« En Amérique, vous ne décidez pas de la race à laquelle vous appartenez. On décide pour vous. »

Avec Black Terry Cat, Xenia Rubinos a signé un des albums de l'année. © DR
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Sur l’un des disques les plus passionnants de 2016, l’afro-latina Xenia Rubinos mélange les goûts et les couleurs, loin des crispations identitaires. Fuck your ethnicity

Bruxelles, Maison des musiques. Traversant à nouveau le public (pas plus de 40 personnes), Xenia Rubinos et son groupe reviennent sur scène pour un dernier rappel: aussi déluré qu’hystérique, Pan Y Cafe se situe à l’exact croisement entre la comptine latino et la charge punk gabba gabba hey. Un peu comme si Alice avait rejoint les Slits (ou avait traversé le miroir pour remplacer Kim Deal dans les Pixies). Dans tous les cas, ce n’est que l’une des incarnations de Xenia Rubinos. La musicienne de 31 ans est basée à Brooklyn: elle en a toute la versatilité. À la fois pop, jazz, soul, rock, etc. Une vraie marmite.

Xenia Rubinos a publié cette année son deuxième album, Black Terry Cat. Il succède à un premier essai, The Magic Trix, sur le petit label Ba Da Bing! (découvreur, notamment, de Beirut), en 2013. Cette fois, le disque bénéficie du soutien d’Anti, enseigne qui abrite des noms aussi prestigieux que Wilco, Tom Waits ou Mavis Staples. Dès sa sortie, au printemps, Black Terry Cat a accumulé les critiques enthousiastes. Depuis, il n’a cessé de se bonifier à chaque écoute: plutôt bon signe. Au point de rejoindre la liste des albums qui auront balisé une année 2016 particulièrement marquante. Il faudra probablement encore du temps (et une tournée des festivals l’an prochain?) pour concrétiser, mais la promesse est bien là.

D’autant que le propos de Black Terry Cat tombe à pic dans la « conversation » actuelle, aux États-Unis. Afro-latina, comme elle se définit elle-même, Xenia Rubinos y évoque notamment tous les débats autour de l’identité « communautaire ». Et de la question raciale en général. Sur le morceau See Them, elle grince par exemple: « How do you spell angry brown girl? », avant d’insister, manifestement remontée: « You know where to put the brown girl when she’s fuckin’ it up/Where you gonna put the brown girl, now she’s tearin’ it up? » Ailleurs, elle cite encore la chanteuse de jazz et activiste Abbey Lincoln, dans son essai de 1966, Who Will Revere the Black Woman?: « Whose nose is too big?/Whose mouth is too loud?/Whose butt is too broad?/Whose feet are too flat?/Whose face is too black? » (I Won’t Say). Et puis il y a le single Mexican Chef, dans lequel elle pointe le nez en cuisine pour constater: « French bistro: Dominican chef/Italian restaurant: Boricua chef/ Chinese takeout: Mexican chef », avant de rappeler que les « latinos » ne sont pas seulement aux fourneaux, mais aussi derrière le camion-poubelle, bossent comme aides-soignants, femmes de ménage, etc.: « Brown cleans your house/Brown takes the trash/Brown even wipes your grandaddy’s ass. »

Cela ne fait pas forcément de Xenia Rubinos une artiste « engagée » ou « politisée ». Rencontrée plus tôt dans l’après-midi, avant son concert bruxellois, elle explique: « Ça ne me dérange pas que l’on mette ça en avant, mais je ne me présenterais pas forcément comme une chanteuse « politique ». C’est une question d’attentes et de perception. Le fait est que, venant d’où je viens, étant qui je suis -une femme, aux origines latino et afro-, dire des choses somme toute relativement simples peut passer pour presque subversif. Tout devient très chargé. C’est comme ça, je n’y peux rien. » Et cela ne devrait pas changer. Jusqu’ici, la discussion avait surtout tourné autour des violences policières envers la communauté noire. Depuis le 9 novembre dernier, la situation s’est cependant encore un peu plus compliquée. Rarement le pays n’aura semblé aussi divisé. Bienvenue dans une Amérique désormais « trumpisée », où les gamins à la cantine peuvent chanter « Build that wall » à leurs petits camarades latinos…

Rattrapé par l’actualité, Black Terry Cat proteste cependant moins qu’il ne questionne. Aux certitudes identitaires, Rubinos préfère les doutes. Pourquoi arracher une étiquette pour s’en coller une autre? Sur I Won’t Say, elle concède: « I don’t know me. » Plus loin encore, sur Laugh Clown, elle se demande: « Got no job, got no kids/No country to live in/Who am I? » C’est vrai ça, qui est-elle?…

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Romance latino

La bio de Xenia Rubinos indique notamment qu’elle est née et a grandi du côté d’Hartford, dans le Connecticut. Selon Wikipédia, l’une des villes les plus pauvres du pays. « Économiquement et culturellement, la situation n’est pas brillante, c’est sûr. Le seul lieu où trouver de la musique est une librairie, qui vend aussi des CD. Acheter un magazine comme Downbeat (revue jazz, NDLR) était ce qu’il y avait de plus transgressif (rires). Il y règne surtout une mentalité très provinciale. Tout le monde s’habille de la même manière, essaie de n’offenser personne. Tout ferme très tôt. Les gens rentrent à la maison à cinq heures, préparent à manger, avant de se taper devant la télévision… »

Elle est la fille d’un immigré cubain, aux origines espagnoles. Professeur de philo à l’Université de La Havane, il se redirige vers la chimie quand il se rend compte que la révolution castriste ne lui permettra plus forcément de débattre librement. « Dans les années 70, il a fini par quitter l’île en passant par l’Espagne, pour recommencer finalement sa vie aux États-Unis. Il a enchaîné les petits boulots, travaillé comme pompiste, pendant qu’il achevait une licence en littérature à l’Université du Connecticut. Il a fini par bosser comme travailleur social. C’est comme ça qu’il a rencontré ma mère. » D’origine Taïno, l’une des populations caribéennes indigènes, celle-ci vient d’une famille très pauvre. Grâce à une bourse, elle pourra suivre des études d’infirmerie en République dominicaine avant de s’installer aux États-Unis. « Elle devait remplir un tas de formulaires administratifs. Mon père était là pour l’aider… » Elle a 28 ans, lui approche de la cinquantaine, « deux rêveurs qui aimaient l’art et la musique ». La romance aboutira à la naissance d’une unique fille, très rapidement attirée par le piano. Vers quatre, cinq ans, elle prend ses premières leçons. « Mais mon père, qui était fan de musique classique et d’opéra, était plus assidu que moi », rigole-t-elle. Elle ne s’acharnera pas. Mais peu importe: la graine est semée. Elle deviendra musicienne.

À la fin de ses secondaires, elle rêve de New York. Ses parents lui demandent de penser malgré tout à acquérir un diplôme –« même s’ils supportaient mes envies musicales, il y avait quand même cette pression pour faire des études, quand vous êtes l’enfant unique d’immigrés de la première génération ». Elle s’inscrit au prestigieux Berklee College of Music, à Boston, option chant. Mauvaise idée. « En tant que vocaliste, vous êtes perçue comme celle qui n’y connaît rien, juste jolie à regarder, et bonne à interpréter des standards. » Elle se réoriente donc dans la composition. « J’étais la seule chanteuse dans ce groupe, je ne savais pas trop ce que je faisais là. La première fois que j’ai présenté un arrangement, j’ai passé la nuit à écrire toutes les parties à la main. Je ne savais même pas identifier les instruments, distinguer le saxo ténor de l’alto! À la fin, le prof m’a dit: « Tu dois probablement beaucoup écouter Mingus. »Je ne savais pas qui c’était (rires). »

Black Terry Cat.
Black Terry Cat.© DR
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À la fin de ses études, elle se fixe à New York et rencontre Marco Buccelli, batteur italo-américain, avec qui elle réalise ses deux disques. Elle est la tête brûlée, lui la ramène vers la chanson et la mélodie. « Sur Black Terry Cat, en particulier, j’ai un peu arrondi les angles. Ça a à voir avec la musique que j’écoutais à ce moment-là. » Elle cite Rufus, Chaka Khan ou Sly & The Family Stone. « Pas mal de groove, et de hip hop old school aussi. » Elle qui avait juré fidélité à l’éthique jazz –« pas plus de trois prises »-, découvre l’intérêt de la production et de varier les tons et les interprétations. Un peu à l’instar du rappeur Kendrick Lamar, elle semble jouer plusieurs personnages, parfois dans un seul et même morceau. Comme si, là aussi, elle ne voulait pas se fixer dans une seule identité. « C’est sans doute pour ça que je suis toujours un peu mal à l’aise avec l’écriture. Dès que vous couchez quelque chose sur papier, ça devient une vérité. Alors que la plupart du temps, je ne sais pas (rires). » Elle poursuit: « Ne pas être sûr, émettre des doutes, est souvent vu comme une faiblesse. En particulier aux États-Unis. Ce n’est pas quelque chose qui est célébré. Quand vous dites que vous réfléchissez à un truc, ou que vous vous posez des questions, les gens sont mal à l’aise. J’ai passé pas mal de temps en Europe et dans les Caraïbes, où la culture du débat est très vive. Avoir une discussion entre amis, pour le plaisir de débattre, sans même toujours avoir d’avis tranché, est quelque chose de très courant. Alors qu’en Amérique, ça reste peu mis en valeur. » Dans Americanah, l’écrivaine nigériane installée aux Etats-Unis Chimamanda Ngozi Adichie écrit notamment au sujet des Américains: « Ils ne disent jamais « je ne sais pas ». Mais plutôt « je ne suis pas sûr », ce qui ne livre aucune information mais suggère la possibilité d’une connaissance »…

Ailleurs, elle écrit encore: « En Amérique, vous ne décidez pas de la race à laquelle vous appartenez. On décide pour vous. » Xenia Rubinos, qui a aussi une arrière-grand-mère noire, a pu en faire l’expérience. « Un jour, à Boston, un mec bourré avait brisé la vitre de mon appartement. Le lendemain, je suis passée faire une déposition à la police. Après mon nom et mon prénom, ils ont ajouté la race: blanche. Je me suis sentie tellement bafouée, insultée! Je me suis tellement battue pour trouver mon identité culturelle. Je cherche encore aujourd’hui. Finalement, c’est quand même quelqu’un d’autre qui tranche à votre place! Et ne vous avisez pas de le faire remarquer, ou vous passez pour une hystérique… »

Alors pour trancher, Xenia Rubinos finit par se présenter comme « brown ». « C’est quelque chose d’assez nouveau, pour moi, et aux États-Unis en général. Chaque fois que j’utilise le terme, j’ai l’impression de mettre un doigt dans l’eau pour sentir la température. » Une manière comme une autre de… ne pas choisir. On lui fait d’ailleurs remarquer qu’elle n’est pas beaucoup plus « brune » que nous. « Non, je ne le suis vraiment qu’en été », rigole-t-elle. Le soleil donne la même couleur aux gens…

Xenia Rubinos, Black Terry Cat, distribué par Anti/Pias. ****

Say It Loud

Solange

Tournant entièrement autour de l’identité noire, le dernier album de Solange Knowles revendique « a seat at the table », insistant sur la discrimination insidieuse dont sont encore victimes les Noirs aux États-Unis. « When a nigga tryna board the plane/And they ask you, « What’s your name again? » »

Jamilia Woods

Sur son album HEAVN, la chanteuse-poétesse de Chicago n’hésite pas à monter au créneau. En particulier sur son Blk Girl Soldier, évoquant l’image dévalorisée que les petites filles noires ont d’elles-mêmes. « Look at what they did to my sisters/Last century, last week/They make her hate her own skin/Treat her like a sin. »

Anderson. Paak

Préférant le sucre de la soul à la harangue hip hop, Anderson. Paak n’en oublie pas de pointer ici et là les réalités d’un certain cauchemar américain. « Cops want to see a nigga dead », glisse-t-il par exemple sur le dernier album de NxWorries, son projet avec le producteur Knxwledge.

Blood Orange

Sur Freetown Sound, Dev Hynes (Blood Orange) revient notamment sur la mort de Trayvon Martin, tué par un membre d’une milice privée. Sur l’explicite Hands Up, il prévient notamment: « Keep your hood off when you’re walking… », puis plus loin: « Sure enough, they’re gonna take your body. »

Laura Mvula

Le racisme n’est évidemment pas qu’une affaire américaine, loin de là. Sur son dernier album, l’Anglaise Laura Mvula chante notamment à quel point il est parfois compliqué d’avoir la peau noire: « They strip us down and rape our minds/Our skin was a terrible thing to live in/And now, with hand in hand, we free our souls/Remind us of our glory. » (People)

Beyoncé

Si l’album Lemonade s’appesantit volontiers sur les désordres amoureux de la star, il lui permet aussi d’appuyer sa posture de figure black engagée, comme sur Freedom. « I’m a riot, I’m a riot through your borders/Call me bulletproof. »

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