurs qui ne parlent pas français. « J’aime bien que la musique suive le jus, le flux du morceau plutôt que le sens des paroles et le côté illustratif. C’est pour ça qu’on se retrouve avec Coucou qui est un gros seum de rupture sur une musique très joyeuse et légère. C’est un mot que je trouve très cucu pour le coup. Il s’est un peu immiscé dans toutes nos conversations, dans tous nos SMS. Il y a quand même des espèces de parasitage de nos repères affectifs qui se glissent dans le langage. Là, je suis en train de me forcer à ne plus dire bisous. »

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